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Les Républicains ont du mal à adopter une position commune sur la crise des migrants.
Les Républicains ont du mal à adopter une position commune sur la crise des migrants.
©Reuters

En ordre dispersé

Ce que la droite peut faire pour éviter le piège de la gauche sur la crise des migrants

Primaire en vue, régionales approchant, enjeux des mandats locaux... Les Républicains font face à plusieurs obstacles qui les empêchent d'adopter aujourd'hui une position commune sur la question de l'accueil des réfugiés en France. La gauche à travers le PS a, quant à elle, réussi à faire une synthèse.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité des recherches en science politique. Ingénieur de recherche, directeur de Communication, des Relations extérieures et institutionnelles de Sciences Po Bordeaux, il dirige une collection aux éditions Le Bord de l’Eau, « Territoires du politique ». Il a publié une dizaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à l’analyse localisée de la vie politique mais également à l’histoire politique sous la Vè République. Le dernier, à paraitre début octobre 2019, est un livre d’entretiens réalisés avec Philippe Madrelle qui fut président du département de la Gironde pendant 36 ans et parlementaire plus de 50 ans.

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Atlantico : Si le PS soutient François Hollande quant à la position à tenir sur la crise des migrants, chez les Républicains, l’unité ne semble pas de mise. Le président de la République en profite pour mettre en place à l'Assemblée des débats sans vote. Dans quelle mesure le parti de droite peut-il faire émerger une position claire et définie ?

Jean Petaux :  En politique les discours et les prises de position sont généralement affaire de postures. En d'autres termes il importe souvent plus de prendre en compte le statut et les fonctions de tel ou tel auteur de déclarations pour en comprendre et en décrypter les ressorts profonds. Concernant le sujet que vous évoquez il est manifeste que la parole des membres de la majorité présidentielle et gouvernementale n'est absolument pas régie par les mêmes "lois" que celles qui "gouvernent" la parole des membres des oppositions. J'emploie à dessein le pluriel parce qu'il en existe au moins trois, en termes de partis ou de forces politiques : le FN, les Républicains et leurs alliés et l'opposition qui se présente comme à gauche du PS au pouvoir (PCF, EELV et PG et les groupuscules trotskystes). 

Pour les soutiens de la majorité présidentielle la règle est simple : la question de la gestion des flux migratoires relève directement du pouvoir régalien. Elle met en cause en premier lieu le ministre de l'Intérieur en charge de la sécurité publique et de la police de l'air et des frontières. Passé ce "premier rideau" ce sont directement le Premier ministre et le Président de la République qui se retrouvent en première ligne. Le Président décide et tous ceux qui le soutiennent exécutent et/ou défendent la ligne adoptée. Cela n'a rien de spécifique à la France. On a assez dit que la Chancelière fédérale était à la manœuvre ces derniers jours pour bien comprendre que, là aussi, c'était elle et elle seule qui décidait. Aussi bien "l'ouverture des vannes" d'ailleurs que la "fermeture temporaire de la frontière" avec l'Autriche par exemple. Même chose, pour une position politique diamétralement opposée, celle de Viktor Orban, le très populiste Premier ministre hongrois.

Il n'y a donc aucune surprise à ce que le PS s'aligne sur les positions du tandem Hollande-Valls. Pour le parti LR et ses alliés la situation est tout autre. En réalité il n'y a aucune ligne définissable. C'est le propre d'une formation qui est devenue, au sens étymologique du mot, une "oligarchie" ("structure où le pouvoir appartient à quelques uns"). Chacun des "co-leaders" s'estime légitime à donner sa vision du problème. Et cela va bien au-delà du cercle des candidats putatifs aux primaires de l'automne 2016. Le député de l'Yonne Guillaume Larrivée n'a rien d'un  leader. Sa notoriété ne dépasse pas un petit cercle d'initiés. Il était, avant d'être élu parlementaire, conseiller au cabinet de Brice Hortefeux, place Bauveau. Cet état de service fait de lui le "Monsieur Immigration" des "Républicains". Aujourd'hui il prend une position totalement décalée sur le rétablissement des contrôles policiers volants à la frontière franco-italienne et frise de peu le ridicule... Peu importe. Il s'exprime au nom de son parti mais aucune des grandes voix du parti "Les Républicains" ne se sent "tenue" par cette prise de position. Quant au président du parti lui-même il navigue à vue. La seule préoccupation de Sarkozy (et on peut le comprendre) consiste à tout faire pour ne pas ouvrir un boulevard au FN à qui il ne veut surtout pas laisser le "monopole du national-égocentrisme".

