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Inégalités, mondialisation, populisme : entretien avec Branko Milanovic, l’auteur du livre choc pour tout comprendre à la spirale infernale dans laquelle se débattent les sociétés occidentales

D'après Branko Milanovic, ancien directeur de la recherche économique auprès de la Banque mondiale, la mondialisation s'est faite au détriment des classes moyennes occidentales, quand elle a profité aux plus riches. A l’occasion de la sortie de son nouveau livre : "Inégalité mondiale : une nouvelle approche à l’ère de la mondialisation", il exprime ses craintes sur l'évolution des inégalités dans le monde ; ainsi que le rôle qu'elles ont pu jouer par le passé.

L’éléphant au milieu de la pièce

Publié le - Mis à jour le 18 Mars 2016
Inégalités, mondialisation, populisme : entretien avec Branko Milanovic, l’auteur du livre choc pour tout comprendre à la spirale infernale dans laquelle se débattent les sociétés occidentales

Atlantico : Dans votre nouveau livre à paraître "Global Inequality:  a new approach for the age of globalization", vous identifiez la double menace pesant sur les classes moyennes des pays occidentaux, entre la mondialisation et la hausse des revenus des 1% les plus riches. Comment expliquer un tel phénomène ? Considérez-vous que la mondialisation se soit réalisée au détriment de ces classes moyennes occidentales ? Cette tendance était-elle inévitable ?

Branko Milanovic : Oui, les classes moyennes occidentales ont été écrasées entre la concurrence des pays émergents (principalement l’Asie) et la progression des revenus de leurs compatriotes qui appartiennent aux 1% les plus riches. La première pression découle de la concurrence des travailleurs des pays émergents qui peuvent réaliser un travail équivalent à celui des classes moyennes occidentales, mais pour une fraction de son coût.

Ce facteur s’exprime au travers de fortes importations ou au travers de délocalisations de simples unités, ou de la totalité de la chaine de production. Même l’Allemagne, qui est pourtant considérée comme un exemple en termes de succès économique, est exposée aux mêmes pressions, particulièrement de la part des travailleurs d’Europe centrale ou de l’est. Ce qui a conduit à une série de lois, connues sous le nom de réformes Hartz, qui ont réduit la protection des travailleurs allemands, puis, de façon consécutive, à la stagnation des salaires réels et à une baisse de la part et de la taille relative de la classe moyenne allemande. La pression est même encore plus forte dans des pays comme les Etats Unis, qui, jusqu’aux années 1980, étaient plutôt fermés au commerce international : par exemple, en 1980, lorsque Reagan est arrivé au pouvoir, les importations américaines représentaient moins de 10% du PIB, aujourd’hui, elles en représentent 17%.

Mais la classe moyenne occidentale a aussi perdu du terrain par rapport aux 1% des plus riches, ce qui a conduit, à un large degré, à la croissance des inégalités dans tous les pays avancés. Les 1%, ou les 5%, ont été protégés de la pression de la mondialisation parce qu’ils travaillent souvent dans des secteurs bien rémunérés non soumis à cette concurrence internationale. En d’autres termes, les médecins chinois ou indiens, les bureaucrates et les avocats ne peuvent pas, et parfois n’ont pas le droit, de concurrencer les médecins, les bureaucrates et les avocats français ou américains. De façon similaire, il existe quelques secteurs, comme la finance, l’assurance ou l’immobilier, qui ont très bien résisté à la mondialisation. Nous ne devons pas non plus oublier que les riches ont également bénéficié, jusqu’à la grande récession, de gains significatifs sur leurs actifs et de la hausse du prix des actions. 

Le résultat est que les classes moyennes, et les classes moyennes inférieures, ont été exposées aux vents de la mondialisation sans aucune protection additionnelle alors qu'elles n’avaient aucun autre actif que leur force de travail. C’est un tournant ironique de l’histoire parce que ceux qui, à l’ouest, dans le sillage de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, ont soutenu des politiques pro-mondialisation ou néolibérales, n’ont jamais essayé de vendre ces politiques en annonçant qu’elles conduiraient au rétrécissement de la classe moyenne et à la stagnation de ses revenus. 

Ce graphique indique la part de la population pouvant se définir comme classe moyenne. Elle se définit comme le pourcentage de personnes qui disposent d’un revenu compris entre 25% en dessous et 25% au-dessus du revenu moyen. Nous pouvons voir que dans les pays listés ci-dessus, la part de la moyenne a décliné entre 1980 et 2010. Source LIS Database.  Source “Global inequality: a new approach for the age of globalization”

