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Entre refus absolu des contraintes et stricte orthodoxie (anorexie ?) économique et financière, comment se répartissent les Français ?
Publié le 12 décembre 2018
"Austérité", "rigueur", "efforts budgétaires", "impossible à faire". Les politiques se sont enfoncés ces dernières décennies dans un discours de la contrainte et du sacrifice. Certaines des mesures dont le gouvernement expliquaient hier qu'elles n'étaient pas envisageables, pas possibles, viennent d'être annoncées.
Chloé Morin est Chargée de projets internationaux chez IPSOS, ancienne conseillère en charge de l'opinion publique au sein du cabinet du Premier ministre Jean-Marc Ayrault puis Manuel Valls, de 2012 à 2016.
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Chloé Morin est Chargée de projets internationaux chez IPSOS, ancienne conseillère en charge de l'opinion publique au sein du cabinet du Premier ministre Jean-Marc Ayrault puis Manuel Valls, de 2012 à 2016.
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"Austérité", "rigueur", "efforts budgétaires", "impossible à faire". Les politiques se sont enfoncés ces dernières décennies dans un discours de la contrainte et du sacrifice. Certaines des mesures dont le gouvernement expliquaient hier qu'elles n'étaient pas envisageables, pas possibles, viennent d'être annoncées.

Atlantico : Dans le discours politique, il semble que la contrainte soit la règle et le volontarisme l'exception, réservée aux partis "anti-système", discours qu'on retrouve notamment chez Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Comment se répartit l'électorat vis-à-vis de ces discours ? Quelle est la part de ceux qui pense "oui on peut", de ceux qui acceptent la contrainte comme inévitable, et de ceux qui balancent entre les deux ?

Vous parlez de « volontarisme » et de « courage », en sous entendant que le volontarisme consisterait à aller à l’encontre des politiques budgétaires menées tant bien que mal depuis 10 ans, consistant à tenter de maîtriser la dette, à réduire les dépenses, et à passer en dessous des 3% de déficit public annuel. Mais en réalité, en matière de discours politique et d’opinion, le sentiment est que ce qui serait « courageux », ce serait de faire des « sacrifices », de demander aux contribuables et utilisateurs des services publics des « efforts ». Droite comme gauche, ces dernières années, ont adopté l’idée que maîtriser la dette était impopulaire mais nécessaire, et ont eu recours à une communication dramatisant les enjeux autant que possible afin de présenter la restriction budgétaire comme la seule voie du salut économique possible. Indépendamment de ce que dit ou non la théorie économique, l’opinion adhère désormais majoritairement à l’idée qu’il convient de maîtriser la dette. 

Dès lors, les politiques visant à se libérer de cette contrainte - les mesures proposées par LFI ou le RN - sont plutôt vues comme « laxistes », irresponsables, jugées selon des critères moraux car il faudrai gérer le budget de la Nation « en bon père de famille », et nullement courageuses. Il convient de rappeler que dans le sondage réalisé par IPSOS pour Le Monde il y a quelques semaines, 75% des Français approuvaient l’idée de réduire fortement les dépenses de l’Etat afin de réduire la dette publique et les déficits. Au vu de ce sondage, en dehors des sympathisants LFI et FN, nous voyons bien que la majorité des français acceptent ce que vous appelez « contraintes » budgétaires comme inévitables. Plus le revenu ou le patrimoine est élevé, plus les électeurs ont été nombreux à se tourner vers un Fillon ou un Macron, dont les promesses économiques semblaient, au regard de la politique budgétaire, plus raisonnables.

Le volontarisme se situe aux marges de l'échiquier politique. Pourtant, la demande de sortir des contraintes n'est-elle pas croissante ? 

Je dirais plutôt que ce qui distingue les marges de l’échiquier politique, ce ne sont pas tant les principes - par exemple, le principe selon lequel pour rétablir la justice sociale, il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres, qui rassemble une immense majorité de Français - que l’idée que le « système" est cassé, qu’il fonctionne contre la majorité du « peuple » (67% des Français jugent, selon une étude IPSOS Global Advisor réalisée en août dernier, que «  le système favorise les riches et les puissants »), et que dès lors la voie du progrès passe inévitablement par des solutions radicales. Leur rapport au risque politique et économique perçu n’est pas le même que celui des catégories qui « bénéficient » plus directement du système (les fameux « gagnants de la mondialisation »). 

