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Les sanctions très dures de l'Union européenne qui frappent même les médicaments de première nécessité désorganisent gravement l'économie syrienne et aggravent la misère.
Les sanctions très dures de l'Union européenne qui frappent même les médicaments de première nécessité désorganisent gravement l'économie syrienne et aggravent la misère.
©REUTERS/ Yagiz Karahan

Ensemble de facteurs

10 raisons pour lesquelles la crise des migrants explose maintenant

Ce mercredi 23 septembre, l'UE organise un sommet extraordinaire réunissant tous les chefs d'État et de gouvernement, pour tenter de mettre un terme à la crise des migrants que traverse l'Europe. Les raisons de cette explosion des déplacements de population sont multiples : politiques, géopolitiques, mais également météorologiques.

Alain Chouet

Alain Chouet

Alain Chouet est un ancien officier de renseignement français.

Il a été chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE de 2000 à 2002.

Alain Chouet est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l’islam et le terrorisme. Son dernier livre, "Au coeur des services spéciaux : La menace islamiste : Fausses pistes et vrais dangers", est paru chez La Decouverte en 2011.

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Roland Hureaux

Roland Hureaux

Roland Hureaux a été universitaire, diplomate, membre de plusieurs cabinets ministériels (dont celui de Philippe Séguin), élu local, et plus récemment à la Cour des comptes.

Il est l'auteur de La grande démolition : La France cassée par les réformes ainsi que de L'actualité du Gaullisme, Les hauteurs béantes de l'Europe, Les nouveaux féodaux, Gnose et gnostiques des origines à nos jours.

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Causes & origines des flux de réfugiés

Atlantico : Quel impact la guerre civile en Syrie a-t-elle sur le flux de migrants qui frappe l'UE aujourd'hui ?

Roland Hureaux : Un impact essentiel. Il est évident qu'il y a un impact direct de la guerre au Proche-Orient, en particulier de la guerre de Syrie, sur l'arrivée d'immigrants sur le sol européen, même si  ces arrivants ne sont pas tous syriens ou si certains qui disent l'être ne le sont pas. C'est dire que la première chose à faire pour faire cesser le flux des  immigrants est d' arrêter  la guerre. On n'en prend visiblement pas le chemin.

Alain Chouet : La Syrie est en état de guerre civile ouverte depuis l’été 2011. C’est un état de fait qui ne fait que prolonger des affrontements permanents depuis 1980 quand un commando des Frères Musulmans s’était introduit dans l’école des cadets de l’armée à Alep, avait soigneusement sélectionné environ 80 jeunes élèves officiers alaouites (la minorité religieuse à laquelle appartient Assad) et les avait égorgés en application de la fatwa du jurisconsulte salafiste Ibn Taymiyya (l’ancêtre du wahhabisme actuel) qui préconise le génocide de la minorité alaouite. Les affrontements n’ont jamais cessé depuis même si le régime avait tout fait pour les dissimuler.

L’exemple des "printemps arabes", le soutien actif des pétromonarchies arabes et du parti islamiste turc AKP à la contestation islamiste et la condamnation quasi unanime du régime par l’Occident ont accéléré et généralisé le processus d’affrontements civils. Même s’il est de bon ton en Europe de répéter comme un mantra que "Bashar el-Assad massacre son peuple", force est de constater que, comme dans toute guerre civile, les deux camps se partagent à peu près à égalité le bilan des destructions humaines et matérielles. Les tristes exploits de Da’esh en témoignent. Ce sont d’abord ces destructions que près de 5 millions de ressortissants syriens tentent de fuir en se réfugiant à l’étranger tandis que 8 millions d’autres se déplacent à l’intérieur du pays pour tenter de rallier les zones où ils pensent que la communauté à laquelle ils appartiennent sera moins menacée.

Atlantico : Que dire de l'impact de l'Etat Islamique, responsable de la fuite des Syriens et sa propagande visant à convaincre les réfugiés de ne pas rejoindre l'UE ?

