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Le choc pétrolier qu’on n’attendait pas : petit mémo à l’attention de ceux qui auraient oublié le chaos mondial déclenché par la dernière baisse durable des cours du brut

Le monde scrute jour après jour la descente du cours du pétrole orchestrée par le bras de fer États-Unis / Arabie Saoudite, qui force la main aux pays producteurs membres de l'OPEP. Un prix bas fait rêver à court terme, notamment Christine Lagarde qui s'est montrée très optimiste, mais devrait nous inquiéter pour la suite...

Pas si vite

Publié le - Mis à jour le 5 Décembre 2014
Le choc pétrolier qu’on n’attendait pas : petit mémo à l’attention de ceux qui auraient oublié le chaos mondial déclenché par la dernière baisse durable des cours du brut

Exploitation de pétrole. Crédit Reuters

  • A court terme, les pays où l'énergie coûte le plus cher trouveront dans les baisses des prix du pétrole un regain de compétitivité.
     
  • Aux Etats-Unis l'impact est quasi neutre. Il sert au contraire son économie.
     
  • A plus long terme, cette baisse pourrait faire entrer la zone euro en déflation, impacter les pays producteurs et entraîner des changements géopolitiques majeurs.
     
  • Un certain nombre de gisements européens vont devenir non rentables pendant un certain temps.

 

Atlantico : Les prix du brut ont baissé de manière spectaculaire et perdu environ 30 % depuis juin, pour s'établir actuellement aux alentours de 70 dollars le baril. Pour Christine Lagarde, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), "il y aura des gagnants et des perdants mais, sur une base nette, c'est une bonne nouvelle pour l'économie mondiale".

Est-elle dans le vrai ? 

Philippe Sébille-Lopez : Il faut nuancer, à court terme dans une économie globalisée relativement à court de croissance, le fait que le cours du pétrole baisse pourrait permettre de la croissance via la compétitivité. Les cours du pétrole et du gaz sont alignés avec un décalage de quelques mois, une baisse des prix du gaz est donc attendue prochainement puisque la remontée du brut n'est pas attendue à court terme.

Pour un certain nombre d'industries, qui sont hautement consommatrices d'énergies, cela peut leur apporter un regain de compétitivité, notamment dans les pays où l'énergie coûte le plus cher à produire.

Malheureusement pour l'Europe, une part importante des industries fortement consommatrices d'énergie se délocalisent d'ores et déjà vers le Moyen-Orient et l'ASIE où les coûts énéergétiques sont plus faibles et les normes environnementales moins drastiques.  Pour les Etats-Unis, l'impact est quasi neutre. Ils gardent tous les bénéfices : faible coût énergétique et plus de production pétrolière (dont les pétroles de schistes) - et ceci, même si de nombreux projets ne seront pas lancés dans les présentes conditions pour des questions de marges insuffisantes (relatives au coût de production).

L'Arabie Saoudite a par exemple des coûts de production très bas, entre 5 et 10 dollars le baril. En maintenant sa production face à la hausse de la production américaine, elle entend donc faire comprendre aux Etats-Unis que le pétrole de schiste n'est pas totalement le bienvenu. C'est cela qui provoque une bulle de surproduction et l'effondrement des cours du pétrole.

A plus long terme, c'est plus délicat. Un certain nombre de pays vont souffrir de la baisse du cours du brut avec des projets de moins en moins rentables. En zone euro, qui accuse une faible inflation, cette baisse pourrait nous faire entrer en déflation. Or je rappelle gentiment que le but de la BCE est de relancer l'inflation pour échapper justement à cette déflation. Tout est donc à relativiser. 

Le propos de Christine Lagarde est imprécis au possible. De quoi parle-t-elle ? De qui ? A quel horizon se situe-t-elle ? Personnellement, je ne le comprends pas. En clair, son propos ne veut pas dire grand-chose et consiste essentiellement à rassurer, comme souvent.

Le parallèle peut-il être fait avec la séquence du choc pétrolier de 1973 et du contre-choc pétrolier de 1985 ?

En 1973, lorsque les cours sont passés de 3 à 12 dollars en quelques semaines, l'industrie pétrolière mondiale était au taquet : la production ne pouvait plus répondre à la demande mondiale qui croissait de manière phénoménale.

