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En tête-à-tête avec Rodin à Montréal
Publié le 29 août 2015
Rencontre exclusive avec le commissaire de l'exposition que le Musée des beaux-arts de Montréal consacre actuellement au maître français Auguste Rodin.
Président fondateur de Peplum, créateur de voyages sur-mesure de luxe, Quentin Desurmont agit activement pour l’entreprenariat. Il a fait partie de la délégation du G20 YES à Moscou en 2013 et  à Mexico en 2012, est membre de Croissance + et des...
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Rencontre exclusive avec le commissaire de l'exposition que le Musée des beaux-arts de Montréal consacre actuellement au maître français Auguste Rodin.

Déjà 100 000 visiteurs ! Et on n'en est qu'à la moitié. À ce rythme, « Rodin - Métamorphoses » devrait dépasser les 160 000 visiteurs du « Fabuleux Fabergé » . En bonne voie pour battre des œufs ou, du moins, le record de ces œufs (motif favori dudit joailler, ndlr), l'exposition du Musée des beaux-arts de Montréal, alias Museum of Fine Arts of Montreal – l'anglais domine dans le centre-ville - rend hommage au génie du « père de la sculpture moderne ». Un titre reconnu, que l'artiste doit à sa position charnière entre le XIXe et le XXe siècles. Position. Le terme est bien choisi, puisque ce sont des corps en torsion qui cohabitent dans le pavillon principal de l'institution québécoise. On retrouve l'un des commissaires au dernier niveau. La visite, privée, s'annonce d'emblée passionnante.




Petite présentation sur un banc, avant de franchir le seuil de l'exposition. La queue à l'entrée est longue, de toute façon. Pourquoi « Métamorphoses » ? Le titre, polysémique à dessein, renvoie à la fois aux thèmes, aux formats et aux matériaux traités par Auguste Rodin. Référence directe à l'ouvrage homonyme du poète latin Ovide, il souligne l'érudition du sculpture, grand lecteur, féru de mythologie. La salle 2, par exemple, montre des pièces inspirées de modèles antiques, que l'artiste nichait dans des récipients (vases, soucoupes, jarres...) achetés aux enchères. Ces figurines souvent difformes se voulaient des études pour La Porte de l'Enfer, projet auquel Rodin consacra dix ans de sa vie. La commande fut annulée en 1889, laissant le maître avec un corpus de 150 personnages. « Nous voulions savoir ce qu'étaient devenus ces damnés ». Pas question de les détruire ! Ils ont été réutilisés dans des œuvres, dont certaines partagent le même visage, les mêmes extrémités, voire le même torse. Le buste de La Centauresse, par exemple, découle d'un moulage masculin.


Les assemblages jouent un rôle crucial dans le travail de Rodin. Ses tiroirs étaient plein d'abattis, fragments anatomiques qu'il mettait bout à bout pour former des corps aux postures diverses. D'où la comparaison, non au Dr. Frankenstein, mais à Dieu. Le parcours s'ouvre sur deux paumes accouchant d'Adam et Ève. En recréant la Création, le sculpteur usurpe, en un sens, la fonction du Créateur. C'est ce que semble suggérer ce marbre imposant, emprunté au Met. Malgré sa prétention légendaire, l'approche du maître demeure ludique. « Les œuvres de Rodin sont comme des Kinder Suprise », plaisante le commissaire, en souvenir des œufs de Fabergé dont il avait la charge l'an dernier.


Aux mises en scène de Rodin répondent, en effet, les caprices de la matière. Sur la joue d'un Bacchus, qui revêt en réalité les traits de Mme Russel, épouse italienne du peintre australien John Russel, on distingue une irrégularité. Tous les exemplaires de ce visage ne portent pas la même stigmate. Certains, comme celui-ci, versent une larme accidentelle ; d'autres arborent une coiffe de lauriers effritée. En réalité, Rodin est moins directif qu'il n'y paraît. Son esthétique du non finito repose au contraire sur une confiance quasi aveugle en ses matériaux.



Mieux valait pour lui savoir déléguer. Contrairement à une idée reçue, Rodin était moins sculpteur que modeleur. De là, la section dédiée aux praticiens chargés de convertir ses croquis, ses maquettes, en marbres ou en bronzes. Si le maître chapeautait de très près les opérations, ses œuvres restaient tout de même sujettes à l'interprétation de ses collaborateurs, parmi lesquels son élève et supposée maîtresse Camille Claudel. La dernière salle confronte deux versions de L'appel aux armes. Si le produit des ateliers Druet confine à la perfection technique, la traduction de Perzinka remporte la faveur des critiques. Les aspérités coïncident davantage à l'esthétique rodinienne de l'inachevé. Peu importe les bavures, quand on moule. Passer au bronze implique de pouvoir se plier aux exigences d'une commande. C'est pourquoi Rodin dut paradoxalement se séparer du fondeur indépendant.



L'ultime métamorphose participe de l'agrandissement et du rétrécissement de certaines figures. À mi-parcours, on croise Le Penseur et L'Homme qui marche, icônes artistiques présentées sous leur forme la plus monumentale. La première évoque l'attitude même de Rodin face à son travail, réfléchi, posé, mûri ; tandis que la seconde inspira à Giacometti une sculpture homonyme, dont l'un des exemplaires comptait parmi les chefs-d'œuvre les plus chers au monde, en 2010. Tombé en arrêt devant cette silhouette a priori en mouvement, on reprend le cours de sa propre marche.



Sur les quelque trois cents œuvres exposées, plus de la moitié appartient au musée Rodin, que sa prochaine réouverture rendait plus enclin aux prêts. « La majorité des plâtres n'avaient jamais fait le voyage jusqu'en Amérique du Nord ». On comprend enfin l'enthousiasme du commissaire, contraint malheureusement de partir. La visite s'achève dans un espace nommé « Toucher Rodin ». Quoi de plus logique, quand on a passé plus d'une heure à discuter de la fascination de l'artiste pour la matière ? Aux reproductions en résine s'opposent des échantillons de marbre, de terre cuite et de plâtre que l'on s'empresse de caresser. Tout à coup, on n'est plus nez à nez avec Rodin. On est Rodin.

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