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Des migrants, y compris des mineurs, arrivés à la nage dans l'enclave espagnole de Ceuta, se reposent alors que des soldats espagnols montent la garde le 18 mai 2021 à Ceuta.
Des migrants, y compris des mineurs, arrivés à la nage dans l'enclave espagnole de Ceuta, se reposent alors que des soldats espagnols montent la garde le 18 mai 2021 à Ceuta.
©Antonio Sempere / AFP

Défi pour l'UE

Ceuta : un avertissement grave pour l’Europe

Depuis le 17 mai, près de 8.000 migrants ont afflué dans l’enclave espagnole de Ceuta. La ministre espagnole de la Défense, Margarita Robles, a accusé samedi le Maroc d’avoir instrumentalisé des centaines de mineurs pour violer les frontières de l’Espagne après l’afflux de milliers de migrants dans l’enclave espagnole de Ceuta.

Jérôme Vignon

Jérôme Vignon

Jérôme Vignon est Conseiller de l’Institut Jacques Delors.

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Personne n’oubliera ces images hautement symboliques de militaires espagnols armés, casqués, en tenue camouflée, faisant face à des groupes de jeunes marocains pressés en désordre sur des ilots rocheux. Pas de vision plus glaçante d’une Europe assiégée, sur la défensive, réduite à convoquer l’armée pour contenir ce qui est vécu comme une « invasion ». Même si aujourd’hui, pour la plupart, les 6 à 8 000 personnes qui ont franchi la frontière par des moyens de fortune ont été retournées vers le Maroc avec l’accord des autorités locales, cet incident doit être considéré comme majeur. Il constitue un avertissement significatif autant à l’endroit de l’Espagne qu’envers l’UE tout entière.

Le Vice-Président de la Commission européenne, Margaritis Schinas ne s’y est pas trompé proclamant aussitôt que l’UE ne cèderait jamais à un chantage migratoire à ses frontières extérieures. En l’occurrence, le terme de chantage est excessif car l’afflux exceptionnel des migrants, essentiellement des Marocains, semble autant dû à la passivité délibérée des autorités qu’à l’effet du bouche à oreille, un effet dont on avait déjà mesuré la puissance lors des grands exodes d’exilés syriens à l’automne 2015 traversant les Balkans. Les déclarations des ministres marocains dans la journée du 18 mai ne laissent cependant pas de doute sur le fait qu’il s’agissait aussi de punir le gouvernement espagnol. En hospitalisant clandestinement le chef de la rébellion du Polisario, l’Espagne se rendait complice d’une atteinte à la souveraineté marocaine. Pourquoi le Maroc contribuerait-il à assurer celle de l’Espagne ?

L’exploitation des migrants pour une action de politique étrangère est inadmissible et relève d’un cynisme dont les Européens devaient clairement se distancier. Pourtant cela ne les exonère pas de mesurer la portée potentielle de cet incident grave – en une seule journée les franchissements irréguliers ont été équivalents à ce qui fut observé sur l’ensemble de l’année 2019[1] – et sa valeur d’avertissement pour la politique de migration et d’asile de l’UE. Et ce pour au moins deux raisons.

La première tient au cas singulier, exemplaire, du Maroc. A maints égards ce pays s’est positionné depuis plus d’une décennie dans une prise en compte lucide des enjeux migratoires africains, européens et mondiaux. Ce n’est pas un hasard si Marrakech fut le lieu choisi par le Nations unies pour la signature en décembre 2018 du Global compact pour des migrations sûres, humaines et ordonnées et si Rabat est le siège d’une plateforme coopérative originale sur les migrations de travail qui intéresse tous les pays de la côte ouest atlantique du Sénégal à l’Europe. Se voulant un pont entre l’Afrique subsaharienne et le Maghreb, le Maroc pratique une politique d’accueil des migrants économiques ainsi qu’une véritable politique d’asile.

