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13 novembre 2015 : le désarroi et l’infinie tristesse de Georges Salines, père d’une des victimes du Bataclan, et d’Azdyne Amimour, père d’un des membres du commando terroriste
©Reuters

Bonnes feuilles

13 novembre 2015 : le désarroi et l’infinie tristesse de Georges Salines, père d’une des victimes du Bataclan, et d’Azdyne Amimour, père d’un des membres du commando terroriste

Azdyne Amimour et Georges Salines publient "Il nous reste les mots" chez Robert Laffont. Extrait 1/2.

Georges Salines

Georges Salines

Georges Salines a présidé l'association de victimes 13onze15 : Fraternité et Vérité et milite pour la prévention de la radicalisation. Il est l'auteur de L'Indicible de A à Z (Le Seuil, 2016).

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Azdyne Amimour

Azdyne Amimour

Azdyne Amimour a exercé plusieurs métiers, dans le commerce, le sport ou le cinéma. Il est le père de Samy Amimour, l'un des trois terroristes du Bataclan.

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Azdyne Amimour (AA) : Le 13 novembre 2015, je n’avais plus de nouvelles de mon fils Samy depuis plusieurs mois déjà. Parti en Syrie en septembre 2013, il avait fini par couper les ponts, le temps de se préparer certainement. Je crois que, de son point de vue, il désespérait de nous et avait compris qu’il ne nous convaincrait pas. Pour lui, nous étions probablement de mauvais musulmans, irrécupérables, et il n’avait sûrement plus rien à perdre. 

Ce soir du 13 novembre, j’étais à Liège, en Belgique, dans le petit appartement que j’occupais, situé dans l’arrière-magasin d’un commerce de prêt-à-porter que j’avais lancé. J’ai fermé la boutique relativement tôt pour m’installer devant le match France-Allemagne, qui devait commencer à 20 h 30 au Stade de France. J’ai préparé mon dîner et commencé à regarder le match en pensant que j’aurais aimé que mon fils Samy soit à mes côtés. Dans ce match amical, Samy aurait à coup sûr soutenu la France, même si parfois il nous arrivait de supporter l’Algérie. À la deuxième mi-temps, j’ai vu Patrice Évra jouer, puis hésiter, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Le son n’était pas optimal sur ma tablette, mais j’ai pourtant bien entendu les détonations. Sur le moment, comme tout le monde, je n’ai pas saisi ce qu’il se passait, mais j’ai su par la suite que le président François Hollande avait quitté le stade. Bien que toutes les portes aient été fermées, les joueurs ont continué le match jusqu’au bout. Comme des millions de téléspectateurs, je n’ai pas compris sur le coup. Ce n’est que plus tard que j’ai écouté les informations à la radio. 

Georges Salines (GS) : C’est là que tu apprends les fusillades survenues sur les terrasses parisiennes et l’attentat au Bataclan ? 

AA : Effectivement. J’ai contacté ma femme Mouna, qui se trouvait dans notre appartement familial à Drancy, car je savais que notre fille la plus jeune sortait avec ses amies ce soir-là. J’ai demandé à ma femme si la petite allait bien et si elle n’était pas… au Bataclan. Le reste du week-end, j’ai beaucoup écouté les infos à la radio. François Hollande annonçait des perquisitions pour retrouver la piste des complices. À ce moment-là, on ne savait rien officiellement : ni le nombre de terroristes, ni leurs identités bien sûr. Comme tous les dimanches, je suis rentré à Paris. Sur le chemin, j’ai repensé à la déclaration de François Hollande. Avec Samy en Syrie et les perquisitions qu’il y avait déjà eues chez nous, je me suis demandé si la police allait revenir. Dans notre appartement à Drancy, je me suis levé plusieurs fois dans la nuit pour entrouvrir le rideau et regarder par la fenêtre. Rien. C’était la nuit du dimanche 15 au lundi 16 novembre. 

Et toi, Georges, que faisais-tu le 13 novembre 2015 ? 

GS : Le 13 novembre était un vendredi, jour où la fatigue de la semaine se mêle à la satisfaction de voir le week-end arriver. C’était un vendredi 13, mais je m’en moquais bien, je ne suis pas superstitieux et ce qui s’est produit ce jour-là n’y a rien changé. J’ai entrecoupé ma journée de travail par une séance de natation à l’heure de la pause déjeuner à la piscine de la Butte-aux-Cailles, à Paris. J’avais l’habitude d’aller y nager de temps à autre et j’y retrouvais par  fois ma fille Lola. C’est ce qui s’est passé ce jour-là : elle était venue avec son amie Manon, sa voisine de bureau chez Gründ, où elles étaient éditrices. Sa mère, Emmanuelle, et moi voyions Lola presque tous les week-ends. Je l’invitais aussi parfois à déjeuner le midi, depuis que sa maison d’édition s’était installée place d’Italie – où nous nous trouvons aujourd’hui –, à quelques centaines de mètres de mes propres bureaux. 

Je ne suis pas resté longtemps dans le bassin ce jour-là, car j’avais oublié mes lunettes de piscine. Nous avons échangé des banalités avec Lola. Quand on n’a aucune raison de penser qu’on ne se reverra plus, on ne se dit pas les choses qui comptent. Elle m’a dit qu’elle viendrait déjeuner le lendemain à la maison. Je ne savais pas que demain ne viendrait jamais pour elle et que c’était notre dernière conversation. Je ne lui ai pas non plus demandé ses projets pour la soirée. 

AA : Tu ne savais donc pas qu’elle allait au Bataclan ? 

GS : Non. Je n’ai appris que plus tard qu’elle avait été invitée au concert des Eagles of Death Metal par une amie qui avait un billet en trop. Au cours de cette soirée, son amie a pris une balle dans la fesse et Lola en a reçu deux, dont une mortelle. 

AA : Je me demanderai toujours pourquoi ce jour, pourquoi ce groupe, pourquoi ce lieu… 

GS : Tant d’aberrations et d’idioties ont été dites à ce sujet. Des gens peu informés ont pointé des paroles sataniques dans les chansons du groupe et une signification sinistre de son nom. En réalité, ce nom est un oxymore tiré d’une plaisanterie du leader du groupe. À un journaliste qui lui demandait si leur musique était du death metal, il a répondu : « Si ce qu’on fait est du death metal, alors nous sommes les Eagles du death metal » ; sachant que ce genre de musique est plutôt extrême, alors que les Eagles étaient un groupe au son souvent considéré par les fans de rock comme trop sage et sophistiqué. Le nom du groupe était donc simplement un clin d’œil.

Extrait du livre d’Azdyne Amimour et Georges Salines, "Il nous reste les mots", publié chez Robert Laffont

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