Qu’est ce qu’une solution radicale? C’est, à mon sens, le coeur de votre sujet. La définition varie selon les pays, et a parfois peu de rapport avec les préceptes de la théorie économique. Par exemple, en France, il n’est pas vraiment considéré comme « radical » de nationaliser une industrie pour la sauver. Je note par ailleurs que certains prix Nobels ou économistes reconnus proposent des solutions parfaitement acceptées dans la sphère des spécialistes, mais qui restent totalement inaudibles ici, car nous jugeons l’économie en fonction de notre histoire, de nos valeurs et préceptes moraux. Le meilleur exemple en est l’Allemagne, dont l’aversion à la dette publique et à l’inflation provient de la période d’avant seconde guerre mondiale… 

En France, mener une politique de relance budgétaire, chose qui eût semblé naturelle en d’autres temps, est aujourd’hui considéré par beaucoup comme irresponsable. La plupart des gens pensent que nous n’en avons pas les moyens, et que la dépense publique d’aujourd’hui se transformera demain en impôts supplémentaires pour eux. Même parmi les électeurs FN, il existe certains tabous économiques : par exemple, il y a des craintes quant à la sortie potentielle de l’euro proposée par Marine Le Pen. 

Bien sûr, l’évolution de la manière dont on perçoit le risque économique n’est pas sans lien avec l’évolution des discours politiques : le ralliement d’une majorité à l’idée qu’il fallait absolument maitriser la dette est concomitant avec la crise de 2008 puis de la zone euro, mais correspond aussi à la période où la gauche de gouvernement s’est ralliée à cette idée de responsabilité budgétaire. On note d’ailleurs, au cours des vingt dernières années, un rétrécissement du champs du débat économique : entre la gauche et la droite de gouvernement, beaucoup ont pu avoir le sentiment que le débat économique n’opposait pas deux visions, mais différentes modalités au sein du même champ idéologique - acceptation de l’économie de marché, responsabilité budgétaire… la différence perçue était entre le niveau des impôts, leur répartition, le rapport à la richesse et à la réussite, ou encore le niveau des services publics, et non entre deux modèles économiques opposés. Le rétrécissement de ce champ du débat a d’ailleurs sans doute contribué à ouvrir la voie aux solutions radicales : dès lors que droite et gauche semblent plus ou moins s’inscrire dans le même paradigme, on est tenté d’aller chercher, déceptions électorales aidant, le « vrai changement » ailleurs.

La victoire en demi-teinte des gilets jaunes, qui ont rendu possible ce que le gouvernement promettait impossible peut-elle faire jurisprudence et ouvrir un boulevard au discours volontariste qui explique que la contrainte est absurde et qu'on peut s'en passer ? Qui pourrait alimenter cette brèche, du côté des électeurs ? 

Ce type d’évènement peut en effet contribuer à modifier les perceptions sur ce qui est « dangereux » ou pas, « raisonnable » ou pas. Certains tabous pourraient tomber, ou bien il pourrait être plus difficile de demander des efforts à d’autres catégories de la population à l’avenir, dès lors qu’une partie a obtenu gain de cause sur ses revendications. 

Il faut rester prudents quant aux conséquences des mesures annoncées par le gouvernement sur l’opinion à moyen et long terme : beaucoup avaient dit qu’un Brexit « dur » ramènerait les Britanniques à la « raison » et les réconcilierait avec l’UE, or nous voyons que depuis 2016 et malgré l’accumulation des difficultés politiques et économiques, bien peu de Brexiters regrettent leur vote aujourd’hui.

Le fait de détenir ou non un patrimoine, de bien gagner sa vie, et d’être ou non en sécurité dans son emploi sont les principaux déterminants des attitudes face au risque économique perçu. Le rapport à ce que vous appelez la « contrainte » économique est étroitement corrélé au sentiment individuel et collectif de déclin : si vous craignez ou vivez un déclassement, vous avez bien plus de chances de voter Mélenchon ou Le Pen, et d’adhérer à des solutions « radicales », que si vous avez un certain niveau de capital culturel et social, et espérez encore que vos enfants vivront mieux que vous. Dès lors, la réponse à votre question est à aller chercher sur les changements structurels qui touchent notre société : vieillissement, creusement des inégalités, disparition d’emplois « intermédiaires » du fait de l’Intelligence artificielle et de la robotisation, etc. C’est dans l’examen de ces transformations profondes de nos sociétés que l’on trouvera une réponse à vos questions. Par exemple, le vieillissement pourrait conduire à davantage de conservatisme en matière économique, mais si le vieillissement était accompagné d’une paupérisation des retraités, il est possible que ceux-ci, qui constituent un rempart à l’extrémisme aujourd’hui, modifient leurs attitudes en conséquence.

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