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Attaques de tankers dans le Golfe : un nouveau choc pétrolier est-il en train de se préparer ?
©ISNA / AFP

Crise à venir ?

Attaques de tankers dans le Golfe : un nouveau choc pétrolier est-il en train de se préparer ?

Quelques semaines après l'attaque de quatre navires de commerce, ce sont deux pétroliers qui ont émis des signaux de détresse dans le Golf d'Oman. L'un des deux navires était en flammes.

Philippe Sébille-Lopez

Philippe Sébille-Lopez

Philippe Sébille-Lopez est docteur en géopolitique et directeur fondateur du cabinet Géopolia créé en 1995. Il est spécialiste des enjeux énergétiques et notamment des pays producteurs d'hydrocarbures. Il réalise des analyses géopolitiques et missions de consulting en intelligence économique sur ces questions pour des entreprises, institutions et personnes privées. Il est l'auteur de Géopolitiques du pétrole paru aux Éditions Armand Colin.

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Francis Perrin

Francis Perrin

Francis Perrin a travaillé pendant plusieurs années comme journaliste et consultant indépendant sur l’énergie et les matières premières. Il est chercheur associé au Policy Center for the New South (Rabat) et directeur de recherche à l'IRIS (Paris).

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Atlantico : Conséquence: le prix du pétrole à la bourse a bondit de 3%. Peut-on craindre un nouveau choc pétrolier comme en 1973 et 1979 ?

Philippe Sébille-Lopez : Avec l'affrontement entre d'une part les Etats-Unis et ses deux principaux alliés régionaux (hors Israël) que sont l'Arabie saoudite et les E.A.U et d'autre part l'Iran, nous sommes dans un cas de figure totalement inédit. Il s'agit d'abord d'une opposition régionale entre les deux plus grands pays producteurs de pétrole de l'Opep, opposition renforcée par les sanctions notamment pétrolières prises par Washington envers l'Iran. Il en résulte une escalade de tensions et d'intimidations mais nous sommes toujours "en temps de paix", d'où des tankers pris pour cible mais par un ennemi non déclaré. Car contrairement aux chocs pétroliers de 1973 et 1979 imputables respectivement à la Guerre du Kippour et à la révolution iranienne suivi de la guerre Iran-Irak, il n'y a pas encore d'hostilités déclarées entre les protagonistes d'où un risque de choc pétrolier encore pour le moment largement sous contrôle.

C'est  aussi la raison pour laquelle les incidents récents touchant des tankers dans le golfe arabo-persique et en mer d'Arabie ne provoquent que des hausses limitées des cours du brut sur les marchés. De plus les cours sont déjà orientés depuis quelques temps à la baisse pour cause de stocks pétroliers en hausse un peu partout dans le monde et de demande pétrolière incertaine vu le bras de fer commercial Etats-Unis-Chine. Par ailleurs certains risques géopolitiques sont déjà pricé a minima par les marchés. Cette hausse de 3% du cours du Brent traduit néanmoins une inquiétude des marchés, même si pour l'heure nous sommes encore loin d'une escalade incontrôlée sur le terrain. Ces attaques n'en constituent pas moins des signaux qu'il convient précisément d'interpréter correctement pour évaluer leurs conséquences potentielles à terme si une forme de désescalade n'intervient pas assez rapidement.

Francis Perrin : Sur l'ensemble de la journée hier, les prix du pétrole cotés à Londres (Brent) et à New York (West Texas Intermediate) ont augmenté de 2,2% avec, en cours de journée, une augmentation qui a atteint jusqu'à 4,5%. C'est important bien sûr mais il faut attendre pour voir ce que sera la réaction des marchés pétroliers dans la durée. Un choc pétrolier, c'est une toute autre affaire. Nous n'en sommes pas là pour le moment. Malgré cette hausse hier, le Brent de la mer du Nord a terminé hier à Londres à $61,30 par baril environ, ce qui n'est pas un niveau très élevé. Rappelons que ce brut avait atteint $115/b en juin 2014.

