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L’affaire Maffesoli : est-il possible d’être de droite dans le monde universitaire français ?

La revue de sociologie Sociétés a été victime d’un canular par deux chercheurs dont l’objectif était de dénoncer le caractère "non-scientifique" des travaux de son fondateur, Michel Maffesoli. Ce n'est pas la première attaque contre ce professeur, souvent accusé de liens avec le pouvoir de droite.

Maccarthysme

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L’affaire Maffesoli : est-il possible d’être de droite dans le monde universitaire français ?

L'université française Crédit Wikimedia/Tungsten

Atlantico : Deux chercheurs ont réussi à faire passer une étude "bidon" dans la revue "Sociétés" dirigée par le sociologue Michel Maffesoli. Leur objectif était de démontrer le peu de rigueur de la revue et, plus largement, du "maffesolisme". Les reproches qui lui sont faits par la communauté universitaire portent principalement sur ses méthodes et sur ses liens avec le "le sarkozysme". Au fond, que lui fait-on payer ? Ses méthodes discutables au regard des règles établies en sociologie, ou le fait qu'il est de droite ?

Ou est-ce les deux ?

William Genieys :  La polémique actuelle qui agite le microcosme des sociologues autour du cas de Michel Maffesoli soulève plusieurs questions et autant de problèmes dont l’amalgame nuit à leur bonne compréhension. Laissons de côté dans un premier temps, pour mieux y revenir plus loin, la question de son positionnement politique. Mettons alors à nu la discussion complexe pour les profanes sur la rigueur scientifique du ‘Maffesolisme’. Ce dernier, alors directeur éditorial d’une revue de sociologie, a laissé publier un article qui s’est avéré être ‘faux scientifiquement’. Il est clair que dans ce cadre-là, il a engagé sa responsabilité scientifique, et que la critique est en droit de remettre en question le sérieux du fondement de son école. Cela révèle surtout les limites du ‘Mandarinat’ au service d’une école de pensée, où les fondateurs d’une revue restent attachés à des fonctions qui dans la pratique ne sont plus exercées avec le sérieux professionnel aujourd’hui requis.

Lire la réaction de Michel Maffesoli dans Atlantico : Michel Maffesoli : "L"hystérie collective autour de mon cas témoigne d'un divertissement d'impuissants"

Au fond, la pratique n’est pas nouvelle, comme l’avait révélé en 1994 l’affaire Sokal qui avait vu la publication dans une revue américaine de sociologie alors considérée comme très sérieuse et scientifique, ‘Social text’, un article qui n’était rien d’autre qu'une parodie scientifique. Mais le but initial était le même : il s’agissait de dénoncer la légèreté scientifique de certains sous-courants disciplinaires pourtant outillés de toute une batterie de concepts irréprochables. Mais dans ce cas de figure, la relation au pouvoir politique des auteurs et de la revue n’était pas en cause.

Néanmoins, dans le cas de Michel Maffesoli, cette dernière polémique s’inscrit dans le prolongement d’une carrière universitaire jalonnée de multiples controverses dont la soutenance de la thèse d'Elizabeth Teissier, éphémère astrologue du Président Mitterrand, fut la plus médiatisée. Or, derrière cette peopolisation dont on ne sait si elle est malencontreuse ou stratégique, se cache une trajectoire professionnelle "réussie" au sein des organisations professionnelles telle que le Conseil national des universités (2007), le Conseil d’administration du CNRS (2005) ou encore l’Institut Universitaire de France (2008). Ces nominations fondées sur la qualité scientifique des travaux de recherche, mais effectuées par des gouvernements de droite, ont toujours été jalonnées de nombreuses protestations du milieu des sociologues réfutant tout autant le procédé de nomination (présomption d’accointance politique) que l’inconsistance de l’œuvre scientifique. La polémique actuelle semble aujourd’hui valider la seconde assertion.

Par quoi se manifeste le rejet de toute proximité politique avec la droite dans le monde universitaire ? Quels sont les exemples révélateurs ?

William Genieys : Ici la question dépasse largement le cas de Monsieur Maffesoli, car elle renvoie au rapport du positionnement politique des "professionnels de sciences sociales". Et sur ce point, il est nécessaire de rappeler les principes et ensuite de s’arrêter sur les pratiques concrètes, notamment en France. Max Weber, sociologue allemand, reconnu comme père fondateur des sciences sociales, a expliqué dans une très belle conférence sur l’exercice du métier de savant que les sociologues devaient laisser leur jugement de valeur et leurs idées personnelles dans les "vestiaires" afin de développer une science détachée de prises de position politiques. Ainsi, lui-même plutôt de sensibilité politique conservatrice, montra l’exemple en son temps en prenant fait et cause pour la défense d'un jeune sociologue d’origine juive et proche de la gauche allemande, Roberto Michel, à qui avait été refusé un poste académique en raison de ses idées politiques.

