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Possible rachat de Monsanto par Bayer : comment le grand Satan de la secte anti-OGM tente de se rendre fréquentable aux yeux des Européens

Considérée comme la "bête noire" des écologistes, Monsanto a-t-elle fait des efforts pour améliorer son impact environnemental ainsi que sa réputation auprès du public ? L'annonce du possible rachat par l'allemand Bayer a fait envoler ses actions en bourse et annonce un nouveau déploiement en Europe.

Diablerie

Publié le - Mis à jour le 27 Mai 2016
Possible rachat de Monsanto par Bayer : comment le grand Satan de la secte anti-OGM tente de se rendre fréquentable aux yeux des Européens

L'annonce préliminaire du rachat de Monsanto par l'européen Bayer a eu un effet bénéfique pour la firme américaine, qui a vu ses actions s'envoler en bourse.  Depuis les différents scandales liés à ses pratiques (notamment liés aux OGM), Monsanto a-t-elle fait des efforts pour donner des gages de sa responsabilité environnementale ? Quels sont les efforts qu'elle a fournis ? (Merci de préciser, en plus de votre analyse, les points sur lesquels Monsanto s'est réellement "amélioriée", au-delà de son image).

Bruno Parmentier : De quels efforts parlez-vous exactement ? En la matière, il faut apprendre à distinguer le raisonnement de la Bourse et celui des écologistes, et aussi la manière de raisonner aux USA et en Europe, sous peine de ne rien comprendre !

Monsanto est une entreprise multinationale présente dans plus de 60 pays. Elle emploie 20 000 salariés et réalise un chiffre d’affaires de 15 milliards de dollars. Elle est le leader mondial des semences, et représente à elle seule 26 % du marché mondial, et en particulier des semences transgéniques, où sa part de marché est majoritaire ; elle est également un gros intervenant dans le secteur de l’agrochimie, avec en particulier l’herbicide Roundup.

Mais, récemment, son marché stagne : les ventes de semences transgéniques ont reculé de 4,6 % l’an dernier, dans le sillage de la baisse de 2 % des prix des semences de maïs et de 12,7 % de celles du soja. Quant aux engrais et désherbants, leurs revenus ont décroché de 7 %.La rentabilité de Monsanto n’est donc plus ce qu’elle était.

La direction de cette entreprise a donc réagi en tentant de faire de la croissance externe, pour solidifier ses positions, et a proposé de racheter un autre géant du secteur, le suisse Syngenta, leader mondial de l’agrochimie (19 % du marché mondial). Elle a échoué, mais cela a provoqué d’intenses mouvements dans ce secteur déjà extrêmement concentré. Finalement c’est le chinois ChemChina, déjà propriétaire en Europe des pneus Pirelli, qui a racheté Syngenta pour 43 milliards de dollars ! Parallèlement les américains DuPont de Nemours et Dow Chemicals sont en train de fusionner via une opération complexe d'un montant total de 66 milliards de dollars. Et aujourd’hui le prédateur Monsanto est devenu proie, puisque l’allemand Bayer, numéro deux mondial de l’agrochimie, mais une entreprise énorme puisqu’elle est également présente dans le médical (aspirine, contraceptifs, etc.) et dans les plastiques, les vernis et les colles (elle emploie 118 000 personnes pour un chiffre d’affaires de 42 milliards d’euros), vient de lancer à son tour une OPA sur elle ; par ce biais il désire en particulier s’implanter dans les semences où il n’est actuellement qu’un petit intervenant, et en Amérique, où il est très peu présent.

Le cours de la bourse de Monsanto avait baissé à cause de ses (petites) difficultés économiques et après l’échec de sa tentative d’acheter Syngenta. En revanche, logiquement, il augmente maintenant qu’un plus gros que lui tente de le racheter ! En revanche le cours des actions Bayer baisse, car cette opération est risquée et la Bourse n’aime pas le risque !

L’entreprise Monsanto est très contestée en France… mais pas par tout le monde ! Les agriculteurs lui achètent massivement ses produits, puisqu’on estime que ses semences couvrent 25 % des terres cultivables (un hectare de maïs sur 6 et un de colza sur 2 !), tandis que 200 000 agriculteurs et 3 millions de jardiniers achètent régulièrement son Roundup ! Sur le marché des semences potagères, elle intervient sur la laitue, le melon, le poireau, l’oignon, le chou-fleur, le brocoli, la courgette, le pois, le haricot, le maïs doux, l’épinard, etc. ! Pour elle, le marché français est « le plus important du secteur Europe-Moyen-Orient-Afrique du nord », mais quand même un relativement petit marché : l’ensemble de ce grand secteur géographique hétéroclite ne représente finalement que 13 % de son chiffre d’affaires mondial ! D’ailleurs elle n’emploie en France « que » 518 employés sur ses 20 000, à peine 2,5 % !