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Le partenariat pour les migrations et la mobilité entre le Maroc et l’UE, signé en 2013, s’adosse à cette posture stratégique. Il est aussi l’un des plus anciens. Récemment renouvelé lors d’une visite en décembre dernier de la commissaire européenne à la migration, Ilva Johannson, il s’inscrit dans un accord de coopération taillé sur mesure au titre de la nouvelle politique de voisinage avec les pays méditerranéens et ne peut être assimilé à une simple externalisation par l’UE du contrôle de ses frontières extérieures. Cette délégation avait d’ailleurs été rejetée par le Maroc lorsqu’au temps où Matteo Salvini était ministre italien de l’Intérieur, le Conseil européen a examiné la perspective de plateformes de débarquement, de contrôle et de sélection situées hors des frontières de l’UE. En revanche, consolider et développer les accords de ré-admission avec des pays tiers est devenu un axe majeur du nouveau pacte pour les migrations et l’asile initié par la Commission en septembre 2019 puisque ces accords conditionnent le succès du retour des personnes non éligibles à la protection internationale. L’échec de la coopération migratoire avec le Maroc serait un très mauvais signal pour l’aboutissement du pacte lui-même.  Aussi détestable qu’il soit, l’avertissement marocain doit être pris au sens du message qu’il adresse à l’UE : le dialogue et la coopération sur les migrations ont un caractère réciproque. Ils ne relèvent pas que des enjeux de sécurité intérieure européenne : ils impliquent aussi une pleine coopération de politique étrangère et la prise en compte des besoins migratoires des pays d’origine ou de transit.  

En second lieu le nombre et la composition du groupe des personnes qui ont fait irruption sur le territoire de Ceuta doit nous inquiéter. Parmi eux un grand nombre de mineurs non accompagnés et de femmes apparemment seules suivies de leurs très jeunes enfants. A ce spectacle, le journaliste marocain correspondant sur place de l’hebdomadaire TelQuel ne pouvait cacher son désarroi face à l’évidence d’une partie de la population de son pays en grande détresse [2]. L’économie marocaine a été, elle aussi, durement touchée par la pandémie : le tourisme bien sûr, l’agriculture qui lui est lié mais aussi les nouveaux secteurs exportateurs cités en exemple, tels l’automobile. Au-delà du cas marocain, nombreux sont les professionnels de l’asile qui s’attendent à une reprise de l’immigration irrégulière vers les pays centraux de l’UE dès lors que les barrières érigées à cause de la pandémie commenceront d’être partiellement levées. En ce sens l’alerte de Ceuta est plus qu’un simple incident diplomatique. Elle signale aussi la permanence d’une réserve d’immigration de travail qui cherchera toujours vers l’Europe une issue.

Pendant ce temps, les négociations de l’UE sur le pacte, conduites avec diligence par la présidence portugaise, semblent détourner leur attention de leur objectif principal pour se concentrer sur la réforme de Schengen, avec l’objectif avoué d’assurer encore d’avantage la protection de l’espace européen. Il faut le répéter, celle-ci ne pourra vraiment être assurée que dans une organisation cohérente et assumée solidairement des migrations légales, y compris celles qui relèvent de la protection internationale.

Puisse l’avertissement de Ceuta au moins servir à maintenir le cap sur la vue d’ensemble qui préside au nouveau pacte sur les migrations. L’urgence ainsi est pressante à l’aube de la reprise saisonnière des flux de migrations irrégulières. Elle doit conduire les responsables du Conseil, de la Commission et du Parlement européens à conduire à une véritable évaluation politique des blocages aujourd’hui constatés pour son adoption.

Jérôme Vignon, Conseiller de l’Institut Jacques Delors


[1] On peut aussi les comparer au nombre des demandes d’asile reçues par l’Espagne, soit 88 000 en 2020, même si les migrants de Ceuta n’avaient sans doute pas l’intention de le demander, espérant plutôt bénéficier du statut de personnes vulnérables .

[2] Voir le « scan » de Telquel, du 19 mai 2021 «  Sebta au cœur de la marée humaine » « https://telquel.ma/podcasts/lescan

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