Pour le Front National en revanche cette séquence sur l'afflux des migrants est une véritable aubaine. Thibaud de la Tocnaye, l'un des cadres du FN (son nom est très connu car son père, Alain, fut l'un des chefs du commando qui organisa l'attentat du Petit-Clamart contre le général de Gaulle, le 22 août 1962) conseiller régional en PACA, conseiller municipal de Cavaillon depuis 2014, dénonce, aujourd'hui même, les dizaines de milliers d'agents dormants de Daesh qui profiteraient de l'arrivée massive des migrants pour infiltrer "l'Europe chrétienne" et la destabiliser de l'intérieur. Il n'a pas le début du commencement d'une preuve pour étayer son propos mais ce type d'assertion est extrêmement crédible pour une opinion publique française très sensible à la musique de l'extrême-droite et majoritairement angoissée. Pour le FN, à l'inverse des "Républicains", la position politique peut être définie avec une grande clarté. Structurellement elle est ainsi construite : "Les terroristes islamiques sont des Arabes / les Arabes émigrent en masse en Europe / Résultat :  il arrive désormais de nombreux terroristes islamiques en Europe". Cela s'appelle la transitivité. Et l'implacable esprit logique qu'elle porte lui donne une apparence de vérité. Clarté de la ligne, efficacité de la fausse démonstration.

Quels sont les principaux obstacles et comment l’ex-UMP peut-il les surmonter ?

La situation est très compliquée pour l'ex-UMP. Non pas que le parti répugne à jouer sur le registre de la démagogie et de la surenchère. Après tout un des seuls bonheurs du statut d'opposant c'est qu'on peut dire à peu près tout et n'importe quoi. Donner des leçons à la majorité au pouvoir sur des sujets où l'on n'a aucune leçon à administrer compte tenu de ses propres "résultats scolaires"... Proposer des solutions achetées chez "Yaka et Faucon". Bref : aucune raison de se gêner. Ce n'est donc pas le fait d'être dans l'opposition qui pose problème à l'ex-UMP. C'est bien plus ennuyeux que cela. Dans la période actuelle et le contexte de "pré-pré-campagne présidentielle" (ou si l'on préfère de "pré-primaires présidentielles") la question de l'afflux massif des migrants aux portes de l'Europe et de leur "répartition" au sein des différents Etats-membres de l'UE est instrumentalisée par chaque leader en compétition pour se différencier, à l'interne, de ses concurrents. Ce qui importe n'est pas ce qui est dit mais ce que dit Nicolas, Alain, Xavier, François, Bruno, Nathalie, etc. Et on pourrait ajouter, histoire de faire bonne mesure : Christian (Estrosi), Nadine (Morano) voire Claude (Guéant)... ou Henri (Guaino) qu'on n'entend d'ailleurs guère.

Clairement cette cacophonie porte en elle son propre lot d'obstacles à une expression sinon univoque du moins coordonnée. "Les Républicains" émettent collectivement les mêmes sons que ceux produits par un orchestre qui s'accorde avant d'entamer l'interprétation collective d'une symphonie de Beethoven. Sauf que Sarkozy n'est plus Karayan (au moins en ce moment), sauf que "Les Républicains" ne sont pas le Philharmonique de Berlin et sauf qu'il n'y a pas de partition sur les pupitres... Autant dire que les bruits émis pour accorder violons et hautbois risquent de perdurer plus que de raison...

Peut-on imaginer l’émergence une seule et unique voix au sein des Républicains si la primaire n’était pas dans le viseur des hauts cadres du parti ?

Oui même si cela n'est pas garanti ou automatique. En fait ce qui produit l'unité d'un discours collectif, le passage du "pluriel" au "singulier" c'est l'existence ou non d'un chef incontesté qui donne le tempo. Pour bien comprendre il faut comparer la situation actuelle du parti LR à l'UMP dès sa création le 17 novembre 2002. On se souvient que François Bayrou, voulant marquer sa différence au sein de l'UDF et refusant la "fusion-absorption" de sa formation par le RPR pour devenir l'UMP, déclara ce jour-là : "Si on pense tous la même chose, c'est qu'on ne pense plus rien". En réalité l'UMP contient, dans son code génétique, une fonction primordiale : faire émerger un grand leader de droite et de centre-droit. C'est Alain Juppé qui est alors "programmé" pour cela et c'est Nicolas Sarkozy qui va s'avérer être en situation d'incarner cette personnalité. Il va tellement bien rentrer dans le rôle  qu'il contrôle sans partage son parti dès l'automne 2004. Contre l'avis de Chirac certes mais cela n'importe plus. Pendant toute la période qui s'écoule entre 2005 et 2007, l'UMP ne parle que d'une seule et même voix. La "Firme" Sarkozy est aux commandes, administre tout et vérouille tout. Et celui qui s'avise de faire entendre un discours dissonant le paie très vite et cash : Villepin bien sûr mais aussi, dans une moindre mesure, Devedjian ou encore Baroin. Le leader accorde des faveurs mais sait sanctionner quand il le faut. Son pouvoir est à ce prix. 