Par ailleurs, il y a aussi des facteurs baissiers et les prix du pétrole ont d'ailleurs chuté dans les dernières semaines: la hausse de la production pétrolière américaine, la hausse des stocks pétroliers aux Etats-Unis, le ralentissement économique mondial et les tensions commerciales entre certaines grandes puissances, notamment les Etats-Unis et la Chine. Dans ce contexte, un nouveau choc pétrolier est très peu probable.

Par contre, la situation au Moyen-Orient est lourde de menaces depuis plusieurs mois et les marchés sous-estiment à mon avis la gravité de ces facteurs géopolitiques. Les tensions montent autour de l'Iran et nous ne sommes pas à l'abri d'un dérapage militaire, en particulier entre les Etats-Unis et l'Iran. Si ce scénario se concrétisait, la hausse des prix du pétrole serait évidemment beaucoup plus forte et beaucoup plus durable.

Dans ce contexte dans quelle mesure le pétrole pourrait-il provoquer le passage d'une guerre économique à une confrontation militaire ?

Philippe Sébille-Lopez : A l'origine de la crise actuelle, il y a bien sûr la sortie unilatérale, voulue par le président Trump, des Etats-Unis de l'accord sur le nucléaire (JCPOA) en mai 2018. Dans la foulée et de façon progressive, les sanctions pétrolières successives des Etats-Unis frappant l'Iran ont atteint à présent un niveau inédit. Elles frappent désormais les exportations de pétrole brut mais aussi celles de produits raffinés et pétrochimiques ce qui n'avait jamais été le cas lors de précédentes sanctions, notamment sous l'administration Obama entre 2012 et 2015, pour obtenir la signature du fameux accord sur le nucléaire iranien de juillet 2015. En 2017, les exportations pétrolières de l'Iran étaient de 2,5 millions de barils par jour (bj); aujourd'hui les estimations se situent entre 400.000 et 700.000 bj.

Du fait de ces sanctions économiques inédites, ce sont environ 90% des recettes d'exportation iraniennes qui sont menacées et partant les capacités du pays à obtenir les devises nécessaires au financement de ses importations. L'Iran ne pouvant pas emprunter sur les marchés financiers pour cause de sanctions, le pays est condamné à une économie de troc bien insuffisante pour un pays de 80 millions d'habitants.

Mais l'utilisation du pétrole comme arme est très souvent à double tranchant. Les pays producteurs comme les pays consommateurs le savent bien. On sait aussi que les sanctions économiques frappent toujours davantage les populations que les dirigeants et qu'elles provoquent le plus souvent un réflexe d'union nationale face à des sanctions perçues comme injustes avec un soutien généralement renforcé de la population autour de ses dirigeants. C'est là le principal écueil de la stratégie de l'administration Trump dans sa volonté d'obtenir un changement de régime à Téhéran via des sanctions pétrolières et économiques d'ampleur inédites. Il convient pourtant de rappeler que l'Iran est aussi sous le coup de sanctions américaines potentielles et variables depuis déjà plusieurs décennies... C'est pourquoi face à cette stratégie américaine basée sur la durée, certains en Iran semblent vouloir au contraire accélérer les choses dans le sens d'une radicalisation.

En effet, une crise économique de grande ampleur semble inévitable en Iran et elle provoque déjà une surenchère politique au plan intérieur entre les courants soutenants le président Rohani, signataire de l'accord sur le nucléaire de 2015, et d'autres éléments beaucoup plus radicaux. Ces derniers avaient déjà vivement critiqué l'accord de 2015. Aujourd'hui certains radicaux considèrent qu'avec les sanctions américaines, l'Iran n'a plus rien de très positif à attendre et devrait donc sortir de l'accord de 2015, voire même du Traité de non prolifération nucléaire (TNP). Bluff au pas, l'avenir le dira.  