Alain Chouet : L’Etat Islamique est responsable de la fuite de nombreux Syriens. Une bonne partie des Syriens en fuite proviennent des régions sous contrôle de l'EI, qui entend se doter d’un espace territorial où exercer son pouvoir et engranger les rentes du pouvoir en se basant sur la doctrine de Takfir wal-Hijra formalisée par les Frères Musulmans dans les années 50. Il s’agit de purifier l’espace territorial de l’Etat par l’élimination des "incroyants" (takfir = anathème) et de fonder sa puissance sur l’immigration (Hijra) de peuplement et de combat par ses fidèles. En ce sens l’émigration des réfugiés, y compris de nombreux musulmans sunnites qui ne veulent pas se retrouver sous la coupe d’extrémistes, n’est pas une bonne affaire pour l’Etat Islamique qui voit son territoire se dépeupler et qui y perd autant de citoyens à enrôler ou à spolier et asservir. Il s’efforce donc par tous les moyens qui vont de la contrainte à la propagande d’enrayer l’hémorragie.

Roland Hureaux : Il y a tellement de double jeu dans la région que je ne crois pas à cette propagande, pas plus qu'à beaucoup d'autres choses. Il est certain cependant que l'Etat islamique, pas plus que le gouvernement syrien, n'a intérêt à permettre une hémorragie de ses troupes. Mais le risque pour Daesh est faible: les paumés du monde entier, jusqu'à des Japonais qui ne savent rien de l'islam, continuent d'affluer pour l'aider, avec la complicité de l'Etat turc qui pourrait les arrêter et ne le fait pas. Ce qui pose un problème au gouvernement syrien qui ne dispose pas ainsi d'un vivier illimité de recrues.

Atlantico : Dans quelle mesure la sécheresse qui a frappé la Syrie avant le conflit a-t-elle joué un rôle dans la situation actuelle ?

Alain Chouet : La sécheresse n’arrange évidemment pas les choses mais elle n’est pas déterminante. Les aléas climatiques font partie des phénomènes ordinaires dans le nord et l’est de la Syrie et la population y est habituée. D’autre part, même si l’agriculture demeure une part importante de l’activité économique en Syrie, elle n’en est plus le centre comme il y a un demi-siècle et les phénomènes de solidarité communautaire et d’assistance de l’Etat – même si cela reste très embryonnaire par rapport à nos standards – permettaient de faire face aux épreuves climatiques. En revanche, la désorganisation des circuits commerciaux et des services de l’Etat jointe à la prédation organisée par les bandes armées des deux bords et aux destructions des combats a jeté des dizaines de milliers de petits agriculteurs et leurs familles sur les routes de l’exode. Mais ce ne sont pas ceux-là, trop pauvres, qu’on retrouve sur la route des migrants.

Roland Hureaux : Cela me parait absurde. La majorité de la population  syrienne vit en ville. Les marchés sont approvisionnés. Dans les zones agricoles les plus fertiles comme la vallée de Homs - Hamas, j'ai vu lors de mon séjour des cultures légumières riches. De toutes les façons les alliés de la Syrie comme l'Iran s'arrangeraient pour l'achalander, si nécessaire.

En revanche les sanctions très dures de l'Union européenne qui frappent même les médicaments de première nécessité désorganisent gravement l'économie syrienne et aggravent la misère. Même avec la guerre, l'économie syrienne se porterait mieux sans les sanctions. Voyez le paradoxe : l'Union européenne frappe la Syrie de sanctions économiques ; ces sanctions créent de la pauvreté et la pauvreté alimente un exode vers l' Europe. Nous sommes dans une histoire de fous. Tout cela parce qu'au départ, la Syrie ne respectait pas, dit-on, les droits de l'homme, alors que les accusations les plus graves à son encontre, comme le massacre des enfants de Homs ou l'utilisation des gaz toxiques n'ont pas été avérées.

Politiques et intérêts qui encouragent ou facilitent la crise des migrants

Atlantico : Dans quelle mesure la politique d'enrôlement forcé menée par le régime de Bachar Al-Assad favorise-t-elle le départ des migrants vers les côtes européennes ?

Alain Chouet : Dans un tel contexte, la fuite – souvent invoquée - de jeunes "menacés" d’enrôlement dans l’armée du régime n’a qu’un impact très marginal. Il n’y a pas en Syrie "d’enrôlement forcé" dans l’armée. La Syrie est un pays où un service militaire obligatoire de trois à cinq ans existe depuis 1948 – bien avant la prise de pouvoir par Hafez el-Assad - et auquel de nombreux jeunes syriens ont toujours tenté d’échapper soit par la corruption soit par l’exil. Mais c’est un flux constant et relativement réduit que les événements actuels n’ont guère modifié.

Roland Hureaux : Il se peut qu'une partie des arrivants, en particulier tous ces jeunes gens dont on ne sait pas où sont les familles soient des déserteurs de l'armée syrienne. 

