Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Mardi 21 Août 2018 | Créer un compte | Connexion
Extra

2017, l’année du coup de balai sur les hommes politiques français qui aura surtout révélé le désert de la pensée des partis depuis 40 ans

A l'occasion des fêtes, Atlantico republie les articles marquants de l'année qui s'achève. En 2017, la droite a été marquée par le "PénelopeGate", une affaire qui a eu un impact sur la candidature de François Fillon à la présidentielle.

Best of Atlantico 2017

Publié le
2017, l’année du coup de balai sur les hommes politiques français qui aura surtout révélé le désert de la pensée des partis depuis 40 ans

Article publié initialement le 28 janvier 2017

Alors que la candidature de François Fillon semble pouvoir être compromise, suite au "PenelopeGate", ne peut-on pas s'étonner de l'étonnante fragilité de celle-ci ? En quoi cette fragilité peut-elle révéler une absence de "pensée forte" qui aurait pu faire barrage à un tel épisode ? Cette affaire révèle-t-elle également l'absence de cohésion idéologique du parti autour de son candidat ?

Jean-Philippe Vincent : Ce qu’on appelle “Penelopegate” est en soi peu de chose. Si cela prend l’importance que cela prend, c’est en raison du déficit absolu de confiance qui caractérise la société française. Résumons-nous. La confiance économique est très faible. La confiance dans les institutions (la justice, par exemple) est très faible. La confiance dans le système politique est nulle. La confiance que les Français peuvent avoir en eux-mêmes est presque inexistante. Et, pour parachever le tout, aucun des candidats (et François Fillon est de loin le plus sérieux) n’a l’aura, le crédit, le capital de confiance qu’avaient Poincaré, de Gaulle ou même Raymond Barre.

Dans un système de défiance généralisé, il suffit donc d’une affaire très mineure pour que l’ensemble du système vacille. C’est très inquiétant. Mais c’est aussi révélateur d’un défaut de pensée des hommes politiques actuels. Ils n’ont pas de stratégie de construction de confiance. C’est ce qui manque dans les programmes. Tout le monde ne peut pas être Poincaré ou de Gaulle. Mais tout homme politique digne de ce nom devrait avoir une politique de confiance qui ne se résume pas à des mesures économiques. En l’absence de confiance politique et sociale, les plus belles réformes économiques avorteront. Rappelons que l’insistance sur la confiance est typiquement la marque du conservatisme. La solution à la crise de confiance actuelle dépendra de la capacité, notamment pour François Fillon, à allier conservatisme et libéralisme.

Raphaël Glucksmann : C'est un peu l'ensemble de la scène politique qui ressemble à une montagne russe en ce moment. Le "PénélopeGate" est un vrai problème qui illustre un comportement qui n'est pas celui de François Fillon seulement mais qui est celui d'une partie de la classe politique. S'il y avait un projet clair et enthousiasmant cela aurait peut-être avoir moins d'impact. La scène politique dans son ensemble semble être beaucoup plus dans la gestion et la vision du monde d'un expert-comptable et dans la communication que dans la réinvention d'un véritable projet. Ça ne date pas de cette élection. Cela  fait déjà plusieurs décennies que notre rapport à la politique a changé. Que le rapport des leaders politiques eux même à la chose publique a changé.

 

La politique n'est plus perçu comme un projet de transformation de la société mais simplement comme une arène qui oppose des gestionnaires et des communicants. C'est cette réduction de la politique qui rend  ensuite la moindre campagne totalement  vulnérable au moindre buzz et à la moindre affaire. On ne peut pas dire que François Fillon n'a pas un projet cohérent. Il a gagné la primaire car son projet était le plus cohérent idéologiquement. Ce serait lui faire un mauvais procès que de dire le contraire. Il est dans une logique conservatrice sur le plan de la société et libéral sur le plan de l'économie. Mais dans les grands partis en revanche c'est une certitude. L'idéologie a totalement disparu des grands partis politiques. C'est l'une des explications de la crise des démocraties occidentales.

 

On rejette comme populiste, à raison, la critique de Marine Le Pen sur le gloubi boulga de "LRPS".  Mais il y a quand même une part de vérité qui tient  à l'effacement des lignes de fractures idéologiques. Parce qu'encore une fois on a un personnel politique qui a accepté l'idée que les grands conflits théologico-politiques, qui ont structuré et qui sont nécessaires aux démocraties, étaient dépassés. Qu'il n'y avait plus besoin de ce grand dissensus puisque l'histoire était finie. Finalement tout le monde pouvait s'accorder sur cette idée d'une mondialisation heureuse qui allait fonctionner d'elle-même par elle-même et pour elle-même. Quand on dit qu'il y a une insurrection de populiste à travers tout l'occident, c'est une insurrection d'abord contre ce vide-là, contre cette démission de la politique.
 