Parmi ces radicaux iraniens figure le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique (CGRI) que l'administration américaine a récemment placé sur la liste internationale des organisations terroristes sur la base des opérations de ce mouvement en Syrie. En soit cette mesure n'a que peu de conséquences d'un point de vu stratégique en Syrie, mais elle en a davantage au plan politique en Iran. Les CGRI sont incontournables dans l'ensemble du spectre économique et politique iranien. Ce sont aussi les CGRI qui sont largement responsables de la marine iranienne et de la sécurité du pays dans le Golfe arabo-persique et le long des cotes iraniennes. Il est donc tout à fait possible que les deux attaques du 13 juin soit un message adressé à l'administration Trump, aux saoudiens  et au reste du monde sur le mode: "Attention, il y a aussi chez nous des radicaux prêts à l'escalade"; sous entendu, au mieux il faut rapidement faire baisser les tensions en adoucissant le régime des sanctions. Et au pire, en guise de menace à peine voilée, l'éventualité d'agressions ou d'affrontements armés de faible intensité, pourraient advenir et avec eux le risque d'un processus d'engrenage et d'extension géographique incontrôlable pouvant conduire à un conflit régional majeur.

Petite illustration au sud de l'Arabie saoudite, où les rebelles Houthis au Yémen ont également procédé cette semaine à une attaque de drone sur un aéroport provincial saoudien. Là encore, l'avertissement est clair, exactement comme en mai dernier avec l'attaque de drones sur un oléoduc saoudien parallèlement aux attaques sur 4 tankers en mer d'Arabie.

Francis Perrin : Le pétrole est depuis longtemps un enjeu de puissance car c'est l'énergie stratégique par excellence. C'est l'énergie dont le monde ne peut se passer du fait de son importance capitale dans le secteur des transports et pour quelques autres utilisations, dont la pétrochimie. Le Moyen-Orient représente près de la moitié des réserves pétrolières prouvées et près du quart du commerce pétrolier mondial passe par le détroit d'Ormuz chaque jour.

Les tensions s'accumulent autour de l'Iran: Iran contre Arabie Saoudite, Iran contre Emirats Arabes Unis, Iran contre Etats-Unis, Iran contre Israël avec l'émergence d'un front contre Téhéran rassemblant, de façon plus ou moins informelle, les quatre pays cités ci-dessus. Les Etats-Unis et/ou l'Arabie Saoudite ont ouvertement accusé l'Iran d'être responsable des attaques contre des navires dans la région depuis un mois environ ainsi que de l'attaque avec des drones armés contre un oléoduc clé en Arabie Saoudite (cette dernière attaque ayant été revendiquée par les Houthis au Yémen), ce que l'Iran a vigoureusement démenti. Le risque de représailles militaires contre l'Iran a donc augmenté alors que le Japon et l'Union européenne tentent de calmer le jeu. Dans la région elle-même, Oman et l'Irak tentent tant bien que mal de jouer un rôle de médiateur mais ce n'est pas facile dans un tel contexte.

Comment éviter que la situation n'empire ?

Philippe Sébille-Lopez : Ce n'est pas non plus un hasard si cette escalade survient au moment où le Premier ministre japonais est précisément en Iran pour une mission de bons offices pour tenter de faire baisser la tension, même si son message a peu de poids vu les sanctions américaines. Shinzo Abe, tout comme les initiatives européennes qui devront se matérialiser au plus tard le 7 juillet prochain, n'ont pas grand-chose à offrir pour éviter un durcissement de la position iranienne qui est la conséquence directe de l'escalade des sanctions décidées depuis un an par l'administration Trump.

Car à Washington aussi, ce sont les radicaux qui ont pour le moment pris l'ascendant dans l'entourage de Donald Trump. Trois remplacements successifs très importants ont eu lieu depuis avril 2018: celui de Rex Tillerson par Mike Pompeo, jusqu'alors directeur de la CIA, comme Secrétaire d'état; celui du Général McMaster par John Bolton comme Conseiller à la sécurité nationale; enfin celui du Général Mattis par Patrick Shanahan, un civil non encore confirmé par le Sénat, comme Secrétaire d'état à la Défense. Les trois partants étaient trois personnalités connues et respectées pour leur maitrise des dossiers et leur capacité à évaluer et analyser correctement la complexité des situations. Il n'est pas certain que leurs remplaçants, à l'origine du durcissement des positions américaines sur l'Iran mais aussi sur le Venezuela, la Corée du nord ou la Chine, soient capables de faire preuve de la même clairvoyance dans leur appréciation des risques. Pourtant seul un retour du politique et de la diplomatie, d'où qu'il vienne, est en mesure d'inverser la tendance à la dégradation de la situation.