Ce que vous appelez enrôlement forcé est ce qu'ont toujours fait tous les Etats en position d'agressé ou en situation  de guerre civile : on réquisitionne tous les hommes valides - et même en Israël, les femmes. Je vous renvoie à certains films qui décrivent la chasse féroce aux déserteurs qui avait eu lieu durant la guerre de Sécession. 

Ce n'est pas le gouvernement syrien qui attaque un pays étranger. C'est lui qui est agressé par des forces exclusivement  islamiques où il y a avait peut-être au départ des Syriens mais qui a aujourd'hui une large composante internationale sans compter le soutien que ces agresseurs reçoivent d'une partie de l'Occident, de la Turquie ou des Etats de la Péninsule arabique.

Que, conformément à la logique de la conscription, l'Etat syrien, en position défensive, enrôle tous ceux qui sont en position de porter les armes est donc habituel. Il semble pourtant qu'elle n'enrôle pas tout monde : elle s'attache à ce qu'il y ait un soldat par famille, pas plus. On peut se demander même si faire des promesses mirifiques aux déserteurs en leur ouvrant largement la porte de l'Europe ne participe pas de la stratégie d'affaiblissement du régime d'Assad au bénéfice de l'Etat islamique et de son frère jumeau Al Nosra, alias Al Qaida.

Atlantico : Les mesures menées par le gouvernement syrien visant à faciliter l'accès aux passeports, et de façon globale les facilités à voyager pour les Syriens, cachent-elles un désir d'encourager la crise des migrants ?

Alain Chouet : Autant qu’on puisse le constater, ces mesures d’ailleurs très relatives de libéralisation des titres de voyage s’adressent d’abord aux populations fidèles au régime résidant dans des zones toujours administrées par l’Etat, qui ont le moyens de voyager en toute légalité et qui "négocient" leur fidélité et leur soutien contre des mesures de libéralisation. Ce sont des populations que Bashar el-Assad n’a aucun intérêt à voir partir et qui, dans leur grande majorité et même si ils quittent le pays, ont les moyens de ne pas grossir les rangs des réfugié démunis. De plus, le régime syrien n’a aucun intérêt à compliquer les choses pour les Européens au moment où, sous impulsion russo-américaine, les stratégies occidentales sont en train d’évoluer en sa faveur.

Pendant quatre ans, les réfugiés se sont très majoritairement installés dans le pays limitrophes  (Turquie, Liban, Jordanie et même Egypte) dans l’attente des évolutions promises par l’annonce sans cesse répétée (et sans cesse repoussée…) de la chute du régime en place. Ce statu quo d’attente interminable a été rompu à l’été 2015, essentiellement en Turquie, qui concentre la majorité des réfugiés, par un faisceau de causes qui s’enchevêtrent et qui sont entrées en synergie.

Parmi ces causes :

- L'affirmation répétée par les stratèges occidentaux qu'il faudra beaucoup de temps pour éradiquer Da'ech (2 ans, 5 ans, 10 ans ?) et les résultats médiocres, voire dérisoires, des frappes aériennes engagées depuis un an qui n’empêchent pas l’organisation djihadiste d’étendre son emprise sur des portions grandissantes du territoire avec un grand sens de la communication en occupant des lieux hautement symboliques comme Palmyre. Beaucoup de Syriens voient dans cette incapacité la marque de la duplicité des Occidentaux. Ils ont du mal à comprendre que la plus puissante armée du monde à la tête d’une vaste coalition alliée disposant des armes les plus sophistiquées na parvienne pas à éradiquer rapidement une "grande compagnie" barbare de 30 ou 40000 individus plus ou moins bien formés.

Roland Hureaux : Votre question contredit la précédente : si le gouvernement syrien redoute les désertions - et je crois qu'il les redoute   vraiment , je ne vois pas pourquoi, il faciliterait la distribution de passeports. Ces passeports ne serviraient d'ailleurs pas à grand chose, en tous les cas en Europe. La Syrie étant sous embargo, les pays d'Europe refusent les visas aux ressortissants syriens. Ceux qui viennent encore librement en Europe ont généralement un double passeport. J'ajouterais même que le gouvenrment syrien a pris récemment des mesures d'amnistie dans le but précis de faire rentrer des réfugiés qui pouvaient craindre pour leur vie.

