Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Lundi 25 Juin 2018 | Créer un compte | Connexion
Extra

Brésil : ces gangs qui terrorisent Rio de Janeiro

Deux années après les Jeux Olympiques de Rio qui avaient donné l'apparence d'une baisse de la criminalité au Brésil, les milices locales terrorisent la ville, comme le décrit le New York Times dans un article publié le 22 mai.

Criminalité

Publié le
Brésil : ces gangs qui terrorisent Rio de Janeiro

 Crédit Pixabay

Deux années après les Jeux Olympiques de Rio qui avaient donné l'apparence d'une baisse de la criminalité au Brésil, les milices locales terrorisent la ville, comme le décrit le New York Times dans un article publié le 22 mai. Les origines de ces milices mafieuses seraient à chercher dans la formation d'escadrons de la mort dans les années 70 dans le pays. Comment cette mutation s'est elle réalisée ? Quel est l'état actuel de la criminalité relative à ces groupes dans la ville ? Quelles sont les différences entre gangs et milices ? 

 
Alain Rodier : Il est vrai que l’Etat brésilien avait fait des efforts considérables pour assurer les Jeux Olympiques de Rio de 2016 (et avant, la coupe du Monde football en 2014) dans une ambiance relativement sereine qui a surtout été troublée par d’importants mouvements sociaux.
Même l’armée avait été mise à contribution. Mais le crime organisé n’avait bien sûr pas disparu. Il avait juste pris des "quartiers d’hiver" en laissant les forces de l’ordre contrôler les favelas les plus proches des sites sportifs et en se retirant en périphérie.
 
Mais aujourd’hui, il faut bien constater le retour des « fondamentaux » du Brésil : le crime organisé tient le haut du pavé, la corruption est endémique, les hommes (et femmes) d’affaires vivent dans des coumpounds sécurisés et beaucoup utilisent l’hélicoptère pour se déplacer tant les risques d’attaques au sol sont présents.
 
Cela s’explique par la présence de puissantes factions criminelles dont cinq dominent le marché.
 
- La plus célèbre est le "Comando Vermehlo" ("Commando rouge" ou CV), implantée dans la région de Rio de Janeiro. Comme beaucoup d’autres organisations criminelles latino-américaines, le CV a vu le jour en 1979 dans une prison. Il faut savoir que dans ces régions, ce ne sont pas les fonctionnaires de l’administration pénitentiaire qui contrôlent les détenus mais plutôt l’inverse. Les gardiens ont le choix entre de "l’argent ou du plomb" ("plata o plomo"). De plus, ils sont très mal payés et leurs familles sont aussi menacées d’être assassinées s’ils ne se plient pas aux injonctions de leurs pensionnaires. Marcos Willians Herbas Camacho, le fondateur du "Primeiro Comando da Capital"  (le "Premier Commando de la Capitale", PCC -voir ci-après- ) aurait ainsi déclaré : "ici, en prison, vous ne pouvez venir me chercher et me tuer mais moi je peux m’arranger pour vous faire assassiner n’importe où". Les chefs criminels se servent des prisons comme de forteresses où ils ont leur propre garde rapprochée très souvent armée ! Par contre, il arrive que des luttes internes entre bandes rivales fassent des dizaines de morts lors d’affrontements pour le contrôle d’un établissement ou d’un quartier de prison. La population carcérale brésilienne actuelle se monte à plus de 660 000 détenus, ce qui est un reccord mondial. Le chef historique du CV, Luis Fernando da Costa - alias Fernadiho Beira Mar (FBM) - a été appréhendé en 2001 en Colombie alors qu’il négociait avec les FARC l’échange de cocaïne contre des armes. Il continue à gérer son organisation depuis sa cellule de Bangu où il est incarcéré. Aujourd’hui, une guerre sanglante l’oppose aux deux clans rivaux qui lui disputent la suprématie dans les favelas de Rio. Il faut dire que l’intérêt est de taille : les activités criminelles à Rio rapporteraient aujourd’hui la bagatelle de 8 millions d’euros par mois ! Une spécificité du CV : il sponsorise des chanteurs compositeurs qui diffusent des œuvres à sa gloire.
 