D'un certain côté le facteur géopolitique a joué. C'était aussi en partie du à la situation américaine. En 1971, les Etats-Unis atteignent leur pic pétrolier, leur production pétrolière commence à décliner et ils importent de plus en plus. En outre, les USA sortent des accords de Bretton Woods, abandonnant par là-même la parité or-dollar.

Le dollar US devient flottant et les prix du baril se mettent en conséquence à flotter pour les pays producteurs.

D'où le mécanisme et la décision, dans la foulée de la guerre du Kippour en 1973, des pays arabes de l'OPEP d'augmenter fortement les prix du baril, voire de faire un embargo sur un certain nombre de pays. A l'origine du choc de 1973, difficile de nier la responsabilité des Etats-Unis...

Le contre-choc de 1985 est à mettre au crédit des pays arabes de l'OPEP. Ils ont instauré un système de quota, qui fait que plus on a de réserves prouvées plus on a le droit de produire. De fait, un certain nombre de pays, dont l'Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis, l'Irak, l'Iran, le Koweït augmentent fortement leurs réserves alors que rien ne le justifie vraiment. Ils surproduisent alors que les prix sont bas, notamment pour compenser cette baisse. A noter qu'à cette période Arabie Saoudite et Etats-Unis s'étaient entendus sur la baisse du prix du pétrole pour assécher les ressources financières russes, les privant d'autant de moyens financiers dans leur guerre en Afghanistan, guerre durant laquelle USA et Arabie saoudite était partenaire contre l'URSS.

A cette époque, les USA ont renforcé leurs ventes d'armes, et notamment les missiles stinger. La CIA servait d'intermédiaire pour la livraison et l'Arabie Saoudite payait la facture. Une partie de ces armes a été livrée d'Oussama Ben Laden, qui à l'époque luttait comme Moudjahidine contre les soviétiques. Quand les grandes puissances manipulent des marionnettes, il serait bon qu'elles assurent au minimum et avec vigilance le suivi de ces opérations à hauts risques.  

Aujourd'hui, la situation est bien différente. En 1973, c'est principalement un choc pétrolier qui vient indirectement des US et qui se conjugue avec un facteur géopolitique, la guerre du Kippour. En 1985, c'est un contre-choc pétrolier entre pays arabes, en pleine guerre Iran-Irak. Chacun a besoin d'argent pour financer son effort de guerre. Ensuite vient la guerre du Golfe, et les pays arabes qui soutenaient l'Irak refuseront de payer leur quote-part à l'effort de guerre.

Il s'agit en effet aussi de gagnants et de perdants sur le bras de fer qui oppose Etats-Unis et Arabie Saoudite sur le prix du pétrole... L'Occident va-t-il pouvoir en tirer profit à court terme ? L'équation tient-elle sur le long terme ?

Les Etats-Unis appliquent la loi du marché. L'automobiliste américain paye le litre d'essence à un équivalent de 40 centimes d'euros du fait de la très faible taxation de l'essence. L'Européen lui est à 1,40 euros/l du fait des taxes qui amortissent à la hausse comme à la baisse les cours du brut Mais en Europe on reste loin du compte. Pour l'instant, l'automobiliste américain est donc gagnant, et de loin.

Par ailleurs, en maintenant sa surproduction gazière avec des prix bas, les Etats-Unis font tourner à plein leur économie, créent des emplois. Le reste n'est que conséquence et effet d'aubaine sur la scène internationale. Les conséquences à long terme ne les dérangent pas. La politique étrangère pour les Etats-Unis, c'est comme le dollar, ils font ce qu'ils veulent pour servir leurs intérêts immédiats, sans trop se poser de questions sur les effets à long terme ou des bouleversements géopolitiques occasionnés. Il sera toujours temps d'agir ou de réagir.

Les Etats-Unis misent sur le potentiel des énergies fossiles de leur territoire. D'une façon ou d'une autre, ils sont décidés à les utiliser au gré des négociations qu'ils seront obligés de conduire, notamment dans le cadre des négociations sur le climat. Ils ont les premières réserves charbonnières mondiales, ils pourront en faire du carburant quand ils le souhaiteront si nécessaire.