Plus rien de tout cela n'existe désormais chez "Les Républicains". Cela ne veut pas dire qu'au sortir des primaires, à l'automne 2016, un réflexe de coalition n'apparaîtra pas. Il se peut très bien, qu'à l'instar des socialistes après leurs "primaires citoyennes" de l'automne 2011 qui se sont rangés derrière Hollande bon gré malgré, tous les militants et les cadres des "Républicains" viennent présenter leurs hommages au candidat désigné et s'agenouillent devant lui en le reconnaissant comme chef incontestable et incontesté. Il se peut alors qu'ils "fassent allégeance"... Pour que cela advienne il est nécessaire que les primaires de l'automne 2016 soient absolument "pures et parfaites", autrement dit "incontestables et incontestées". Il faut aussi que la campagne interne pour ces primaires ne tourne pas au pugilat (au vu de ce que l'on observe dès aujourd'hui ce n'est pas gagné...). Il est enfin indispensable que les discours tenus par celui qui l'emportera et les premiers actes qu'il posera soient, les uns et les autres, marqués du sceau de la réconciliation... Autrement dit trois conditions qui relèvent encore, au moment où ces lignes sont écrites, de la fiction politique.

Cette absence d’unité est-elle un avantage ou un inconvénient ? En d’autres termes, des positions variées "perdent-elles" les Français ou est-ce un moyen de séduire davantage d’électeurs ?

En toute logique cette absence d'unité que vous pointez avec raison pourrait laisser imaginer que le "râteau" censé ramasser un maximum de voix est d'autant plus efficace qu'il est large et que son nombre de "dents" est important. On voit bien l'idée : de la droite de la droite au centre-droit et pourquoi pas même à la gauche du centre, chaque électeur serait ainsi "ratissé". Mais la réalité est bien différente. La largeur supposée du râteau n'est pas efficace ici puisqu'en fait il y a plusieurs manches, tenus par plusieurs mains... Chacun travaillant pour son propre tas de feuilles en quelque sorte. Puisque ce qui compte actuellement chez "Les Républicains" c'est la capitalisation des voix par chaque fraction (faction ?) du parti dans la perspective des primaires de l'automne 2016.

Rien d'étonnant alors à ce qu'une grande majorité de Français ne comprennent rien à la position collective des "Républicains" en matière de politique migratoire. Nicolas Sarkozy a dit au Touquet, ce week-end, forcément très énervé par le "coup" que lui a réservé Alain Juppé en se pointant au rassemblement des jeunes quelques heures avant lui : "Avant les Régionales de décembre faisons au moins semblant d'être unis... A force de le répéter les gens vont finir par le croire". Au-delà du style (pas de doute sur l'auteur de la sortie....) on comprend bien la préoccupation du président du parti. Eviter, coûte que coûte, les fractures qui ne pourront être réduites dans la perspective du combat final, "droite contre gauche" et/ou "droite contre extrême-droite". Et cela vaut aussi pour la prochaine séquence, celle des Régionales. Elles s'annoncent sous les meilleurs auspices pour "Les Républicains" mais si la majorité présidentielle et gouvernementale sauve deux ou trois régions sur les 13 métropolitaines (quand elle en dirige 21 sur 22 actuellement), si le FN l'emporte en PACA ou en Nord-Pas-de-Calais-Picardie alors la victoire des "Républicains" ressemblera à celle des Départementales de mars 2015 : une victoire certes mais pas un triomphe.... Nicolas Sarkozy ("Notre maître.... cinquante", disent cruellement ses "amis" au sein des "Républicains" en ce moment), en orfèvre de la chose électorale le sait parfaitement : chacune des élections est un match en soit. Il convient de les gagner les unes après les autres. Comme au football en somme. Et ça aussi il connait. Pour y parvenir, une seule stratégie : "jouer l'unité". Dans tous les sens de l'expression : "choisir de jouer grouper" mais aussi "faire semblant d'être unis" comme on joue au théâtre.

 

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