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La Grèce menacée d'être exclue de Schengen : les troubles motivations de l'Europe vis-à-vis d'Athènes

Une année après l'arrivée d'Alexis Tsipras à la tête du gouvernement grec, les différents ministères de l'intérieur de l'Union européenne s'apprêteraient à examiner l'opportunité d'exclure le pays de la zone de Schengen. Une initiative qui pourrait se justifier sur le plan géographique seul, mais qui est vite mise à mal face à une analyse poussée.

Victime expiatoire

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La Grèce menacée d'être exclue de Schengen : les troubles motivations de l'Europe vis-à-vis d'Athènes

Pour l’instant, l’expérience d’Alexis Tsipras au gouvernement est un échec sans appel. Crédit Reuters

Atlantico : Selon les informations du journal Le Monde, en ce mercredi 26 janvier 2016, les ministres de l'intérieur européens s'apprêteraient à examiner une procédure (article 26 du code de Schengen) visant à exclure la Grèce de la zone de Schengen, ceci afin de permettre une amélioration du contrôle des flux migratoires. Comment justifier une telle procédure face à un pays membre ?

Christophe Bouillaud : Cette procédure repose visiblement sur l’idée que la Grèce ne fait pas tous les efforts nécessaires pour contrôler sa frontière maritime avec la Turquie, et qu’il faut donc la sanctionner en la menaçant de priver ses citoyens et ses entreprises d’une participation pleine et entière à l’espace Schengen. C’est un peu facile de fonctionner ainsi dans la mesure même où les mêmes Européens critiqueraient sans doute les autorités grecques si ses forces de police ou ses forces navales repoussaient manu militari les migrants sur leurs embarcations de fortune au risque de les voir se noyer dans les eaux territoriales turques.

Il me semble d’ailleurs me souvenir qu’une telle accusation a déjà été soulevée dans les médias français contre des officiels grecs qui auraient percé un canot pneumatique pour empêcher des migrants d’avancer plus avant dans l’espace maritime grec. En fait, avant de sanctionner la Grèce, il faudrait se demander si une telle frontière maritime, aussi longue et tortueuse que celle entre les îles grecques et l’Asie Mineure, est vraiment contrôlable en respectant le droit maritime et humanitaire, qu’un pays de l’Union européenne est tout de même censé respecter.  En même temps, les négociations sur le sujet avec la Turquie, en particulier sous l’égide de l’Allemagne d’A. Merkel, montrent bien que la solution se trouve aussi de ce côté-là de la mer Egée. Il se trouve que, pour l’instant, les autorités turques ne font pas tout ce qu’elles pourraient pour empêcher tout migrant de passer vers l’autre côté de la mer Egée. Il faut dire que, vu des palais gouvernementaux d’Ankara, le spectacle de désunion donné par les Européens doit être des plus réjouissants, et que les autorités turques auraient bien tort de se priver d’humilier ainsi les Européens qui les ont tant fait attendre pour les intégrer au "club chrétien" qu’ils dénonçaient parfois.

Nicolas Goetzmann : Il suffit de regarder une carte pour se rendre compte de la problématique. Totalement isolée, la Grèce fait figure d'éclaireur de l'Union Européenne face à la crise des migrants. Et l'incapacité européenne à parvenir à contrôler efficacement ses frontières extérieures conduit ses dirigeants à trouver une solution rapide et efficace. Dans cette optique, la rengaine du sacrifice grec semble tenir la corde. D'un point de vue institutionnel, la justification est moins aisée à argumenter. D'une part, les moyens dont disposent l'agence Frontex, dont le rôle est précisément d'assurer le contrôle aux frontières, peuvent être qualifiés d'inexistants. Avec 143,3 millions d'euros, le budget alloué aux frontières extérieurs est 200 fois moins élevé que celui des Etats Unis pour ce même poste. Soit 28 milliards. Dès lors, la pertinence de la question relative à l'efficacité des opérations en cours est à mettre en relation avec le 0.001% du PIB de l'Union qui y est consacré. D'autre part, après avoir demandé à la Grèce de réduire ses dépenses publiques pour un total de 30% depuis 2010, il devient difficilement concevable de demander au gouvernement grec d'assumer seul la responsabilité de ses frontières.

Quelles seraient les conséquences d'une telle décision, aussi bien pour la Grèce que pour l'Union européenne ? L'union européenne gagnerait elle en efficacité ?

Christophe Bouillaud : Une telle décision montrerait que les Européens préfèrent refiler le mistigri des migrants à l’un des plus faibles d’entre eux. Cela montrerait un total manque de solidarité. On aurait pu avant d’en arriver là proposer aux Grecs une aide massive pour contrôler la situation. Non pas une aide en argent, qui se perdra dans les méandres bureaucratiques de l’Union et de la Grèce, mais une aide directe, en nature, c’est-à-dire comme dans le cas d’une catastrophe naturelle, des hommes et du matériel, quelque chose qui aille bien au-delà des moyens délégués via l’agence Frontex. Toutes les marines européennes devraient déjà être arrivées à la rescousse de la marine grecque, et les diverses sécurités civiles des Etats européens devraient déjà s’être réparties les îles grecques pour y installer leur services d’urgence. Surtout, les autorités turques auraient dû comprendre rapidement que l’Union européenne ne se laisserait pas faire. L’économie turque dépend des marchés européens, il aurait fallu bien faire comprendre à Ankara qu’il fallait arrêter ce jeu de pression au plus vite.