Dans un certain sens, on pourrait dire que la mondialisation s’est faite au détriment des classes moyennes occidentales. Mais nous devons garder deux choses à l’esprit. Bien que ce constat soit largement vrai, il est également vrai que la mondialisation peut être créditée d’une augmentation massive des revenus en Chine, en Inde, en Indonésie, au Vietnam etc... Voilà pourquoi nous parlons aujourd’hui de l’émergence d’une classe moyenne asiatique. Et si l'on regarde ce processus de façon dépassionnée, avec du recul, et pour donner une importance équivalente à l’amélioration du bien-être de chaque individu dans le monde, il est évident que les gains en Asie sont bien plus larges que la perte relative à l’ouest. (Je dis relative parce qu’il s’agit surtout de stagnation et non de déclin dont nous parlons ici). Mais cela ne peut suffire au réconfort de ceux qui ont subi cette mutation. La classe moyenne occidentale a, depuis la seconde guerre mondiale, été accoutumée à une croissance approximative des revenus réels de l’ordre de 2 à 3% par an. Cela s’est arrêté en 2008. Il serait fou, politiquement et moralement, de dire à un ouvrier de la métallurgie de Detroit, qui a perdu son travail, qu’il ne devrait pas se plaindre et qu’il devrait être heureux que 600 millions de chinois sont sortis de la pauvreté. 

Est-ce que ce résultat est inévitable ? Je voudrais dire que non, parce que cela impliquerait qu’il existe de magnifiques alternatives. Mais j’en doute. Je pense que la mondialisation, comme celle qui a couvert la période entre 1870 et 1914, déclenche des forces d’une telle magnitude que les pays pris individuellement ne peuvent pas faire grand-chose. Il suffit de considérer la taxation du capital. Il est possible que les considérations relatives à la fuite des capitaux soient exagérées, mais quand même, c’est ce que tous les ministres des finances pensent. Donc, aucun pays, pris isolément, ne peut faire grand-chose. Mais ensemble, je le pense, ils peuvent faire quelque chose, surtout en faisant plus attention à leurs classes moyennes.  Je ne suis pas favorable au protectionnisme, mais je pense que de meilleurs politiques de transferts sociaux, de formation, un enseignement privé moins privilégié, et un meilleur accès à l’éducation des classes moyennes auraient pu aider. Il n’y aurait pas autant de ressentiment et de colère, du type que j’ai pu constater lors de mes voyages, principalement chez les jeunes. Et cela est parfaitement compréhensible ; leur taux de chômage est élevé, leurs perspectives de trouver un emploi stable et bien payé sont faibles, et, surtout aux Etats Unis, les coûts de l’éducation ont explosé. Ce n’est pas une surprise si la plupart des jeunes issus des classes moyennes voient les privilèges des enfants les plus favorisés comme un avantage injustifié. Cela est, pour exagérer un peu, presque un retour à une société féodale. 

Historiquement, les inégalités se sont réduites après des désastres majeurs (guerres, épidémies, etc..), que peut-on en conclure sur le niveau naturel, ou acceptable des inégalités ? Considérez-vous que les politiques de lutte contre les inégalités soient inefficaces ? Concrètement, qu’est-il possible de faire ?  

Oui, je soutiens, en m’appuyant sur le travail d’historiens économiques, que les inégalités de revenus et de richesse des sociétés préindustrielles ont souvent décru au travers de forces malignes, comme les guerres et les épidémies qui ont généralement "raréfié" les travailleurs (survivants) comparativement au capital et ont donc conduit à une augmentation des salaires. La même chose est arrivée dans des sociétés modernes avec les deux guerres mondiales, même si les mécanismes étaient différents ; la destruction du capital physique, l'hyperinflation qui a affecté les créditeurs, une fiscalité élevée pour faire face à l’effort de guerre, la diffusion de l’idéologie socialiste, et, après la révolution russe, une réelle possibilité de voir le capitalisme être renversé. (Il suffit de penser aux républiques soviétiques, à l’Allemagne et à la Hongrie en 1918).  

Concernant les inégalités naturelles: nous en savons plus sur l’échec de l’assertion de Vilfredo Pareto indiquant que dans toute société, les inégalités sont plus ou moins les mêmes, parce que toutes les tentatives de définir le niveau des inégalités "naturelles" ont toutes été démenties. Les niveaux d’inégalités sont spécifiques à chaque société, ils dépendent, de façon abstraite, du niveau de développement des institutions (qui incluent la politique). Lorsque nous réalisons cela, nous réalisons aussi que les institutions et les politiques publiques peuvent agir sur les inégalités. Il ne s’agit de rien de plus que de politiques de sens commun ; relever le salaire minimum, rendre l’éducation plus abordable, relever la fiscalité, ou flexibiliser les droits de propriété intellectuelle (et ainsi réduire les rentes qui en découlent) peuvent réduire les inégalités. La question est, bien sûr, de savoir si toutes ces politiques sont compatibles avec la croissance, de savoir si certaines d’entre elles peuvent ne pas réduire le taux de croissance. C’est une question primordiale sur laquelle, malheureusement, les économistes ne sont pas en accord. Il existe notamment un désaccord de temps sur lequel nous pouvons nous attarder ; sur le court terme, certaines de ces politiques peuvent réduire les taux de croissance, mais, sur une décennie, elles peuvent les favoriser. Regardez simplement la question de l’éducation, l’éducation aujourd’hui n’aura pas d’effets sur la croissance d’aujourd’hui (ou elle peut avoir un effet négatif si, dans des conditions de plein emploi, les gens quittent leur emploi pour se former), mais, sur un horizon de temps plus long, des travailleurs mieux formés représentent certainement une bonne nouvelle pour la croissance.

