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L'Emirat a récemmment injecté des fonds dans le football et dans les banlieues françaises.
L'Emirat a récemmment injecté des fonds dans le football et dans les banlieues françaises.
©DR

Gros bonnet

"La France, catin du Qatar" ? Ce que disent les chiffres quand on les regarde de près

Lors du "Grand-Rendez-vous" Europe1/i-Télé/LeMonde, la présidente du Front national a accusé les gouvernants français d’avoir fait de la France "la catin du Qatar". Sur le plan économique en tout cas, cette crainte, entretenue par quelques investissements sur-médiatisés du richissime Émirat dans l’Hexagone, se rapproche plutôt du mirage que de la réalité.

Nicolas Beau

Nicolas Beau

Nicolas Beau est journaliste. Après une longue carrière au Canard enchaîné, émaillée de nombreux scoops, il est l'auteur de plusieurs best sellers, dont La Reine de Carthage (La Découverte, 2009).

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Atlantico : Les élites françaises sont-elles corrompues par les qataris ?

Nicolas Beau : Aujourd’hui il n’y a aucune preuve avérée de corruption des élites françaises par les Qataris. Mais des doutes subsistent en raison de l’opacité de plusieurs circuits financiers du Qatar en France, notamment autour de rachats en cascade de biens immobiliers par des sociétés de l’émirat, comme dans le cas de l’ancien hôtel Majestic. Autre exemple : l’hôtel de la place de la Concorde, dans lequel se trouve le siège du fonds souverain qatari, a été loué à une société hollandaise, elle-même détenue par l’émir. Ces procédures posent question.

Les révélations récentes de Mediapart ont définitivement prouvé l’existence de centaines de millions d'euros de commissions occultes prévues lors du rachat du Printemps par exemple.  Par ailleurs, on sait qu’un certain nombre de commissions sur des contrats d’armement ont transité entre 1995 et 1998 au Crédit Agricole Suez qui possède une filiale au Qatar. On peut par exemple imaginer que des virements occultes aient pu concerner Nicolas Sarkozy à cette époque.

De nombreuses personnalités de la classe politique, de gauche comme de droite, se sont ainsi rendues à Doha dans l’un de ces innombrables colloques tous frais payés dans des hôtels de luxe. Sous l’ère Sarkozy, tous les dirigeants UMP y sont allés, tandis que ce phénomène est plus sélectif au PS. On sait que Royal ou Strauss-Kahn s’y sont rendus mais ce n’est pas le cas de François Hollande qui n’entretient pas de lien particulier avec l’émir. D’autres systèmes d’influence plus discrets peuvent également être cités. Je pense par exemple aux plaquettes distribuées pendant des fêtes de l’ambassade du Qatar en France, et contenant des textes à la gloire du Qatar écrits par des ministres en exercice comme Besson, Lang ou Villepin ! Le moins que l’on puisse dire est que ces écrits ne sont pas dans la traduction républicaine.

En dehors de la sphère politique, le Qatar distribue également différents prix récompensant des personnalités du monde des arts et du cinéma, comme Plantu, ou Anne Roumanof. Là encore, on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’un scandale mais ces pratiques ne sont pas si fréquentes non plus. L’émirat s’intéresse enfin au monde universitaire et aux intellectuels qu’ils invitent souvent, mais il se méfie en revanche un peu plus de la presse.

Au-delà de certaines acquisitions très médiatisées (le Printemps, le PSG, le Royal Monceau, etc.) à combien s'élèvent réellement les intérêts qataris en France ?

Les chiffres généralement avancés s’élèvent autour de 15 milliards d’euros, la moitié en investissements immobiliers et l’autre dans l’industrie. Mais ces montants restent approximatifs, d’une parce que ces achats immobiliers sont loin d’être tous connus. Les acquisitions du centre Kleber ou du Royal Monceau ont ainsi été annoncées en grande pompe - l’émir du Qatar adore communiquer autour de ces achats de prestige - ce qui crée un effet de loupe. Mais on ne sait pas grand-chose de ses biens personnels ni de ceux de l’ensemble du clan, d’autant qu’ils sont parfois acquis via des prête-noms. De manière générale les investissements immobiliers qataris en France apparaissent comme de grandes réussites financières mais ils restent limités. L’énorme avantage du Qatar est qu’il paye cash ce qui lui permet de conclure ces transactions très vite. Je pense par exemple à cet hôtel particulier place Vendôme, convoité par François Pinault, que l’émir, de passage à Paris, lui a soufflé en payant rubis sur l’ongle !