- Une émanation du CV est l’organisation los "Amigos dos Amigos" - ADA - (les "Amis des Amis") qui est apparue en 1998 après la défection d’un des dirigeants du CV. ADA est présent principalement dans la favela de Rocinha de Rio.
 
- Une autre Organisation Criminelle Transnationale (OCT) majeure est le PCC, présent dans l’Etat de São Paulo mais aussi dans reste du pays donc à Rio. Elle a vu le jour le 31 août 1993 dans le pénitencier de Taubaté suite à une mutinerie survenue en octobre 1992 qui avait fait 111 morts parmi les détenus. Son principal leader est Marcos Willians Herbas Camacho - alias « Marcola » - (nommé plus avant) condamné à 44 années d’emprisonnement. Cette organisation criminelle reste très virulente particulièrement en milieu carcéral. A noter qu’après des années de collaboration, le PCC est entré en guerre ouverte contre le CV. Dans l’Etat de São Paulo, une lutte acharnée l’oppose aussi au "Comando Revolucionario Brasileiro do Crime" - CRBC - ("Commando révolutionnaire du crime brésilien", voir ci-après). Le PCC est présent dans 22 des Etats brésiliens (sur les 27 que compte le pays) et contrôle 135 des 152 prisons de São Paulo. Il serait fort de quelques 13 000 membres dont 6 000 sont sous les verrous (façon de parler puisqu'une partie d'entre eux a les clefs).
 
- Le CRNC a été fondé en 1999 pour s’opposer au PCC, en particulier à Guarulhos dans l’Etat de São Paulo.
 
- Enfin la cinquième est le "Terceiro Comando" (TC) est dirigé par Robertinho De Lucas et Celso Luis Rodrigues.
 
A côté de ses OCT, il existe une myriade de gangs indépendants qui tiennent des quartiers de favelas. Ils se livrent à une guerre sans merci pour maintenir leur suprématie sur leurs territoires. Ils servent de "petites mains" aux OCT plus importantes, en particulier pour distribuer la drogue (20% de la drogue traitée au Brésil est destinée à la population locale). Ce sont ces organisations qui leur fournissent armes et munitions - pourtant très réglementées au Brésil -.
 
A côté de cela, mais surtout à Rio, il y a les milices dîtes d’autodéfense qui ne sont que des gangs dont la caractéristique est de recruter des membres des forces de sécurité en retraite mais aussi parfois encore en activité. Les deux milices les plus importantes sont la "Liga de Justiça" (du nom d’une bande dessinée mettant en action des super héros) et la "Rio das Pedras". Contrairement à ce qu’affirment leurs dirigeants (dont Toni Ângelo de Souza Agviar, un ancien policier militaires qui dirige la "Liga de Justiça"), ils ne sont pas là pour défendre les citoyens mais pour obtenir une part du gâteau. Dans les favelas, la cocaïne et la marijuana sont vendues au grand jour. Les autorités estiment que tous les mois, environ 4 tonnes de cocaïne et 8 tonnes de marijuana passent par ces bidonvilles.
 
Le "Batalhão de Operações Policiais Especiais" (Bataillon des opérations spéciales de police) ou BOPE attire beaucoup de craintes mais aussi de suspicions (deux films ont été tournés à sa « gloire » : Tropa de Elite 1 & 2). C’est le groupe d'intervention de la police militaire de l'État de Rio de Janeiro qui intervient en première ligne dans les favelas et selon des observateurs, il s’est arrogé le "droit de tuer" comme il l’entend sans en référer à la justice. Il a pour insigne un crâne traversé par un poignard avec deux pistolets croisés en fond. Des militants de droit de l'Homme le soupçonnent de lutter très (trop ?) énergiquement contre les gangs mais de se montrer au minimum passif vis-à-vis des milices d'autodéfense. Pour le moment, aucune preuve n'est venu corroborer ces accusations.
 