Le gouvernement syrien qui, encore une fois, a toujours été sur la défensive dans cette affaire et n'a jamais demandé autre chose que l'on cesse d'interférer sur ce qui se passe sur son territoire, n'est sûrement pas responsable de la crise des réfugiés en Europe. Je ne vois pas d'ailleurs où serait son intérêt.

Atlantico : Quelle place pour la politique de Merkel dans les raisons qui poussent les Syriens à fuir ?

Alain Chouet : Les déclarations d’Angela Merkel se proposant d'accueillir 800 000 réfugiés dans les deux ans et fustigeant la "frilosité" des autres Etats européens dans cette affaire ont incontestablement suscité un brusque "appel d’air". Même si la chancelière allemande est tout aussi brusquement revenue sur cette proposition (avant d’interrompre aujourd’hui les relations ferroviaires avec l’Autriche et la Hongrie…), sa proposition a été ressentie comme une porte largement ouverte à tous ceux qui croupissent depuis quatre ans dans les camps de fortune de la frontière syro-turque.

Enfin, le traitement émotionnel et compassionnel de l’image des migrants par les intellectuels et medias européens a ouvert une fenêtre d'opportunité sur laquelle les réfugiés se sont précipités. Les réfugiés de la violence au Moyen Orient connaissent bien l’Occident et savent qu’il faut en profiter au plus vite. La porte ouverte pourrait se refermer rapidement sous la pression des opinions publiques plutôt réticentes ou tout simplement de l’oubli et de l’indifférence. Qui se souvient encore des 250 jeunes lycéennes kidnappées il y a deux ans par Boko Haram et dont l’enlèvement avait suscité pendant trois jours l’indignation de nos politiques et de nos medias ?

Roland Hureaux : Il est clair que les déclarations irresponsables d'Angela Merkel disant que l'Allemagne était prête à accueillir 800 000 réfugiés ont contribué à créer un appel d'air. Mais le courant d'air avait commencé avant. Et il continue, semble-t-il, alors que l'Allemagne a décidé de fermer ses portes. Les raisons de cette étonnante volte face de la chancelière allemande restent pour moi un mystère. Je ne suis pas sûr qu'on ne surestime pas en France la cohérence du personnage.

Enjeux géopolitiques et gestion de la crise par les puissances occidentales

Atlantico : La présence d'importants gisement gaziers en Syrie a-t-elle un impact sur la façon dont les puissances occidentales s'emparent (ou non) du conflit ? Quel impact sur les Syriens, et dans quelle mesure cela favorise-t-il leur départ ?

Alain Chouet : Ces gisements ne sont pas si importants que cela et, en tout état de cause, la période actuelle est, au niveau global, plutôt à une surproduction de gaz et à une baisse du rendement des hydrocarbures. Si on peut se poser des questions sur l’efficacité de l’engagement occidental en Syrie, ce n’est sans doute pas sur cet aspect des choses qu’il faut se pencher. Quant à l’industrie d’extraction du gaz en Syrie, elle concernait très peu de monde et on distingue al quel impact elle pourrait avoir sur les flux migratoires.

Parmi les autres causes imbriquées de "l’explosion migratoire :

  • La crainte par les minorités non musulmanes, non sunnites ou non Arabes, de voir Bashar et les Alaouites lâcher pied et se replier sur le réduit alaouite (sur la côte méditerranéenne entre le Liban et la Turquie) en laissant les chrétiens, les chiites, les ismaéliens, les Kurdes et les sunnites modérés se débrouiller sous la houlette des salafistes sans possibilité de repli territorial.
  • L'offensive turque tous azimuts, y compris sur son propre territoire, contre les Kurdes de Syrie et d'Irak sous prétexte d’un soudain ralliement à la coalition contre l’Etat Islamique dont il est maintenant patent que le parti islamiste turc a favorisé les entreprises et dont il a largement assuré le soutien logistique, en particulier en acceptant d’acheter son pétrole à bas prix, et en laissant sa frontière ouverte aux volontaires étrangers de la violence.
  • La pression exercée, y compris au moyen des violences physiques par les islamistes et le mafieux turcs pour faire partir de Turquie les réfugiés "provisoires". La mafia turque est en effet la principale bénéficiaire du trafic des migrants par voie terrestre et maritime tandis que le parti islamiste turc, confronté à des échéances politiques difficiles et à la montée en puissance des partis politiques kurdes, en particulier dans ses provinces du sud-est frontalières de la Syrie et de l’Irak, souhaite vider au maximum les camps de réfugiés qui pourraient se transformer en pôles de contestation et de désordre.