De même, les participations du Qatar dans les grands groupes Français cotés comme Veolia, Lagardère ou Vinci, qui sont évaluées à environ 7 ou 8 milliards d’euros, varient en fonction de leur valeur de marché. Pour ces dernières, on peut même considérer qu’elles ont baissé. Ce qui marque avant tout ce sont les fonds injectés par l'Emirat dans le football et récemment dans les banlieues françaises. Mais dans ce dernier exemple, la somme de 50 millions d’euros qui avait été avancée était en fait assez dérisoire. Par ailleurs, elle a finalement été transformée en une participation dans un fonds d’investissement ordinaire de la Caisse des dépôts… Tout cela a un retentissement formidable et donne l’impression que le Qatar achète la France, mais on est très loin de cette situation.

En contrepartie, les contrats signés par les groupes français (gaz, ingénierie, construction, etc..) sont-ils significatifs ?

Total, Vinci et Bouygues sont les principales entreprises présentes au Qatar. Total y a eu des intérêts dès les années 1990, mais ils ne sont pas si massifs. Vinci et Bouygues ont également signé de beaux contrats sur place, surtout sous l’ère Sarkozy. Mais plus récemment, ils ont connu des déceptions notamment dans le cadre de la construction des stades pour la Coupe du monde. Il semblerait que dans le secteur de la construction, le Qatar préfère dorénavant les intermédiaires chinois dont la main d’œuvre est meilleure marché. De manière générale, les investissements étrangers au Qatar restent limités en raison du système de sponsoring (sorte de joint-venture entre une société étrangère et une entreprise locale, NDLR) mis en place par l’émir pour protéger ces entreprises nationales. Enfin, sur le million et demi de travailleurs étrangers au Qatar, il faut noter que seulement quelques milliers, des cadres exclusivement, sont Français.

Les investissements financiers du Qatar dans les entreprises françaises sont-ils inquiétants en termes d'indépendance et de gouvernance pour l'économie française ?

En fin de compte, les participations prises par le fonds d’investissement qatari dans des sociétés françaises sont assez raisonnables. Elles dépassent très rarement un chiffre, en dehors de Lagardère, où elles atteignent presque 13%Le Qatar est plutôt intéressé par des secteurs d’activité stratégiques comme les mines et l’armement. Par l’intermédiaire de Lagardère, le Qatar a ainsi voulu s’attaquer à EADS. Mais les Allemands se sont toujours opposés à une entrée directe de l’émirat dans le capital du consortium européen. Les Qataris ont également essayé de jouer un rôle dominant à travers leur participation dans les intérêts miniers d’Areva et Eramet en Afrique. Mais cette opération a également échoué. Finalement, sur le plan industriel, les investisseurs qataris sont aujourd’hui des actionnaires assez serviables, en aucun cas exigeant ni impérieux

Au vu des chiffres connus, de quelle véritable puissance financière dispose le Qatar ? Son influence est-elle finalement à relativiser en comparaison avec d’autres pays qui investissent en France ?

Il est intéressant de constater que les montants concernant le Qatari Investment Authority (QIA) varient de 85 à près de 200 milliards de dollars. Mais malgré tout, cette somme reste assez éloignée de celle des fonds souverains des autres émirats du Golfe comme Abu Dhabi (plus de 600 milliards de dollars, NDLR), l’Arabie Saoudite (plus de 400 milliards) ou le Koweït (près de 300 milliards).

Mais ces autres pays sont beaucoup plus discrets que leur voisin, ce qui n’empêche pas que leurs liens avec la France soient au moins aussi forts qu’avec le Qatar. Par exemple, les émirats ont dernièrement acheté à Lyon des immeubles pour près d'un milliard d’euros, sans que cela ne fasse beaucoup de bruit. Sans parler des investissements russes, des koweïtiens,ou des saoudiens.

Les aspects économiques suffisent-ils à expliquer la dépendance supposée entre ces deux pays ?

Les belles années de la coopération entre la France et le Qatar se sont achevées à la fin du mandat de Sarkozy. Ce recul est lié au contexte international en Syrie et au Mali notamment, où les intérêts des deux pays s’opposent, ce qui a évidemment de l’influence sur leurs relations économiques. Par ailleurs, la stratégique d’influence développée par le Qatar pendant le Printemps arabe mais aussi jusque en Afrique ne coïncide plus avec la diplomatie française, en particulier sur le plan de la laïcité. Cette relation s’est donc banalisée.

Propos recueillis par Pierre Havez

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