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Le logo de "Wikipédia" apparaît sur un écran de tablette le 4 décembre 2012 à Paris.
Le logo de "Wikipédia" apparaît sur un écran de tablette le 4 décembre 2012 à Paris.
©Lionel BONAVENTURE / AFP

Enquête

Avec Wikipédia, nuire à une réputation n’a jamais été aussi simple

La plus grande encyclopédie de l’histoire mondiale utilisée par certains comme outil de propagande à charge ? Alexandre del Valle, intellectuel français et géopolitologue spécialiste du monde arabe, en a récemment fait les frais. Il est le dernier exemple en date s’ajoutant à une liste de personnalités ayant vu leurs descriptions modifiées et remplies d’erreurs, par des utilisateurs anonymes. Cela ne remet pas en cause l'intérêt de Wikipédia, mais souligne la facilité avec laquelle ceux qui veulent dénigrer les uns ou les autres utilisent cet outil à leur guise, les plus activistes étant les plus efficaces...

Chaque année, de plus en plus d’intellectuels français sont victimes de campagnes de dénigrement sur internet. Celles-ci trouvent parfois écho sur le site Wikipédia, l’encyclopédie en ligne lancée en français le 23 mars 2001, aux articles traduits dans 300 langues à travers le globe. La dernière victime en date de ces destructeurs d’images anonymes est l’intellectuel et géopolitologue Alexandre del Valle, spécialiste franco-italien du monde arabe. Les quelques phrases de présentation de sa page Wikipédia constamment pillée ou rectifiée sans que l'intéressé puisse faire entendre sa vérité, tirent un portrait sévère de l’intellectuel, sans qu’aucune preuve ne soit apportée autres que des sources à charge. Il serait ainsi proche de la mouvance identitaire, militant d’extrême-droite et islamophobe, sioniste selon ceux qui s'occupent de sa page, en citant les sources orientées de ses détracteurs issus de bords politiques clairement situés à l'extrême-gauche.

Ce cas n’étant pas isolé, nous avons donc décidé de nous y intéresser pour comprendre qui est réellement Alexandre del Valle (Marco D'ANNA, de son vrai nom) et comparer nos données avec celles de Wikipédia.

Nous avons ainsi recueilli les témoignages de plusieurs personnalités qui le connaissent depuis de longues années et avec qui il a partagé des moments marquants de sa vie personnelle et professionnelle. Parmi elles, nous en avons retenu trois que nous citons ici : Ghislain de Castelbajac, spécialiste du Moyen-Orient, avec qui Alexandre del Valle a commencé à s’intéresser aux sciences politiques et à l'analyse géopolitique lorsqu'il a intégré Science Po Paris en Prépa-ENA, Lynda Asmani, « camarade de promo et de cité universitaire» qui l'a connu il y a trente lorsque del Valle était à Science Po Aix (IEP), et enfin Emmanuel Razavi, grand reporter, spécialiste de la géopolitique du Moyen-Orient et de l’islamisme et auteur de nombreux livres et documentaires pour les chaines Arte, France 3 ou Planète.