Certes, elle est donc agacée par les actions des écolos français, et par le fait que le marché des OGM lui est interdit, mais… ça ne la trouble pas plus que ça ! Rappelons que nous ne sommes pas seuls au monde et que l’utilisation d’OGM est devenu massive sur la planète : elle concernait en 2014 18 millions d’agriculteurs (soit davantage que le nombre d’agriculteurs dans l’Europe des 28), et 181 millions d’hectares (soit un 1/9e des superficies cultivées dans le monde, 9 fois la superficie cultivée en France ou encore l’équivalent de la superficie agricole totale des USA, ou de la Chine).

Les reproches éthiques dont Monsanto fait l’objet en Europe ne pèsent pas fondamentalement, vu de St Louis, Missouri. Au contraire, compte tenu de l’état d’esprit majoritaire aux USA, cette entreprise pense profondément qu’elle est éthique. Elle possède d’ailleurs une longue et détaillée « Charte du Groupe Monsanto » dans laquelle on peut lire : « L’intégrité est la base de tout ce que nous entreprenons. Elle inclut l’honnêteté, le savoir-vivre, la cohérence et le courage. Sur la base de ces valeurs, nous nous engageons au dialogue, à la transparence, au partage, aux bénéfices, au respect »… « Notre vision de l’agriculture durable : produire plus (augmenter les rendements pour répondre à la demande croissante) ; mieux préserver (réduire la superficie de sol et la quantité d’eau et d’énergie nécessaires à la culture de nos produits) ; améliorer la qualité de la vie ». Elle est en fait profondément persuadée d’être un acteur majeur de la lutte contre la faim et du développement durable dans le monde ! Elle pense qu’elle fait le bien, et le fait bien.

Vu de son côté, Monsanto estime donc faire en permanence beaucoup d’efforts éthiques, et ne voit pas un intérêt majeur à en effectuer d’autres, surtout s’ils doivent aller dans le sens que souhaiteraient les écolos européens ! Pour lui, les OGM ne posent tout simplement aucun problème éthique, ce sont des semences comme les autres, juste plus modernes et plus efficaces, et qui promeuvent au mieux le développement durable ! Il a fait (provisoirement) son deuil de la vente d’OGM en Europe, mais en revanche s’y développe très efficacement dans nombre d’autres marchés.

Depuis que les agriculteurs européens se lancent dans le bio, Monsanto a décidé également d'y investir une partie de ses activités. Doit-on y voir une véritable démarche écologique ou un simple calcul marketing ?

Là encore, on a du mal à comprendre la logique d’une grande entreprise : comme elle domine largement le marché mondial de la semence, elle tente d’occuper tous les créneaux possibles pour maintenir son chiffre d’affaires, diminuer les risques et torpiller les concurrents. Le bio est, de ce point de vue, un segment de marché comme les autres. Et s’il est en progression, et solvable, raison de plus pour l’investir au moment où la croissance du segment OGM est plus faible ! Un dollar de semence vendu est toujours bon à prendre, pour elle il s’agit simplement de variétés différentes dans son catalogue.

De plus tous les géants de la chimie voient bien qu’on est à la fin d’une époque, et que l’avenir sera pour une bonne part dans une nouvelle chimie « bio inspirée », et en particulier au « biocontrôle », à travers de produits naturels alternatifs aux pesticides. Cette industrie des produits biologiques agricoles représente aujourd'hui environ 2,3 milliards de dollars par an et enregistre des taux de croissance à deux chiffres ! Or, sur ce plan, le milieu bio a incontestablement une longueur d’avance, et donc les grandes firmes tentent logiquement de s’y installer !

Notons que dans ce domaine, la France a une petite avance, son secteur emploie déjà 4 000 personnes, mais il s’agit de petites entreprises très innovantes, qui évidemment seront menacées ou rachetées à terme par ces géants s’ils décident de s’y investir.

Il faut bien comprendre que, pour ces gens-là, on fait de l’agriculture et du business, quelle que soit la couleur de la semence ou de l’engrais, et du pragmatisme, pas de l’idéologie ! Et bien évidemment le nouveau concurrent chinois sera sur la même ligne ! L’idéologie, finalement ils laissent cette spécialité aux intellectuels européens, puisque ça ne « rapporte rien » !

 
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Bruno Parmentier

Bruno Parmentier est ingénieur de l’école de Mines et économiste. Il a dirigé pendant dix ans l’Ecole supérieure d’agronomie d’Angers (ESA). Il est également l’auteur de livres sur les enjeux alimentaires :  Faim zéroManger tous et bien et Nourrir l’humanité. Aujourd’hui, il est conférencier et tient un blog nourrir-manger.fr.

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