Dans le cas de la France, il est clair que les professionnels des sciences sociales sont en grande majorité de sensibilité de gauche. Cela s’explique pour des raisons historiques, telles que le lien entre le développement de la sociologie et les républicains dans le combat contre les "contre-révolutionnaires". Cela s’explique aussi par la nature même de la discipline, où la question de la recherche du progrès social et du mieux vivre ensemble est centrale. Cela renvoie à des valeurs politiques qui en France ont longtemps été portées par la gauche. Mais ce qui compte au fond, ce n’est pas d’être de droite ou de gauche, ce qui n’a pas de fondement si on se prétend wébérien, mais c’est le respect du pluralisme intellectuel. Sur ce point, il est clair que certains chercheurs pensant à contre-courant ont fait l’objet d’une délégitimation en étant qualifiés comme de "droite". Le cas le plus exemplaire est certainement celui du grand philosophe et sociologue, Raymond Aron.

En effet, ce dernier, qui osa devenir éditorialiste au Figaro, fut méprisé par la gauche et apprécié par une droite dont lui-même désapprouvait les orientations politiques. Dans une moindre mesure, les sociologues Raymond Boudon et Michel Crozier, alors considérés comme proches d’une pensée libérale, firent l’objet de disqualification. Toutefois, dans ces cas de figures particuliers, cela relève plus de conflits internes à la discipline que d’un engagement politique manifeste.

Comment expliquer qu'aux yeux de bon nombre de chercheurs universitaires, ce qui touche à la droite n'ait pas droit de cité dans le domaine des sciences humaines ?

William Genieys : L’explication renvoie à certains facteurs évoqués plus haut qu’il convient de préciser. Il est faux de dire que tout ce qui touche à la droite n’a pas droit de cité. Si l’on prend le cas de la science politique et de la sociologie politique, il y a énormément de travaux de recherche sur le Front National, mais également sur l’extrême gauche et les mouvements "alternatifs". L’explication est très simple : ce sont des objets de recherche d’actualité, et les jeunes entrant dans la profession y portent un fort intérêt. Par contre, il est clair que "l’intérêt" des travaux sur les partis politiques de gauche est plus fort que celui sur les partis politiques du centre et de droite.

Dans la pratique de la recherche en social, cela est souvent plus pernicieux car certains considèrent qu’il y des "causes nobles" et d’autres "moins nobles" et par voie de conséquence un positionnement politique implicite à travers les objets que l’on étudie. Je peux citer ici un exemple que je connais bien : la sociologie des élites. Quand j’ai commencé à travailler sur la question, j’ai dû répondre aux critiques suivantes : travailler sur les élites, c’est forcement renforcer le point de vue des puissants et c’est également s’inscrire dans une tradition intellectuelle réactionnaire liée aux origines politiques de ces lointains pères fondateurs. J’ai dû batailler pour montrer que ce n’était pas un objet de recherche de "droite" et ensuite montrer que c’était un sujet qui pouvait et surtout devait être traité sociologiquement.

La science n'étant pas censée être politique de quelque manière que ce soit, cet ostracisme ne soulève-t-il pas une contradiction essentielle ? Les chercheurs qui rejettent leurs homologues dits "de droite" dévoient-ils ainsi leur propre domaine ?

William Genieys : Il n’y a pas dans les sciences sociales françaises de Maccarthysme inversé jouant contre la droite. L’ostracisme que vous évoquez ne joue pas dans une ligne de fracture suivant l’opposition politique droite-gauche, mais à travers un conflit qui oppose à l’intérieur des différentes sous-disciplines des sciences sociales entre les pensées "hérissons" et les pensées "renard". C’est à dire les défenseurs d’écoles disciplinaires fermées et les partisans du pluralisme intellectuel. En effet, le pluralisme disciplinaire est souvent remis en question par des pratiques propres au milieu académique. Sur ce point, il est nécessaire d’être vigilant parce que malheureusement la plupart des disciplines de sciences sociales fonctionnent autour "d’Ecoles". Celles-ci ont deux caractéristiques structurelles néfastes : d’une part, d’incliner forcément vers le conservatisme du point de vue des idées défendues et, d’autre part conquérir le système en abusant de la reproduction de ces émules. C’est en raison de ces pratiques que les sciences sociales s’appauvrissent intellectuellement et décrochent d’une réalité sociétale où, aujourd’hui encore plus qu’hier, elles ont pourtant des choses à apporter.

