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Le grand trou de mémoire : ce que nous risquons à déléguer toutes nos connaissances à des machines

Publié le 02 janvier 2014
En déléguant aux ordinateurs le stockage des informations, de l'Histoire, de nos compétences et de notre savoir, nous pourrions finir par ne plus être capables de les maîtriser ni même de nous les réapproprier.
Michaël V. Dandrieux, Ph.D, est sociologue. Il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est le co-fondateur de la société d'études Eranos où il a en charge le développement des activités d'études des mutations sociétales....
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Michaël Dandrieux
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Michaël V. Dandrieux, Ph.D, est sociologue. Il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est le co-fondateur de la société d'études Eranos où il a en charge le développement des activités d'études des mutations sociétales....
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En déléguant aux ordinateurs le stockage des informations, de l'Histoire, de nos compétences et de notre savoir, nous pourrions finir par ne plus être capables de les maîtriser ni même de nous les réapproprier.

Atlantico : La prise en charge des différentes tâches, des plus intellectuelles aux plus ordinaires, sont de plus en plus souvent déléguées à des ordinateurs et des logiciels. Quels sont les risques que court la société à déléguer ainsi ses savoir-faire si longuement acquis au fil de notre histoire ? Risquons-nous un jour de ne plus être capables des nous réapproprier ce que nous stockons dans les ordinateurs ?

Michael Dandrieux : La question n’est pas forcément nouvelle. Avant que nous ayons accès à l’imprimerie, l’art de la mémoire était très important, car il permettait à des orateurs de déclarer de grands discours, ou de raconter de longues histoires, c’est à dire de les multiplier en les passant par la parole, et ainsi que d’autres personnes en retiennent des bouts. Puis l’imprimerie nous a permis de stocker de la connaissance afin de n’avoir à porter avec soi que le stricte nécessaire, le reste étant dans les bibliothèques. Comme aujourd’hui au sujet des savoir-faire que nous déléguons aux machines, il y eut quelques peurs que notre mémoire soit déléguée au livre, que nous ne soyons plus en état de conserver les choses correctement, et qu’une partie de la connaissance puisse être perdue. En réalité, après Gutenberg comme après la généralisation des ordinateurs, en ayant déplacé certaines actions vers des outils, des media, des programmes, nous nous sommes aussi rendus disponibles à de nouvelles opportunités. La question est plus souvent de savoir quels gestes de la main, ou quelles opérations de l’esprit, sont encore capables de nous donner l’impression que ce que nous faisons a de la valeur.

L'Amérique semble pencher progressivement vers la disparition de l'enseignement de l'écriture cursive "faute d'utilité" dans un monde où tout se fait à l'aide d'un clavier, qu'il soit tactile ou pas. Que penser de cette initiative ? Pourrons-nous encore communiquer ou transmettre de la connaissance en cas d'absence de moyens de communication électronique ?

L’écriture cursive est l’une des occasions pour la langue de s’exprimer, mais pas la seule et pas la première. La langue n’est pas faite pas les académies, mais par les pêcheurs, qui ont besoin de façonner rapidement un mot pour décrire une vague, un vent, un phénomène naturel. Un linguiste américain, John McWhorter, montre d’ailleurs que certains signes, comme le “slash”, qui est un signe typographique de séparation, et que l’on retrouve dans les langages algébriques où il sert à fractionner, ont pénétré la langue quotidienne du “texto” et du “chat”. Le “slash" s’est substitué aux petits signaux faibles que nous pouvons émettre quand nous sommes face à face, pour dire que nous souhaitons changer de sujet. Mais par messagerie, nous ne disposons pas de ces moyens. Ce sont les espaces où ils se déploient qui requièrent qu’on fasse évoluer la langue, comme les téléphones ou les écrans. Les émoticônes et les stickers sont si intégrés à ce mode de la parole qu’ils sont devenus des sources de revenu pour les entreprises.

Cela dit, l’écriture manuelle possède une immense puissance d’apprentissage, puisqu’elle implique celui qui écrit dans l’espace où il s’exprime. En écrivant à la main, nous apprenons à reconnaître les lettres, mais aussi à les dessiner, donc à former des pleins, des déliés, des croisements… La première relation qu’entretient l’homme, il l’entretient avec l’espace. Les machines sont une occasion d’écrire, mais elles mettent une condition à cela, c’est qu’il y ait un clavier avec des petites touches, où sur lequel on peut glisser le doigt (comme le propose Swype), mais il faut que l’écriture puisse exister en dehors de cette intermédiation. Or il suffit d’un doigt, de la buée et d’une fenêtre pour produire l’acte essentiellement humain de laisser une marque, et de remplir cette marque avec du sens.

Faut-il d'ailleurs avoir peur d'une "grand bug" qui emporterait avec lui une partie de notre connaissance commune ? Disposons-nous aujourd'hui de moyens mis, ou mettables, en place pour protéger notre connaissance et nos savoirs d'une telle éventualité ?

C’est la question qui taraude Vinton Cerf, l’un des pères de l’internet, lorsqu’il rappelle que nos données ne sont pas sauves pour toujours sous le prétexte qu’on les digitalise. D’abord parce que les supports sur lesquels ont les stocke sont périssables, et qu’ils s’altèrent, ensuite parce que les logiciels qui les lisent changent si vite qu’il nous arrive de perdre les programmes qui servaient à les lire.