 

Roland Hureaux : Vous touchez là un point fondamental. L'impact de la découverte de  gaz semble considérable. Pour le malheur de ce pays on y a découvert au début des années 2000 des gisements de gaz parmi les plus importants du monde. Tout cela a changé la donne. Bien que la Syrie se soit rangée du côté des Occidentaux dans les deux guerres du Golfe, cela n'a pas suffi. Ses liens privilégiés avec la Russie qui datent de 1955 sont devenus insupportables aux Etats-Unis qui voulaient une subordination totale . En 2005, l'ambassadeur américain a clairement fait savoir au président Assad que s'il ne rompait pas immédiatement avec les Russes, les Iraniens et le Hezbollah, il serait tenu pour un ennemi public. Une semaine après cet entretien Rafic Hariri était assassiné et avant toute enquête, le presse mondiale pointait le doigt sur Assad, qui s'est trouvé, sur ce sujet et sur d'autres, peu à peu diabolisé selon une tactique devenue assez habituelle qui consiste à casser l'image de l'adversaire dans l'opinion internationale avant de le liquider.

Les printemps  arabes ont ensuite servi de prétexte : les incidents qui ont  eu lieu en Syrie , comme au Caire, à Tunis à Tripoli, ont été amplifiés pour diaboliser un peu plus le régime. On a cherché des opposants démocratiques à mettre en face. On en a trouvé dans les hôtels de Paris et de Londres mais aucun sur le terrain. Dès lors ce sont les djihadistes, et rien qu'eux, que l'on aide depuis quatre  ans dans le but de renverser le régime Assad.

Ce régime tient pour deux raisons que n'avaient pas vues les observateurs des printemps arabes : il est dirigé par la minorité alaouite qui joue-là sa survie : si elle lâche les rênes, elle sera massivement massacrée ; elle a donc le dos au mur. En outre les  excès des djihadistes et l'inconsistance de l'opposition dite démocratique font qu'aujourd'hui la majorité de la population , toutes religions confondues, est derrière le régime.

"Facilités" de trajet & conditions météorologiques

Atlantico : Dans quelle mesure l'existence de la route de l'Est (Turquie puis Grèce) encourage les Syriens à passer par ce chemin ?

Alain Chouet : Depuis la Turquie il existe trois "routes de l’Est". L’une passe par les îles grecques à quelques kilomètres des côtes sud ouest de la Turquie. La seconde par la frontière gréco-turque en Thrace, la troisième passe par la frontière turco-bulgare. Cette dernière route est problématique car la Bulgarie contrôle étroitement ses frontières, ne souhaite pas accueillir les réfugiés. Elle n’est qu’imparfaitement tenue par les règles européennes et n’appartient pas à l’espace de Scengen.

D’une manière générale les migrants privilégient une arrivée en Grèce qui est membre de l’accord de Schengen, ce qui leur permet théoriquement d’avoir ensuite accès à l’ensemble des pays membres de cet accord, même s’il apparaît que cette facilité est en fait semée d’embûches et que les Grecs se débarrassent du problème en poussant les réfugiés vers les Balkans en direction de l’Europe du Nord où ils souhaitent majoritairement se rendre. Si la voie maritime est privilégiée, c’est que les frontière terrestre entre le Grèce et la Turquie est très hermétique et que le droit humanitaire européen (qui impose aux Etats membres de recueillir tout réfugié maritime et interdit de le ramener à son rivage d’origine) ne s’y applique évidemment pas.

Roland Hureaux : Il faut bien comprendre que nous n'avons pas affaire, pour la plupart à des réfugiés primaires, directement issus  des zones de combat et partis dans l'urgence vers des zones plus sûres. Les combats les plus meurtriers ont pas eu lieu récemment. Il continue à y avoir des escarmouches ici ou là mais le front est globalement stabilisé. Même Kobané qui était à feu et à sang il y a peu de temps ne l'est plus ; la preuve : le père du petit Aylan (qui par parenthèses, serait un passeur) est rentré à Kobané pour enterrer les siens. Ces réfugiés ont quitté le pays depuis plusieurs mois et peut-être même plusieurs années. Ils étaient, ils sont encore en partie en Turquie, au Liban, en Jordanie  dans des campements organisés par le Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies qui les secourt. C'est pourquoi je parle de réfugiés secondaires. Pourquoi, tout à coup veulent-ils venir en masse en Europe ? C'est une vraie question. Peut-être une question de stratégie géopolitique. 

