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Evolution sémantique
Décapitations ? Non, égorgements : ce qui se joue vraiment dans l'emploi des mots relatifs au Califat islamique
Publié le 28 septembre 2014
Le choix des mots utilisés pour décrire les actions de Daesh, ou de tout groupe similaire, commence à évoluer, pour mieux retranscrire l'horreur de tels actes. Une partie du chemin est faite, une autre – et pas des moindres – reste encore à parcourir.
Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017)...
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Christophe de Voogd
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Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017)...
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Le choix des mots utilisés pour décrire les actions de Daesh, ou de tout groupe similaire, commence à évoluer, pour mieux retranscrire l'horreur de tels actes. Une partie du chemin est faite, une autre – et pas des moindres – reste encore à parcourir.

"Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté" (Confucius)

Les choses, ou plutôt les mots, progressent, hélas en proportion du progrès de l’horreur subie par les otages de Daesh : "Assassinés" remplace ainsi de plus en plus "exécuté" qui renvoie à l’idée d’une sentence judiciaire ; et "enlevés" prend enfin la place consacrée de "retenus" : nos otages successifs, que l’on sache, n’ont pas été "retenus" par les grèves à répétition d’Air France ! L’effet de ce choix de vocabulaire était clair et bien connu en rhétorique : soit par l’euphémisme, procédé désigné du "politiquement correct", soit par la connotation légale –fût-ce le droit de la guerre- l’on aboutit à la minimisation des atrocités perpétrées contre les otages.

Mais il reste bien du chemin à parcourir avant que le choix des mots soit juste et précis. L’on pourrait commencer par mettre fin à l’hésitation qui persiste encore et souvent au sein d’un même commentaire, où l’on passe d’un mot à l’autre sans crier gare. Or le laxisme sémantique est toujours le signe d’un relâchement éthique et/ou politique.

Par ailleurs d’autres mots persistent, comme "combattants" pour désigner les membres de Daesh, ce qui est leur faire trop d’honneur, alors même qu’ils délèguent à d’autres la rude tâche de la guerre et se spécialisent dans le meurtre lâche de victimes sans défense. Et surtout le mot de "décapitation" pour désigner le supplice de ces victimes est doublement mal venu : d’abord parce qu’il fait l’impasse sur la réalité première de la mise à mort : un égorgement au couteau, qui signifie souffrance atroce et ravalement de la victime au rang d’animal. Ensuite parce que, du moins dans l’inconscient français, "décapité" renvoie trop à la guillotine, châtiment qui en son temps (révolutionnaire) fut choisi pour sa double vertu d’humanisation et d’égalisation de la peine de mort (eh oui !). On a décapité Louis XVI ; mais on a égorgé Hervé Gourdel.

Il est donc temps pour les médias d’adopter pour de bon (ne serait-ce pas une mission enfin utile pour le CSA ?) des mots alternatifs, clairs et simples. Certes, il est sans doute difficile d’abandonner le mot même d’ "otage", qui eut jadis sa noblesse en tant que gage de la parole donnée (les princes s’assuraient ainsi de leurs engagements respectifs en s’échangeant des proches) ; mais il nous reste  "enlèvement" au lieu de "capture", "chantage" au lieu de conditions », "assassinat" au lieu "d’exécution", "égorgement" au lieu de (ou avant) "décapitation". Aurait-on idée de parler, dans un cas de kidnapping tragique, de "capture et d’exécution" ? C’est bien connu, les enfants sont innocents. Pas les otages ?

S’il est un mot qui, en tout cas, s’impose désormais pour désigner les membres de Daesh, c’est bien celui d’assassins. D’une part pour souligner la dimension purement criminelle – avec préméditation - de leurs actes. D’autre part, en raison d’un précédent intéressant : notre mot « assassins » vient en effet de la secte des hashishiyyin, qui sévit du Nord-Ouest de l’Iran à la Syrie, de la fin du XIème au milieu du XIIIème siècle : cadre géographique qui n’est pas si différent de celui de « l’Etat islamique » actuel. L’étymologie du mot est contestée et en tout cas embrouillée : il signifie en arabe « fumeurs de Haschisch », mais une telle pratique est aussi peu attestée par les textes que déconseillée pour des tueurs « efficaces ». L’hypothèse d’Amin Maalouf, qui y voit la transposition du mot persan "Asâsiân" ("Asâsioun" en persan parlé), paraît bien plus conforme à l’origine iranienne du mouvement et à sa radicalité religieuse, cherchant à revenir (déjà !) au vrai "fondement" (asâs) de l’Islam. « Fondement » ou « base » disent les dictionnaires, c’est-à-dire l’exact sens de l’arabe…(Al) Qâ`ida !