Dans ce contexte, les cours du brut ne devraient pas s'envoler dans l'immédiat, tant que l'on reste dans les mesures d'intimidation. Mais le risque d'une escalade par erreur de calcul, manœuvres hasardeuses de l'un ou plusieurs des proxy des deux camps au niveau régional (et ils sont nombreux) ne peut être écarté. Il y aura toutefois sur le terrain d'autres signes avant-coureurs bien plus significatifs annonciateurs d'une éventuelle flambée des cours. Le détroit d'Ormuz, avec ses 18,6 millions de barils d'exportations pétrolières quotidiennement en transit, est bien sûr un axe stratégique majeur pour les exportations pétrolières mondiales, mais aussi pour le premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL), le Qatar. Aujourd'hui, avec le durcissement des sanctions américaines et la chute de ses exportations pétrolières, le détroit devient de moins en moins stratégique pour l'Iran alors qu'il l'est toujours autant pour ses voisins du Golfe et l'ensemble des pays importateurs de pétrole, notamment ceux d'Asie destinataires d'environ 80% des flux pétroliers via le détroit; c'est aussi le sens des attaques sur les pétroliers jusqu'à présent au sud du Détroit. L'arme du pétrole est très souvent à double tranchant et les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979 en témoignent. Aujourd'hui le contexte est bien différent, au moins pour le moment.

Mais en cas de conflit avec l'Iran, un choc pétrolier serait bien sûr inévitable et probablement durable. Les Etats-Unis avec leur pétrole de schiste seraient certes moins impactés que par le passé. Mais dans une économie mondialisée, et comme l'illustre déjà les tensions commerciales entre Washington et Pékin, personne ne serait épargné. La théorie du chaos constructif a aussi ses limites et l'Iran de 2019, malgré les sanctions, n'est pas l'Irak de 2003. Son pouvoir de nuisance est aussi bien plus important, sans parler des nombreuses factions djihadistes et autres mouvements opportunistes qui ne manqueraient pas de tirer profit d'un nouveau front dans une région déjà très largement déstabilisée depuis bientôt vingt ans.  

Le président Trump ne veut probablement pas d'un nouveau conflit, surtout avec des élections l'année prochaine, sauf à penser qu'un conflit avec l'Iran serait de courte durée. Là encore le pari serait bien hasardeux. Après avoir fait campagne en 2016 sur la dénonciation de l'accord nucléaire de 2015 obtenu par Barack Obama, il appartient au président Trump de modérer les ardeurs belliqueuses de certains de ses conseillers et idéologues sur ce dossier qu'il a lui-même bien imprudemment rouvert en mai 2018. Le pourra-t-il ? L'instrumentalisation du pétrole à des fins politiques comporte de nombreux risques et s'apparente souvent à une stratégie d'apprenti sorcier. Quels que soient les auteurs des attentats contre les tankers, sans un retour de la diplomatie dans le dossier iranien, les marchés pétroliers pourraient de nouveau le vérifier et l'économie mondiale avec eux.

Francis Perrin : Les deux chocs pétroliers des années 1970 étaient liés à des crises politiques telles que la quatrième guerre israélo-arabe et la révolution islamique en Iran. Il y a toujours des liens étroits entre énergie et géopolitique mais ces liens sont particulièrement forts pour le pétrole. Aujourd'hui, ce sont les tensions autour de l'Iran qui sont le facteur le plus dangereux.

Certes, à ce jour, les Etats-Unis ne veulent pas la guerre mais ils n'excluent pas ce scénario et ils s'y préparent. Leur priorité actuelle est de mettre à genoux l'économie iranienne grâce à un arsenal redoutable de sanctions et de pressions économiques portant en particulier sur le pétrole, secteur clé pour Téhéran. Mais le risque d'un affrontement militaire est important.

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