Ce dernier, aujourd’hui directeur du magazine de grands reportages et d’actualités Fildmedia, explique : « je travaille avec Alexandre del Valle depuis près de 20 ans. C’est l’un de nos grands géopolitologues et l’un des meilleurs spécialistes du Moyen-Orient et de l’islamisme en France. C’est aussi un amoureux du monde arabe, dont il parle la langue et connaît bien la culture ». « Un amoureux du monde arabe », et en particulier du Liban, où il a mené des enquêtes dans le cadre de recherches de science politique, puis la Tunisie, où sa famille sicilienne a vécu et qu'il aime. C’est en ces mêmes termes que Lynda Asmani, ancienne conseillère de Paris et chef d’entreprise, qualifie le géopolitologue. En 1991 à Aix-en-Provence, elle et Alexandre sont étudiants à Aix-en-Provence et baignent dans une atmosphère cosmopolite au sein de leur résidence universitaire, la CitéU de Cuques, où se retrouvent les boursiers notamment, et où ils animent ensemble des soirées méditerranéennes : « Il y avait des Espagnols, des Italiens, des Libanais, des Algériens, des Tunisiens, des Grecs qui étaient chrétiens, musulmans, juifs … On venait tous d’un milieu populaire, personne n’était privilégié. C’était une époque où tout le monde débattait autour d’une table, on s’enrichissait avec nos différences. Et c’est ce qu’il adore. Alexandre del Valle est toujours intéressé par la personne la plus différente de lui. J'ai connu Marco à cette époque et nous faisions des soirées où il nous jouait du flamenco et nous parlait de la Sicile, des Chrétiens du Liban et des Gitans, ses passions d'alors. Il était chrétien pratiquant et disait que l'Eglise l'avait empêché de finir délinquant, en raison de son enfance tumultueuse d'orphelin à 4 ans. Il avait certes des valeurs fortes, mais il militait pour le RPR UDF, tendance Pasqua et Villiers, je me rappelle. Cet engagement chrétien de droite gaulliste n'avait rien à voir avec le GUD, qui n'existait pas à Aix, et encore moins avec le GRECE néo-païen, puisque Del Valle croisait le fer verbal avec eux. Par contre, son maître ami-ennemi, le professeur Bruno Etienne, conseiller de Mitterrand pour l'immigration, figure charismatique de l'IEP AIX, débattait avec la nouvelle droite, répondait à des interview de leur revue, Krisis, échangeait avec le GRECE lors de conférences, et cela ne lui a jamais été reproché ! Deux poids deux mesure. Ceci dit, je me rappelle d'une personne libre et curieuse de tout, qui échangeait avec tous, surtout ceux avec qui il n'était pas d'accord. Ce qu'il faut juger, ce ne sont pas ceux qui ont essayé de l'utiliser, car il était libre, mais ses écrits, et ce en quoi il croit, qui n’ont jamais varié : la défense de la civilisation judéo-chrétienne, le contraire des valeurs du GUD et du GRECE. Je me rappelle encore de son ami de la cité de Cuques, Habib, un Chaoui très musulman pratiquant qui adorait Marco et qui traînait avec notre bande, ou encore ses amis "Gitanos" avec qui il apprenait la "Rumba gitana". À 21 ans, quand on est autant tourné vers l’autre, et si l’on n’est pas fasciste, on ne le devient pas après, soyons sérieux ».

« Un méditerranéen très attaché à ses racines mais qui respecte les autres, même ses ennemis »

Alexandre del Valle est un homme « fier de ses valeurs méditerranéennes judéo-chrétiennes et qui n’a pas peur de les exprimer », mais toujours dans le respect des autres, selon Emmanuel Razavi : « J’ai écrit des livres de référence sur la Turquie et l’islamisme avec lui, je peux témoigner que c’est un chercheur remarquable, parfois même très tatillon, dont le travail est salué dans de nombreux pays, notamment au Moyen-Orient. Dans ses livres, il n’y a ainsi jamais eu de propos douteux ou sous le coup de la loi, seulement des faits et de l’analyse de fond. En tant que reporter, j’ai souvent vérifié ses analyses sur le terrain (…). J’ai participé aux colloques annuels géopolitiques organisés par Alexandre au sein d’une grande école de commerce, l’IPAG, à Nice, (colloque international IRMBAM), en coopération avec plusieurs universités prestigieuses mondiales, ainsi que d'autres organisés dans des think tank arabes et chypriotes. Il appuie ses études sur des experts du Moyen-Orient, souvent arabophones, qui soutiennent avec force ses travaux (...), effectués notamment sur le totalitarisme islamiste, expression qu'il a lancée en 2001 et qui est reprise par tous depuis. Enfin, je suis d’origine iranienne, je suis issu d’une famille où il y a des musulmans, il va donc de soi que je choisis bien avec qui je travaille. Après, qu’Alexandre del Valle ait une ligne politique en tant que citoyen, sans aucun doute, puisqu’il a milité très tôt au sein de la mouvance RPR UDF puis au RPF de Pasqua-Villiers et, dès 2001 à l’UMP, avec son partenaire et Rachid Kaci qui a d'ailleurs préfacé son ouvrage le Totalitarisme islamiste. Mais j’en parle en connaissance de cause, celle-ci s’inscrit dans une tendance gaulliste républicaine. Il a en fait passé sa vie à critiquer les totalitarismes, et je pense qu’il dérange de fait certains cercles extrémistes, politiques et religieux ».

L’un de ses collègues au Secrétariat général de la Défense Nationale, Ghislain de Castelbajac, qui l'a connu en Prépa ENA à Science Po Paris, se souvient également d’un « garçon brillant et éloquent », chrétien de sensibilité souverainiste-catholique, proche de l'Ordre de Malte, notamment, donc bien loin de l'extrémisme, et encore moins membre du Groupe union défense (GUD 1) dont il serait un membre présumé selon l'un des auteurs de sa page Wikipédia.