Mais on pourrait tenter une analogie entre la culture et le développement de la vie : l’un des moyens par lesquels l’évolution conserve un caractère utile à l’espèce, comme le pouce opposable ou l’élargissement du bassin qui permet la station debout, c’est en le multipliant. Etrangement, c’est la même chose que fait Linux Torvalds, l’inventeur du système d’exploitation Linux, lorsqu’il dit que les copies de sauvegarde c’est pour les fillettes, et qu’il préfère mettre ses inventions sur le Réseau : si elles sont valables, le monde s’occupera de les copier un grand nombre de fois, et ainsi il ne sera plus possible de les perdre.

Nos stratégies de perpétuation de la connaissance cumulent les pratiques : d’un côté on numérise les fonds, parfois même de manière très astucieuse comme le fait le programme Recaptcha, qui se sert des millions d’heures passées chaque jour sur internet à déchiffrer des petits gribouillis pour prouver que vous n’êtes pas un robot, en nous faisant, sans que nous sachions, aider les programmes de numérisation des livres là où ils n’arrivent pas à lire “notre” écriture. Et d’un autre côté des moyens colossaux sont mis en oeuvre dans les bibliothèques et dans les musées pour conserver l’oeuvre du passé, la restaurer, la diffuser. Il est indubitable que tout cela sera perdu, peut-être même que pour des questions de place nous devrons nous résoudre à nous séparer consciemment de pans entiers de notre histoire, et nous nous poserons à voix haute la question essentielle du travail de la mémoire : qu’est-ce qui mérite d’être conservé.

Plus généralement, des études révèlent que l'usage permanent, peut-être excessif d'ordinateurs facilitant les taches professionnelles au quotidien contraint à une forme de paresse et à une tendance à tout prendre pour argent comptant. Qu'est-ce que cela révèle du rapport de notre société à la connaissance ? Avons-nous définitivement renoncé à apprendre ?

Le meilleur exemple que l’on puisse prendre ici, c’est l’email. L’email est à la fois un moyen incroyable de communiquer, mais aussi un puissant agent de sclérose de nos métiers de bureau. Nous en recevons tant qu’un classique des postures d’entreprise est de considérer que lorsqu’on a plus de messages “non-lu” à la fin d’une journée, on a fait tout ce qu’il y avait à faire. C’est une perversion des promesses du matérialisme qui réduisent le métier à un ensemble de tâches, une checklist, et cela est d’autant plus visible au moment où toutes les grandes entreprises cherchent à valoriser la créativité de leurs employés. Einstein le disait déjà dans les années 30 : bien que l’Europe accueillait alors trois fois plus d’habitants qu’au XIXe siècle, il trouvait que le nombre des personnalités créatrices avait décru et que la communauté ne découvrait plus ces êtres dont elle a essentiellement besoin. La raison qu’il donne, c’est ce que vous dites : c’est l’organisation mécanique qui s’est substituée partiellement à l’homme novateur, relégué à une posture de surveillance, de maintenance. Cela repose sur l’idée marxiste d’une force de travail que l’employé loue à son patron, et qui lui permet de jouir d’une vie privée qui se déroule dans un autre temps imperméable. Ce qui se passe aujourd’hui, au contraire, c’est que nous cherchons à capter l’énergie humaine et à la réinjecter dans les entreprises, quitte à favoriser les ponts entre vie privée et vie professionnelle, que de toutes façons le téléphone portable ou l’internet font se télescoper des dizaines de fois par jour.

N'y a-t-il pas dans tout cela une certaine cohérence due à la forme de notre société dans laquelle les tâches sont toujours plus complexes et la connaissance immense ? Nous départir d'une partie de cela est-il devenu "obligatoire" pour fonctionner ?

Au 16e siècle de Montaigne, il est était encore peut-être possible à un homme de tout savoir. C’est évidemment absurde aujourd’hui, même pour quelqu’un d’aussi savant qu’Umberto Eco, dont le CV fait 180kb en plein texte, ou Gilbert Durand, qui pouvait écrire tout aussi bien sur la peinture de Lima de Freitas, les mystères des Cabires et l’opéra, ou même Borgès qui donne souvent l’impression d’avoir tout lu.

Il existe bien une série de tâches dont la complexité va grandissante. C’est le cas en physique, en mathématiques, en philosophie ou en médecine, et dans ce cas de figure, les robots, les logiciels sont d’incroyables accélérateurs : ils nous permettent d’accéder à des résolutions inespérées et qui, parfois, laissent même un sentiment de magie.

Mais il existe aussi des tâches de la vie quotidienne que la cataracte de progrès dans laquelle nous sommes jetés nous force à réapprendre ou à réenvisager presque sans cesse, ou sans donner la satisfaction d’avoir avancé. Lorsqu’il a quitté sa société d’informatique en Ile de France pour partir faire du vin, Lilian Bauchet raconte qu’il était fatigué de devoir résoudre les mêmes problèmes plusieurs fois de suite, uniquement parce que les technologies avaient évolué entre temps. Le problème reste le même, la solution est la même, mais le monde a changé, et à la fin de la journée, nous n’obtenons pas toujours, dans ce cas, le sentiment d’avoir consacré nos heures à quelque chose de significatif — or c’est là le moteur le plus intime du travail : faire quelque chose qui a de la valeur. Comme il voulait produire quelque chose qui soit à la fois toujours nouveau, et toujours différent, il est parti faire du vin, et fait un superbe Moulin à vent dans le Beaujolais. Pour cela, il a du, au contraire, apprendre des gestes ancestraux, retrouver les astuces de grand-mère, appliquer des conseils parfois superstitieux mais “qui marchent” néanmoins. Je ne suis pas étonné de voir de nombreux jeunes émettre ce désir de se décharger le plus possible des intermédiaires, et de vouloir faire une expérience plus immédiate du monde.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Bonaventure

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
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