Pensez-vous que le processus inégalitaire peut également être perçu au travers d’un conflit générationnel, où les personnes âgées représentant une part de plus en plus grande des populations occidentales, s’opposent aux intérêts de la population active ?

Oui, en quelque sorte, cela peut être vu de cette façon. Il existe des résultats très intéressants, en utilisant la base de données du "Luxembourg Income Study", qui viennent tout juste d’être publiés, et qui démontrent que dans la plupart des pays occidentaux, au cours de ces trois dernières décennies, les revenus des jeunes ont baissé relativement si on les compare aux revenus des plus âgés. Il y a plusieurs raisons à cela et la crise, ou le malaise, qui perdure depuis près d’une décennie a conduit à un taux de chômage élevé chez les jeunes. Ceux-ci ont tendance à occuper des emplois temporaires ou mal payés, ils subissent l’insécurité, et l’incapacité d’obtenir les avantages dont jouissaient les générations précédentes, surtout les baby-boomers ; pour eux-mêmes. 

L’ironie est que les jeunes générations actuelles, en Europe et aux Etats Unis sont, en termes réels, plus riches que les baby-boomers trente ans auparavant, mais cela n’est pas un argument qui peut être utilisé efficacement pour contrer leur mécontentement, puisque les sociétés occidentales capitalistes se sont définies, après 1945, sur le contrat implicite d’une élévation continue des niveaux de revenus réels. C’est une forme de contrat social. Si les gouvernements, les partis politiques, ou le "système" ne permettent pas sa réalisation, les attentes seront déçues et ce contrat social sera brisé. 

Incidemment, je ne pense pas qu’un tel contrat puisse avoir existé il y a 100 ans parce que la polarisation de la classe moyenne pour la question du pouvoir d’achat n’était pas la religion qu’elle est devenue après 1945, ou, peut être que l’on pourrait dire qu’elle l’est devenue en France avec le Front Populaire et aux Etats Unis avec le New Deal.

 
Commentaires

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  • Par Ganesha - 17/03/2016 - 09:01 - Signaler un abus Revenu Médian

    Le graphique qui illustre cet article est très mal choisi : d'abord parce qu'il n'inclut pas la France, mais surtout parce qu'il se base sur le revenu moyen, qui est très différent du revenu médian. Les 1 ou 5 % les plus riches, qui sont abondamment cités dans cet article, possèdent désormais plus de 50 % de la richesse totale, et bénéficient de revenus très élevés issus de la spéculation boursière. Le revenu moyen est donc nettement plus élevé que le revenu médian. L'auteur prétend nous montrer une baisse de la population des classes moyennes, qui, en fait, semble bien modeste sur son graphique. Elle aurait été dramatique en utilisant le revenu médian !

  • Par Neurohr Alain - 17/03/2016 - 12:12 - Signaler un abus L'exception française

    La politique économique actuelle de la France est si aberrante (au sens étymologique : qui s'éloigne de) par rapport au reste de l'Occident que ces intéressantes généralités universelles ne peuvent en rien expliquer ce qui se passe dans notre pays. Ab-errations françaises : la taxation du capital, la taxation des sociétés, le niveau de la dépense publique, le choix du chômage de masse etc.

  • Par lasenorita - 17/03/2016 - 13:06 - Signaler un abus Les socialos et les musulmans

    L'Etat socialiste va débloquer 613 millions(+RSA et aides) pour les ''migrants''...ce sont encore les ''vrais'' Français qui devront se serrer la ceinture pour payer les impôts exorbitants exigés par les gauchistes qui nous gouvernent......Il serait plus simple de RENVOYER tous ces terroristes-clandestins dans ''leur'' pays...eux ,les musulmans ne se sont pas gênés pour chasser les ''Français'', nés en Algérie, de ''leur'' pays...Bientôt les gauchistes célèbreront le 19 mars 1962,qui est une ''victoire'' pour eux puisqu'ils ont ''aidé'' le F.L.N. à tuer et à torturer des ''civils innocents''...même après les ''Accords d'Evian''...

  • Par superliberal - 17/03/2016 - 14:52 - Signaler un abus @Ganesha

    Bien vu ! le revenu net médian en France est de 1750€ et le moyen net de 2140€ à peu près.

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Branko Milanovic

Branko Milanovic est chercheur de premier plan sur les questions relatives aux inégalités, notamment de revenus. Ancien économiste en chef du département de recherches économiques de la Banque Mondiale, il a rejoint en juin 2014 le Graduate Center, en tant que professeur présidentiel invité.

Il est également professeur au LIS Center et l'auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels "Global Inequality - A New Approach for the Age of Globalization" ; "The Haves and the Have-Nots : A Brief and Idiosyncratic History of Global Inequality".

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