Une page « saccagée par des militants d’extrême-gauche, selon de Castelbajac (…). Les gens du GUD, on ne les fréquentait pas. Au contraire ils étaient plutôt nos ennemis et nous dénoncions leur violence et leur antisémitisme ! Donc je peux vous l’assurer, il n’a jamais fait partie de ce groupe, d'ailleurs dissout dans ses statuts officiels en 1968, et il n’y a aucun lien entre eux : Del Valle les critique d'ailleurs explicitement dans plusieurs de ses articles et ouvrages !", affirme-t-il. Passé par le SGDSN – l’organisme chargé d'assister le Premier ministre dans l'exercice de ses responsabilités en matière de défense et de sécurité nationale – Alexandre del Valle a de fait « forcément été l’objet d’une enquête de sécurité, avec des moyens de renseignement militaire. Alors vous imaginez bien que s’il avait été au GUD, il ne serait jamais entré au SGDSN, habilité secret-défense », précise Ghislain de Castelbajac, qui l’avait choisi pour lui faire passer son stage de titularisation de haut-fonctionnaire à la fin des années 1990.

Lynda Asmani, insiste sur « le caractère manipulatoire » des articles de ras le front, de Libération ou du livre OPA sur les Juifs de France, que ses détracteurs ont sourcés dans sa page Wikipédia, et dont les auteurs n'ont jamais interrogé l'intéressé ou vérifié les accusations portées. "En réalité, si l'on lit ses ouvrages, des pavés de 500 pages, et si on écoute ses propos dans les médias et ses conférences depuis longtemps, on est à des années lumières des caricatures que l'on fait de lui", très éloignées de l’homme qu’elle a connu il y trente ans à Aix et Marseille : « C’est un méditerranéen qui aime les autres et leurs différences, qui n’est ni islamophobe ni d’extrême-droite. D'ailleurs, on n’a pas affaire à un petit bourgeois privilégié, il est le fruit de la méritocratie, car loin de venir des milieux sociologiquement de droite, il vient d’un milieu populaire très défavorisé et issu de l'immigration, comme nous, et il a même passé le gros de son enfance dans un foyer d'accueil des Villages d'Enfants, après avoir été orphelin dès l'âge de 4 ans et avoir grandi dans un contexte totalement multiculturel. Il a même fait les 400 coups dans son enfance avec ses copains gitans et maghrébins ... ».

Quelle méthode utilisée pour dresser une fiche biographique Wikipédia ?

Selon le dictionnaire Larousse, une encyclopédie est un « ouvrage où l'on expose méthodiquement ou alphabétiquement l'ensemble des connaissances universelles (encyclopédie générale) ou spécifiques d'un domaine du savoir (encyclopédie spécialisée) ».

Nous sommes donc allés voir du côté de l’encyclopédie en ligne, pour comprendre quelle méthode elle avait utilisé pour amender la page dédiée à Alexandre del Valle. Nos questions étaient assez simples : quelles personnalités travaillant avec lui ont été contactées, ses travaux de références ont-ils été cités dans le texte, qui sont les auteurs de sa fiche, quelle est leur expérience et leur légitimité en matière encyclopédique et/ou géopolitique, de quelles preuves ou témoignages directs disposent-ils, etc …

Le fait est que ces derniers sont souvent des habitués de la plateforme. Certains utilisateurs passent beaucoup de temps afin d'avoir des profils mieux notés aux yeux du site. Car plus ils créent ou modifient de pages Wikipédia, plus leur compte est considéré crédible. Les futures modifications deviennent donc encore plus faciles à publier, notamment pour plébisciter ou discréditer qui l’on veut, là où les corrections de personnes de bonne foi lambda peuvent être « écrasées ».

Contactés par la rédaction d’Atlantico, les services de Wikipédia n’ont pas donné suite à notre demande d’entretien. Ils nous ont simplement renvoyé à un guide « du bon fonctionnement » du site, par mail automatique, avant de préciser : « Wikipédia est un wiki, ce qui implique que tout le monde peut participer. En haut de chaque article, vous trouverez un onglet « modifier » qui vous permet de participer à son élaboration. Vos modifications seront visibles instantanément. Vous n'avez pas besoin d'être enregistré pour modifier un article ». Ironique. L’encyclopédie aux deux millions d’articles en français n’aurait-elle personne au sein de ses équipes pour vérifier ses sources ?

(1) Une organisation étudiante française d'extrême droite réputée pour ses actions violentes, et très active dans les années 1970

 

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