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©NICHOLAS KAMM / AFP

Début de la fin

(Non) collusion avec la Russie : vers un lancement en fanfare de la 2ème campagne présidentielle de Donald Trump grâce au rapport Mueller

Le rapport Mueller, sur la coordination entre la Russie et l'équipe de campagne de Donald Trump, a reconnu l'absence d'éléments à charge

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa est spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II. Il est chercheur au centre Thucydide et chercheur associé à l’institut l'IRIS. Il est notamment l'auteur de Hillary, une présidente des Etats-Unis (Eyrolles, 2015), Qui veut la peau du Parti républicain ? L’incroyable Donald Trump (Passy, 2016), Trumpland, portrait d'une Amérique divisée (Privat, 2017),  1968: Quand l'Amérique gronde (Privat, 2018) ainsi que Et s’il gagnait encore ? (VA éditions). 

Son dernier livre « Joe Biden : le 3e mandat de Barack Obama » est sorti chez VA éditions en novembre 2019.

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L’Amérique se réveille groggy ce matin, surprise par la fin de cette sagarusse qui leur est annoncée, comme si une série à succès de télé-réalité venait de se terminer un peu trop brutalement. Le dernier rebondissement vient en effet de tomber avec les conclusions du procureur indépendant, qui signe le dernier épisode de la dernière saison et les scénaristes vont devoir trouver autre chose. Exit donc tous ces personnages sulfureux qui nous ont été présentés comme des proches ou très proches de Donald Trump et qui auraient été les architectes d’une immense complot international contre les Etats-Unis. C’est une fin presque décevante pour un thriller qui nous a été vendu comme cent fois plus grave que le Watergate, qui a fait tomber Nixon en son temps. On découvre que Donald Trump ne subira pas le même sort, sans presque trop savoir pourquoi et on reste sur notre faim. Beaucoup seront surpris de cet ultime retournement alors que jamais l’intrigue n’avait amené à penser que cela pouvait se terminer ainsi.

A lire les journaux, et encore très récemment, il semblait pourtant que les carottes étaient bien cuites pour le président des Etats-Unis: son ancien avocat n’a-t-il pas témoigné il y a à peine quelques jours devant le Congrès et les démocrates n’étaient-ils pas sûr de tenir là le témoin-clé qui allait tout faire basculer ? On découvre donc avec ce rapport qui promettait d’être explosif a finalement implosé à la figure de ceux qui espéraient tant de lui : tous ceux qui, hier encore, expliquait que Trump était affaibli politiquement vont devoir manger leur chapeau.

Pendant deux ans, les articles se sont succédés au gré de pseudo-révélations qui devaient précéder une destitution inévitable du 45e président des Etats-Unis pour, rien de moins, qu’une« conspiration avec la Russie en vue de fausser les résultats de l’élection de 2016 ». En toile de fond flottait un regain d’anti-communiste, qui s’explique par une haine des russes cultivée depuis la guerre froide, associé à  un retour observé depuis les années 2000 decettepolitique traditionnelle de l’endiguement du communisme, que les néo-conservateurs ont remis au gout du jour dès l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine. On comprend que lorsque Donald Trump, un novice complet en politique, a expliqué pendant sa campagne qu’il pourrait très bien s’entendre avec le leader russe, cela a créé une véritable hystérie, une fois que les rires et les quolibets s’étaient calmés. Mais lorsque ce même Donald Trump a gagné à la surprise des deux camps, l’hystérie est devenue contagieuse et les soupçons se sont généralisés.

Alors, une enquête a été ordonnée, avec un procureur indépendant et doté de pouvoirs très étendus. Les démocrates se sont chargés de commenter chacune de ses actions et ont laissé planer l’hypothèse d’un Impeachment, cette procédure qui peut conduire à une destitution.

Les rumeurs se sont très vite multipliées, laissant penser que le président cherchait à mettre fin à cette enquête, qu’il en aurait eu peur. On a même évoqué l’idée qu’il puisse s’autogracier, un cas qui ne s’est jamais posé dans l’histoire américaine et une faculté sur laquelle aucune Cours de justice n’a jamais eu à se prononcer. L’absurdité de l’hypothèse ne semble avoir sauté aux yeux de personne, car tout était devenu apparemment possible avec ce Donald Trump. Et puis, très vite, tout s’est emballé et chacun semble a semblé jouer une partition délirante. Trump s’est livré à une véritable campagne contre son ministre de la justice, à travers de fréquents tweets dans lesquels il lui reprochait sa récusation dans cette affaire et donc son impossibilité à le protéger par la suite.