L’Union européenne gagnera sans doute en efficacité pour arrêter le flux des réfugiés qui montent vers les pays du nord (Allemagne, Suède), en isolant la Grèce et en aidant tous les pays des Balkans à fermer leurs frontières, y compris semble-t-il la Macédoine. Par contre, le résultat de tout cela risque de voir la Grèce submergée de réfugiés - tout au moins dans un premier temps, jusqu’au moment où ces derniers comprendront que la Grèce constitue pour eux une souricière. Est-ce que les autres pays de l’Union européenne aideront alors la Grèce à créer sur son sol des vastes camps de réfugiés à l’image de ceux qu’on trouve en Jordanie pour les Syriens ou au Kenya pour les Somaliens ? Qui gérera ensuite ces camps ? La Grèce, une nouvelle agence ad hoc de l’Union européenne, ou bien l’UNCHR ? Et quelle sera la réaction des réfugiés face à cette impasse et celle de la population grecque ? En tout cas, on voudrait que le pouvoir soit pris en Grèce par Aube dorée ou quelque autre groupe d’extrême droite que l’Union européenne ne s’y prendrait pas autrement.

Nicolas Goetzmann : Du point de vue de la Grèce, on peut parler d'abandon en rase campagne. Car une telle exclusion pourrait avoir pour conséquence de voir le pays privé de toute assistance pour le contrôle de ses frontières. De plus, en fermant les frontières du nord, la Grèce ne serait plus seulement un lieu de passage pour les migrants, mais une terre d'asile. Ce qui produirait une combinaison entre une crise économique qui n'a pas d'autre équivalent que la dépression des années 30 et une gigantesque crise migratoire pour ce pays.

Du point de vue de l'Union Européenne, l'exclusion de la Grèce permet de couper l'accès maritime à la route des Balkans. Et ainsi de gagner en efficacité. Ce qui traduit quand même la totale perte de contrôle de l'Union par rapport à la situation. Parce que la solution politique paraît totalement disproportionnée par rapport à l'enjeu. Cela conduit également à penser que la Grèce est responsable de ce qui se passe actuellement. Or, l'appel à la migration vient quand même de l'Allemagne. Si nous en sommes là, alors pourquoi ne pas envisager d'exclure Calais du territoire français, de dresser une barrière, et de dire au revoir aux calaisiens ?

 
Commentaires

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  • Par vangog - 27/01/2016 - 11:26 - Signaler un abus Ah ben alors là, je suis sur le cul!

    "la Grèce ne ferait pas tous les efforts nécessaires pour contrôler sa frontière maritime avec la Turquie, et les autorités turques ne feraient pas tout ce qu’elles pourraient pour empêcher tout migrant de passer vers l’autre côté de la mer Egée"????nos médias gauchistes nous auraient-ils desinformés à l'insu de notre plein gré?... Ce qui est une évidence pour tous les quidams vivant loin des instances européennes, semble être arrivé aux oreilles des europeistes bruxellois et de leurs médias soumis: La menace de sortie de l'Angleterreserait-elle pour quelque chose dans cette prise de conscience tardive? Comme quoi, la menace fonctionne...sur les europeistes en tout cas! Ces crétins attendent de voir leur construction bancale prête à s'écrouler pour mettre quelques étais...cela suffira-et-il à éviter l'écroulement? J'en doute...

  • Par Neurohr Alain - 27/01/2016 - 16:39 - Signaler un abus Manu militari

    La conspiration des belles âmes qui détruisent l'Europe a exclu toute idée de protection militaire. Le jour où Frontex sera une garde armée au lieu d'être une ONG humanitaire larmoyante et bienveillante, on verra la fin du tunnel.

  • Par de20 - 27/01/2016 - 22:41 - Signaler un abus Tous savent ce qu il faut

    Tous savent ce qu il faut faire et surtout ce qui ne faut pas laisser faire ,avec le succes que l on connait. Alors jetez en encore dans la coure Puisque on va au suicide collectif du temple solarobruxelois .... Continuez brebis servilent a bèler dans le troupeau , les bergers ont deja leurs billets d avion en poche pour la floride.

  • Par Gordion - 28/01/2016 - 15:06 - Signaler un abus Merci pour cette excellente analyse..

    ...des postures hypocrites que jouent tous les intervenants - Allemagne, Turquie, UE, etc - IL faut également rappeler la corruption des autorités grecques des îles de la mer Egée, à l'identique de leurs voisins turcs. Chacun se renvoie le mistigri, et personne ne veut se souvenir des mythes fondateurs de cet espace économique sans frontières qu'est l'UE. Il suffit de relire le préambule du Traité - "l'Europe est un espace...", un espace, on se croirait dans un cours de mathématique! La Grèce, maillon faible, sera le bouc émissaire des conséquences de la décision "messianique" de Merkel d'ouverture des frontières. Les droits maritime, européen, international sont inextricablement entrelacés dans cette région, et compliquent la définition des missions de FRONTEX, dont on nous avait vanté l'intervention pour stopper les flux au départ de Libye. Indépendamment de l’ambiguïté mercantile et stratégique de la Turquie, le contrôle des côtes turques est impossible sans un volontarisme de leur part. Les fondements humanitaires de l'UE, la charte de l'ONU sur les réfugiés font le reste, c.à.d. un immobilisme névrosé. Dans le plan 'UE à la Grèce, y a-t-il un volet financier "sécurité"?

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Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann est responsable du pôle Economie pour Atlantico.

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