Propos recueillis par Gilles Boutin

 
Commentaires

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  • Par tubixray - 29/03/2015 - 11:53 - Signaler un abus allons à l'essentiel

    Quel est le taux de chômage pour les diplômés universitaires en sciences humaines et/ou sociales ?.... Mis à part les psychologues employés à toutes les sauces, 50 % ou plus ?

  • Par Phlt1 - 29/03/2015 - 12:19 - Signaler un abus Attention...danger.!.

    Le problème que rencontre Maffesoli est qu'il s'appuie sur des connaissances qui démontrent en réalité que l'idéologie de Gauche est une fumisterie, des connaissances vérifiées sur toute la planète et qui sont parfaitement exactes. Au début des années 80, alors même que ces connaissances irriguaient avec brio le monde Universitaire dans toutes les disciplines, un certain Chevènement les élimina parce qu'elles étaient la preuve de la construction artificielle et totalement idéologique de la pensée de Gauche, et les seules à pouvoir pourfendre cette pensée, exemples concrets et faits réels à l'appui. Au delà de Maffesoli, il s'agit bien là d'un conflit fondamental à l'avenir de notre pays. Je l'affirme tout haut: la pensée de gauche est une ignominie, et ceci même si certains hommes qui se disent à Gauche ont autant de valeurs que certains qui se disent à droite. Parce que ces clivages sont d'un autre siècle, et ce sont ces clivages qui pétrifient la France. Maffesoli va au delà des clivages, mettant en cause la pensée réductrice et sectaire de cette idéologie mortifère propre à la France.

  • Par pepete34 - 29/03/2015 - 13:39 - Signaler un abus français

    que monsieur genieys nous dise que quelque chose "est avéré faux"est nous dire que quelque chose de vrai est faux, ce qui ne veut rien dire, il fallait dire que quelque chose s'est révélé faux

  • Par brennec - 29/03/2015 - 14:01 - Signaler un abus L'université squattée par les marxistes.

    IL n'y a pas de mc carthysme mais il y a du marxisme, en sociologie par exemple estable et baudelot ou encore bourdieu sont toujours des phares alors que la plus simple observation montre qu'il se sont trompés, en histoire les historiens de la révolution française, marxiste eux aussi on systématiquement ignoré les études (françois furet ou reynald secher) qui jettent un jour sinistre sur robespierre et le jacobinisme.

  • Par danette - 29/03/2015 - 14:56 - Signaler un abus en 1972

    j'ai renoncé à poursuivre ma thèse en sciences sociales à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, étant donné qu'à l'époque (je dois encore avoir les polys dans le grenier ! ) seul le marxisme était une science exacte...Qui voulait penser en dehors de ces catégories était immédiatement rejeté dans les ténèbres extérieures... Ils n'ont donc toujours pas changé, malgré le témoignage éclatant des dégâts de cette théorie, de Staline à la Corée du Nord. Mais j'oubliais, ça, ce n'est pas le "vrai" marxisme !

  • Par Deudeuche - 29/03/2015 - 14:57 - Signaler un abus Sciences social...istes

    Une minute de silence pour la gauche mourante!

  • Par toupoilu - 29/03/2015 - 17:19 - Signaler un abus Meme si je m'estime incapable de voir

    vraiment le vrai du faux dans ces sciences sociales, j'ai toujours trouvé les articles de monsieur Maffesoli sur ce site très intéressants et très iconoclastes dans le bon sens du terme. Qu'il laisse passer un article peu sérieux dans sa revue est peut être une faute, mais ça ne remet pas en cause le talent de l'homme ni la valeur de ses idées.

  • Par vangog - 30/03/2015 - 01:05 - Signaler un abus Les règles en socialistologie?

    Éditer des études qui tendent à prouver la grande compétence et les succès eclatants de l'économie sociale gauchiste. Pour les pauvres enseignants qui ont réussi a traverser le crible des écoles gauchistes, ne reste que deux solutions: la collaboration ou la résistance à l'ennemi socialiste...comme en quarante, les Gaullistes face aux Petainistes!

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William Genieys

William Genieys est politologue et sociologue. Il est directeur de recherche CNRS au Centre d’études politique de l’Europe latine (CEPEL) et directeur d’un master 2 recherche bilingue à l’Université Montpellier 1 : Comparative Politics & Policy / Politique et action publique comparée.

Il est l'auteur de Sociologie politique des élites (Armand Colin, 2011), de L'élite politique de l'Etat (Les Presses de Science Po, 2008) et de The new custodians of the State : programmatic elites in french society (Transaction publishers, 2010).

Il a reçu le prix d’Excellence Scientifique de la Fondation Mattéi Dogan et  Association Française de Science Politique 2013.

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