A cette étymologie si productive, correspond des pratiques étrangement similaires : fanatisation des esprits, culte du chef, infiltration de l’ennemi, dissimulation érigée en art, et meurtres politiques mis en scène pour frapper l’opinion : de préférence contre le calife lui-même ou son vizir, un vendredi en pleine mosquée, quitte à se faire massacrer par les gardes du corps. Le précurseur, en somme, de l’attentat suicide… Que les « mauvais » musulmans aient été les premières victimes de ces « assassins » historiques, aux côtés d’illustres victimes chrétiennes, comme le roi de Jérusalem Conrad de Montferrat, prolonge le parallèle, décidément troublant.

Comme l’est la description suivante de la secte, due à Guillaume de Tyr, l’un des principaux chroniqueurs du temps des croisades et parfait connaisseur de la région, où il naquit et mourut.

"Le lien de soumission et d'obéissance qui unit ces gens à leur chef est si fort qu'il n'y a pas de tâche si ardue, difficile ou dangereuse que l'un d'entre eux n'accepte d'entreprendre avec le plus grand zèle à peine leur chef l'a-t-il ordonné. S'il existe, par exemple, un prince que ce peuple hait ou dont il se défie, le chef donne un poignard à un ou plusieurs de ses affidés. Et quiconque a reçu l'ordre d'une mission l'exécute sur-le-champ, sans considérer les conséquences de son acte ou la possibilité d'y échapper. Empressé d'accomplir sa tâche, il peine et s'acharne aussi longtemps qu'il faut jusqu'à ce que la chance lui donne l'occasion d'exécuter les ordres de son chef." 

Toute ressemblance avec les événements actuels…

Mais il y aurait aussi un autre avantage à renvoyer les tueurs d’aujourd’hui aux tueurs d’autrefois : mettre sur le même plan les « ultras-sunnites » (ou qui se prétendent tels) de Daesh que les chiites ismaéliens (dont les hashishiyyin furent une excroissance délirante), lorsque l’on sait que les premiers honnissent les seconds par-dessus tout…. 

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
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Commentaires (8)
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berdepas
- 09/10/2014 - 13:18
Excellent article.
Il est temps en effet, d'en finir avec les petites pudeurs verbales, destinées à éviter de blesser les Musulmans. Décapité, ça fait plus "propre" qu'égorgé. D'ailleurs, n'avons-nous même pas décapités nos Rois et de centaines de suspects de "royalisme" sous Robespierre et sa clique ???
Hélas, dans le cas de ce pauvre Hervé Gourdel, il s'agit bien d'un égorgement, quasi rituel.
http://berdepas.wordpress.com/2014/09/24/decapites/
Leucate
- 29/09/2014 - 17:25
savoir qui est l'ennemi
J'ai regardé la vidéo de l'égorgement de notre concitoyen qui est resté très digne jusqu'à la fin. Quand ce fut fini, un des salopards a exhibé la tête devant les caméras.
Même si cela peut choquer les âmes sensibles, il est toujours bon de savoir qui est l'ennemi et ce dont il est capable de faire.
Maintenant, seront nous capables d'aller le chercher "jusque dans les chiottes" ?
Milsen
- 29/09/2014 - 09:56
Le poids des mots
Il faut insister sur le caractère rituel de l'égorgement rabaissant la victime au rang d'animal, de bête, comme le "sourire kabyle" pendant la guerre d'Algérie.
Par ailleurs, si l'euphémisme du "politiquement correct" provoque l'appauvrissement de la langue, il est bien aidé par les superlatifs journalistiques et les dérives sémantiques de la publicité.