Pourquoi la route de l 'Est ? Puisque ils sont  à l'Est est qu'ils veulent aller en Europe, je ne vois pas par où ils passeraient sinon par l'Est. Mais je constate qu'ils sont beaucoup plus nombreux à partir de Turquie et à passer par la Grèce.

L'élection du gouvernement Tsipras au début de l'année a changé la donne : il a déclaré que son pays était ouvert, conformément  à ses convictions libertaires. Beaucoup d'îles grecques, territoire européen, sont proches des côtes turques. Je soupçonne que l'attitude de Tsipras vis à vis des réfugiés rencontre plus de compréhension de certains puissants que son attitude sur l'euro.

S'agissant de la Turquie, là est le nœud du problème et on n'en parle pas assez. Erdogan est un homme aigri, en fin de course : il avait le rêve de conquérir l'Europe au bénéfice de l'islam en entrant dans l'Union européenne : il a échoué. Il voulait étendre sa zone d'influence en Syrie par la chute d'Assad ; il a échoué. Il avait pacifié le Kurdistan turc, le Kurdistan turc est à nouveau en rébellion. Il rencontre des revers électoraux. Erdogan, quoi qu'il  dise, continue à aider Daesh d'un côté ; que de l'autre il cherche à mettre la zizanie dans une Europe qui lui est de plus en plus hostile, en poussant les réfugiés à quitter la Turquie vers l'Europe et en fermant les yeux sur les trafics des passeurs qu'il aurait, lui, tout à fait les moyens de contrôler, il ne faut pas l'exclure.

Aujourd'hui, une fois les préjugés ineptes laissés de côté, il me paraît que Recep Erdogan est un homme beaucoup plus dangereux que Bachar El Assad pour la stabilité de la région et de l'Europe. Il serait temps que les Européens en prennent conscience et le disent. Mais au lieu de voir leurs véritables intérêts ils demeurent assujettis aux Etats-Unis pour qui la Turquie est dans l'OTAN et la Syrie pas. 

Il n'y a pas de réfugiés qu'en Turquie. Ceux là posent moins de problèmes  Il y a aussi des réfugiés en Syrie même : 2 millions rien qu'à Damas où ils bénéficient  dans des conditions précaires de la solidarité des familles. Quant à ceux du Liban, ils ne veulent pas massivement partir non plus. L'autoroute Damas-Beyrouth a été sécurisée : beaucoup font l'aller et retour à l'occasio  d'une fête de famille ou pour des affaires. 

Atlantico : Le plus faible coût de ce chemin encourage-t-il également les réfugiés ?

Alain Chouet : Je ne suis pas sûr que le coût du passage maritime soit moindre que le coût du passage terrestre. L’objectif des trafiquants turcs qui contrôlent et organisent toutes ces routes est de délester les migrants de tout ce qu’ils peuvent posséder.

Roland Hureaux : Le chemin le plus court, pour Berlin par exemple, serait de prendre l'avion d'Ankara ou d'Istanbul : le coût du billet serait bien inférieur à ce que leur font payer les passeurs. Mais la plupart des réfugiés ont des problèmes de visa surtout s'ils ont un passeport syrien.

Atlantico : Le passage vers l'Europe est-il facilité durant les saisons chaudes (et l'hiver pourrait-il ralentir le flux de migrants) ?

Alain Chouet : C’est une évidence….. Même en longeant la côte, il fait très froid en Turquie l’hiver et l’eau de surface en Méditerranée est à 8 ou 10°. C’est la mort à peu près assurée pour ceux qui voudraient faire la route à pied et entamer une traversée, même courte, sur une embarcation de fortune. C’est là aussi une des raisons qui ont accéléré le mouvement en cette fin d’été.

Roland Hureaux : Je ne vois pas le rapport. Ces migrants ne vont pas à pied. ils utilisent des moyens de transport motorisés: cars, bateaux ; la saison ne change rien. La vraie question, je vous le répète est : pourquoi ces réfugiés supposés qui étaient pour la plupart en Turquie depuis plusieurs mois voire années, dans un pays qui avait la capacité ni plus ni moins que les autres de les accueillir, se sont-ils mis en route maintenant ? Comment ne pas soupçonner une manipulation ? 

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