En prenant du recul, cette situation n'est-elle pas générale à l'ensemble des  partis ? Le débat politique n'est-il pas simplement orphelin d'une pensée construite par les partis ? Ceux-ci ont-ils réellement été capables, au cours des 40 dernières années, de construire un récit fort, articulé autour d'une vision du monde à long terme, et de réponses aux enjeux les plus "concernant" pour la population, comme la mondialisation ou la financiarisation de l'économie ? 

Jean-Philippe Vincent : Tous les partis, depuis 40 ans, ont fait l’impasse d’une réflexion sur les thèmes politiques, sociaux et culturels qui structurent la vie en société, la vie d’une nation. Quels sont ces thèmes essentiels? Où est la réflexion sur ce que doit être l’autorité dans la vie en société, et pas seulement l’autorité de l’État? Où est la réflexion sur ce que pourrait être un bien commun à l’échelle nationale? Où est la réflexion sur l’articulation de la liberté et de l’autorité? Où en sommes-nous dans la façon dont nous pensons le rôle de l’économie au service du bien commun? Les individus n’ont-ils que des droits ou doivent-ils contribuer également au bien commun? N’avons-nous pas besoin de communautés vivantes (à distinguer des communautarismes, évidemment) pour structurer la vie sociale? Aucun parti ne réfléchit ou ne pense ces questions capitales. Ce déficit se paye aujourd’hui, notamment sous la forme de la défiance généralisée. Pour reprendre le titre d’un livre important de Renan (1871), il serait urgent que les partis politiques se lancent dans une “réforme intellectuelle et morale”. Ils sont mal-partis pour ça, engagés qu’ils sont dans le court-termisme. Et c’est parce que ces thèmes politiques essentiels n’ont pas été pensés que nous assistons à une mondialisation et à une marchandisation moralement appauvrissantes pour les nations.

Raphaël Glucksmann : Les démocraties libérales ont toujours été traversées par une confrontation de deux logiques nécessaires à sa propre survie. D'un côté une tentation démocratique qui place la souveraineté du peuple au-dessus des partis et qui est une exigence de collectif et de l'autre côté une tentation libérale, issue elle-même de la démocratie qui vise à préserver les droits de l'individu, à sacraliser la propriété et l'espace privé. C'est la confrontation de ces deux tendances qui créé un équilibre instable sur lequel repose la démocratie libérale. C’est-à-dire un régime d'instabilité contrôlé. En 1989 quand la guerre froide s'est arrêtée et que la mondialisation est devenue aussi naturelle que l'ère que l'on respire, il y a eu une fin de cet équilibre avec cette idée que les droits individuels et l'émancipation de l'individu et le respect de son espace privé était dominant et qu'il n'y avait plus besoin de grands projets politiques, de grands horizons collectifs. Ce qu'il se passe quand ce cas de figure apparaît c'est que la politique change de nature et devient une affaire de gestion, on doit savoir gérer l'Etat de sorte que les individus trouvent leur compte dans notre gestion. c'est pour ça que l'on arrive plus à comprendre le clivage droite gauche, que l'on arrive plus à comprendre aussi l'utilité même du fait politique. Quand la mondialisation ne s'avère pas heureuse, que la croissance n'est pas éternelle, que la paix n'est pas certaine, cela créé un grand vide et c'est de là que naissent les insurrections réactionnaires. Et ce qui nourrit ces mouvements c'est le vide du fait politique. Quand les gens voient que les choses ne fonctionnent pas d'elle-même, ils interrogent une classe politique qui est inapte à répondre car elle n'a pas été formé à cela. La classe politique a été formée à l'idée que  finalement on avait plus besoin des grands projets politiques.

 

C'est pour cela que la primaire du parti socialiste est intéressante. C'est la première fois depuis longtemps qu'une élection se joue sur une idée d'un candidat, en l'occurrence le revenu universel, qui est nouvelle, et en ce sens cette primaire est plus politique que celle de la droite. Cette focalisation autour de l'idée de Hamon est la preuve qu'il y a un besoin réel d'idées et c'est dans une période de crise comme celle que l'on traverse que l'on sent bien que les idées revêtent un caractère vital.

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par vangog - 26/12/2017 - 11:41 - Signaler un abus Article sans vision!

    article mièvre qui répète un constat déjà effectué cent fois par les patriotes FN. À la différence de ces intervenants qui pleurnichent sur leur impuissance, le FN a une continuité stratégique, un projet, une vision pour la France, recentrée sur ses fonctions régalienne et re-découvreuse de son identité. Sans identité, la France se coupe de l’histoire et atteint la queue du peloton des Nations dans tous les domaines. Seule l'identité est créatrice et émancipatrice...grâce au Front National, les Français commencent, un peu, à en être convaincus...

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Jean-Philippe Vincent

Jean-Philippe Vincent, ancien élève de l’ENA, est professeur d’économie à Sciences-Po Paris. Il est l’auteur de Qu’est-ce que le conservatisme (Les Belles Lettres, 2016).

 

Voir la bio en entier

Raphaël Glucksmann

Raphaël Glucksmann est essayiste et documentariste. Il s’est engagé politiquement aux côtés des leaders des révolutions démocratiques géorgienne et ukrainienne.

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€