 
 

Quels sont les liens de corruptions qui peuvent exister dans l'entourage de ces milices, qui, pour la première d'entre elle « la ligue pour la justice » afficherait des gains proches de 80 millions de dollars sur une année ? 

Bien sûr, ces liens existent car la corruption fait partie intégrante du système brésilien mais les preuves manquent pour lier des personnalités à ces milices. Marielle Franco, une membre du conseil municipal de Rio était parvenue en 2008 à faire arrêter une douzaine de ses collègues ainsi que deux sénateurs sous l’accusation de corruption. Des centaines d’arrestations avaient suivi en cascade. Elle l’a payé de sa vie le 14 mars 2018 tuée de plusieurs balles dans la tête mais il sera sans doute impossible de remonter jusqu’aux commanditaires, les enquêtes criminelles n’ayant majoritairement pas cours au Brésil. Les arrestations et condamnations se font sous le régime de la flagrance. .
 
 

Quelles sont les comparaisons à faire entre la situation de ces milices et gangs au Brésil et ce qui peut exister par exemple au Mexique ou au Salvador, deux pays gravement touchés par cette criminalité ? 

 
Le Brésil est un des pays les plus violents de la planète avec environ 40 000 meurtres par an ! La violence est surtout concentrée dans les mégapoles où des millions de miséreux s’entassent dans les favelas dont certaines sont devenues des zones grises. Sur les 7 millions d’habitants qui peuplent Rio de Janeiro, plus d’un million vit dans les quelques 800 favelas de la ville. La population qui y réside a pris pour habitude de cohabiter avec les gangs. Ces derniers prennent d’ailleurs garde à ne pas trop effaroucher les habitants même s’ils y font régner « leur ordre ». Ils participent ainsi à la vie de la communauté en réglementant les petits commerces (dont ils tirent un pourcentage sur les marchandises vendues), en proposant des produits de contrebande ou contrefaits, en particulier de l’électronique grand public, en organisant des fêtes nocturnes très appréciées de la jeunesse, en apportant leur aide financière aux écoles de samba et en s’abstenant de recourir à trop d’actes de violence contre les civils innocents à l’intérieur même des favelas. En échange, ils ont des points de vente de drogues ouverts au public à de nombreux coins de rues. Ils n’éprouvent même pas le besoin de se cacher, tout mouvement des forces de l’ordre étant détecté en amont par des enfants jouant le rôle de guetteurs en échange de quelques pièces. Les principales victimes des gangs sont dues aux guerres qu’ils se livrent en permanence pour contrôler des territoires et pour punir ceux qui les ont trahis. Les affrontements avec la police sont également souvent meurtriers.
 
Le crime organisé au Salvador est en régression suite aux négociations qui ont été menées avec les guérillas ces dernières années mais tant que la culture de la coca sera plus rentable que celle des produits de substitution proposés (thé, blé, etc.)…
 
Le Mexique est un peu à part. C’est le seul pays au monde où le crime organisé est en guerre ouverte avec le pouvoir politique. Généralement, les OCT préfèrent se montrer plus discrètes, profitant du pouvoir politique (préféré faible) pour vivre à ses crochets comme une sangsue.
 
Il n’empêche qu’une coopération de fait a lieu entre toutes les organisations criminelles latino-américaines ainsi que vers l’extérieur. Business is bussiness !
 
Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Il est l’auteur, en 2017 de Grand angle sur l'espionnage russe chez Uppr et de Proche-Orient : coup de projecteur pour comprendre chez Balland, en 2015, de Grand angle sur les mafias et de Grand angle sur le terrorisme aux éditions Uppr ; en 2013 du livre Le crime organisé du Canada à la Terre de feuen 2012 de l'ouvrage Les triades, la menace occultée (éditions du Rocher); en 2007 de Iran : la prochaine guerre ?; et en 2006 de Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme (éditions Ellipse). Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier, La face cachée des révolutions arabesest paru chez Ellipses en 2012. Il collabore depuis plus de dix ans à la revue RAIDS. 

 

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€