Il s'agit dans l'immédiat  de mettre en valeur leurs ressources, leurs entreprises et leur main-d'œuvre pour valoriser ce potentiel énergétique, pour sortir de la crise, faire baisser le chômage tout en renforçant la compétitivité de leurs entreprises. Leurs impératifs sont avant tout intérieurs. La géopolitique pour eux est relativement secondaire. Mais si les conséquences de leur politique présentent de surcroit un effet d'aubaine, c'est parfait. Grâce à leur production de pétrole de schiste, ils suralimentent le marché et les autres payent les conséquences. Le but, reprendre la main sur leur compétitivité qui passe par leur industrie lourde qui tourne aux énergies fossiles. Quand on leur demande des réductions de leurs émissions de CO2, ils n'ont qu'à basculer du charbon vers le gaz et exporter le surplus de charbon (meilleur marché) vers l'Europe, dont l'Allemagne. La République fédérale ayant engagé trop vite sa transition énergétique, elle fait tourner à plein ces centrales au charbon.

Les Etats-Unis parviennent jusqu'à présent à tirer coûte que coûte leur économie vers le haut, dans un marché pétrolier surapprovisionné, mais pour combien de temps ?

Pour le Japon post Fukushima, c'est aussi positif. Le Japon a renforcé ses importations d'énergies fossiles pour compenser la mise à l'arrêt de la plupart de ses centrales nucléaires. Il bénéficie donc de la baisse du cours.

Globalement, les économies occidentales jouissent d'un petit ballon d'oxygène dans le contexte de crise où nous sommes. Mais cela ne peut en rien nous sortir de la situation dramatique que nous connaissons, surtout en zone euro.

Il est donc difficile de dire, vu la diversité des situations, si cette baisse des cours du brut profite vraiment aux pays occidentaux, surtout à long terme... Car suite à cette baisse des cours, un certain nombre de gisements vont devenir non rentables ou à la limite de leur rentabilité, quant à certains projets qui devaient démarrer, ils vont être gelés dans de nombreux pays dès lors que les marges actuelles sont jugées insuffisantes. Il y a aura certes un rattrapage dans le temps, mais à quel horizon et avec quel effet retard si les cours du brut ne remontent pas rapidement ?

Cela vaut aussi pour les Etats-Unis avec le pétrole de schiste, même s'ils ont une marge de sécurité, car ils peuvent supporter une baisse allant jusqu'à 60 dollars le baril. Et même dans ce cas, ils perdraient peu... Parce qu'il y aura une remontée des cours le jour où le surplus pétrolier sera épongé. Et là, ils repartiront de plus belle en produisant ce qui n'était pas rentable jusque là.

Pour d'autres gisements offshore, car on va de plus en plus profond et loin des côtes, avec des coûts entre 40 et 50 dollars par baril, les projets risquent d'être gelés jusqu'à ce que les prix remontent. Il en ira ainsi d'un certain nombre de projets en Russie, notamment en offshore et dans l'Arctique, effet renforcé par les sanctions occidentales.

 
Commentaires

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  • Par Texas - 03/12/2014 - 07:36 - Signaler un abus Passionnant..

    ... cet article sur les implications multiples de la baisse des cours . On notera au passage l' écart de prix à la pompe entre les Etats-Unis et l' Europe .

  • Par valencia77 - 03/12/2014 - 15:01 - Signaler un abus valencia77

    USA!USA! le prix de l'essence a la pompe et syncronise avec le prix du brut. Je ne souffre pratiquement plus en faisant le plein de super dans la BMW...

  • Par Benino - 04/12/2014 - 12:52 - Signaler un abus Les USA, meilleurs Amis de la France ? Non...

    Le 6 juin 1944 les américains entrent en guerre sur les plages de Normandie. Pour libérer la France ? Que nenni, l'objectif est d'abattre l'Allemagne d'Hitler AVANT que le 3eme Reich se dote de l'arme nucléaire...qui est presque au point avec des sangs comme Oppenheimer et Brandt. Vite récupères d'ailleurs pour la gloire de l'oncle Sam... Amis, non, ennemis ? Pas encore mais cela pourrait venir...

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Philippe Sébille-Lopez

Philippe Sébille-Lopez est docteur en géopolitique et directeur fondateur du cabinet Géopolia créé en 1995. Il est spécialiste des enjeux énergétiques et notamment des pays producteurs d'hydrocarbures. Il réalise des analyses géopolitiques et missions de consulting en intelligence économique sur ces questions pour des entreprises, institutions et personnes privées. Il est l'auteur de Géopolitiques du pétrole paru aux Éditions Armand Colin.

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