Le procureur a fait savoir qu’il s’était entouré d’une équipe de quinze juristes, dont plusieurs procureurs hautement qualifiés. Il a annoncé le 3 août 207 qu’il avait constitué un grand jury, marquant ainsi un tournant dans son enquête. Un grand jury s’apparente à une chambre de l’instruction formée de 16 à 23 citoyens tirés au sort sur les listes électorales. Son rôle est d’examiner les preuves présentées et d’autoriser –ou pas– la poursuite des investigations ou que soit prononcées des inculpations. C’est surtout un signe que l’enquête s’est accélérée et est entrée dans une phase pénale. Elle pouvait donc désormais déboucher sur des mises en examen. On apprenait d’ailleurs, quelques jours plus tard, qu’il avait fait perquisitionner le domicile de Paul Manafort le 16 juillet. Et il y a eu effectivement beaucoup d’inculpations, qualifiée à chaque fois de « proches du président » et systématiquement assorties du commentaire que « cela se rapprochait de lui ».

Donald Trump, de son côté, a monté le ton, dénonçant une chasse aux sorcières. Le Congrès s’est alors invité dans cette saga, au détriment du président. Le 25 juillet 2017, la Chambre des représentants a voté de nouvelles sanctions contre la Russie et le Sénat a fait de même deux jours plus tard. Les sanctions ont concerné le domaine économique et ont frappé principalement le secteur énergétique russe. Dans les deux chambres, le consensus a été quasi-général puisque les votes sont intervenus avec des majorités très importantes : 419 contre 3 à la Chambre et 98 contre 2 au Sénat.

Pour ce qui est de l’enquête en elle-même, on pouvait commencer à distinguer que des mois d’enquêtes ne permettaient de retenir le moindre grief contre le président des Etats-Unis en exercice et certains commençaient à s’impatienter. Les attaques sur ses liens avec la Russie, les provocations tout azimut sur Twitter, la guerre de tranchée avec les médias, tout cela s’est poursuivi sans jamais se clamer. Donald Trump, qui a lancé en 2016  une bataille contre l'establishment politique, culturel et médiatique américain, a pu constater que tout ce beau monde lui rendait ses attaquesbien volontiers.

Par moment, certains témoins prenaient une importance dans le medias qu’ils n’auraient jamais imaginé eux-mêmes: ainsi, Tony Schwartz, l’homme qui a servi de nègre à Donald Trump pour l’écriture de son livre The Art of the Deal, a rencontré une notoriété inédite pour lui lorsqu’il a déclaré à la télévision : « Le cercle se referme à une vitesse vertigineuse et Trump va démissionner et déclarer que c’est lui qui a gagné avant que Mueller et le Congrès ne lui laisse plus aucun choix ». Le lendemain, il précisait dans le Washington Post que « la présidence de Trump est réellement terminée. Je serais vraiment surpris si elle survit au-delà de la fin de cette année ». Mais la présidence de Trump a pourtant duré.

Il y a alors eu une pression des démocrates pour que les conclusions de Robert Mueller soit remises avant les élections de 2018. Cela suffisait à démontrer à quel point ils étaient certains que le président n’en réchapperait pas. C’est d’ailleurs sur ce thème que beaucoup d’entre eux ont fait campagne et une député fraichement élue, Rashida Tlaib, est arrivée au Congrès en déclarant “qu’elle était là pour destituer cet enculé”.

Le coup est donc rude pour tout ceux qui ont prospéré sur l’espoir de cette destitution. Les journalistes et les observateurs vont continuer à servir de cibles de premier choix à Donald Trump qui, dans ses meetings va les servir sur un plateau, à ses supporters. Les démocrates aussi, vont devoir réagir très vite, alors que commence une campagne pour la réélection de celui qu’ils avaient enterré un peu trop vite : ils vont aujourd’hui avoir l’effet boomerang et la victoire de leur ennemi le rend aussi presque indestructible, comme s’il avait gagné une carte d’invincibilité dans un ces jeux de télé-réalité qu’il adorait animer dans sa vie précédente, avant d’être le président. Les candidats qui veulent s’opposer à lui vont donc devoir, pour survivre à leur tour, changer très vite de discours et faire ce qu’ils ont oublié jusqu’à présent : parler de politique et apporter des propositions nouvelles ?

Robert Mueller devait faire tomber ce président mais son rapport n’est pas politique : il se base sur ce qu’il a trouvé et, comme il le souligne, il n’a pas trouvé de preuves d’une conspiration dans laquelle le 45e président serait impliqué. Son enquête a fait Pchittt. Magnifique cadeau à 20 mois du prochain scrutin. Une heure après la révélation du rapport, Donald Trump a réagi sur Twitter pour laisser éclater sa joie avec un message très bref. Mais qu’on ne s’y trompe pas: il en écrira beaucoup d’autres pour développer sa pensée et retourner le couteau dans la plaie de ses adversaires. La campagne ne fait que commencer.

 

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