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Zappeur fou : la modernité nous a-t-elle rendu incapable de nous concentrer ?
Publié le 30 août 2013
Nos sociétés contemporaines sont désormais celles de l'imbrication des sphères temporelles et spatiales. L'attention se fait plus volage, plus incertaine, mais aussi plus ouverte. Cinquième épisode de notre série sur le rapport au temps dans le monde moderne.
Camille Jacquey est doctorant en sociologie à l'université Paris-Descartes et chercheur au Centre d'études sur l'actuel et le quotidien. Ses thèmes de recherches portent sur l'expression du ludisme contemporain, notamment au travers du récent engouement...
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Camille Jacquey
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Camille Jacquey est doctorant en sociologie à l'université Paris-Descartes et chercheur au Centre d'études sur l'actuel et le quotidien. Ses thèmes de recherches portent sur l'expression du ludisme contemporain, notamment au travers du récent engouement...
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Nos sociétés contemporaines sont désormais celles de l'imbrication des sphères temporelles et spatiales. L'attention se fait plus volage, plus incertaine, mais aussi plus ouverte. Cinquième épisode de notre série sur le rapport au temps dans le monde moderne.

A (re)lire sur le même sujets, les précédents articles de notre série sur le rapport au temps dans le monde moderne :
- Qu'avons-nous perdu en perdant l'ennui ?
- Sommeil réparateur : ce que l'abandon de la sieste nous a fait perdre
- Pourquoi notre rythme de travail laisse présager une société de maniaco-dépressifs
- Über-connectés et légèrement déboussolés... les nouvelles technologies nous ont-elles fait perdre le sens des priorités ?

Atlantico : Le jeu historique Monopoly propose désormais une nouvelle version aux enfants américains : des parties raccourcies pour ne pas perdre de temps. Qu’est-ce que cela révèle de notre société moderne ?

Camille Jacquey : Evoquant les caractères de gratuité et de liberté propres aux jeux humains, R. Caillois rappelle qu’ « ils possèdent la permanence de l’insignifiant ». De même, avec lui, n’oublions pas que « si les empires et les instituions disparaissent, les jeux demeurent ». Cette force et cette perdurance, les jeux humains la doivent aussi à leur peu d’importance. La partie de Monopoly telle que nous la connaissons traditionnellement implique de se réunir et d’y consacrer une ou deux heures au minimum, quand ce n’est pas une après-midi entière. Peut-être sa pratique apparait-elle comme devenue trop sérieuse aujourd’hui.

A l’inverse, les multiples applications ludiques disponibles aujourd’hui sur nos téléphones, tablettes ou ordinateurs permettent de jouer à plusieurs en ligne à tout moment de la journée et de suspendre le cours de la partie avant d’y revenir en une autre occasion, aussi furtive soit-elle. Aussi est-il probable que ce type de pratiques occasionnelles, courtes et opportunes ait été perçu d’un mauvais œil de la part des responsables de la société Monopoly, comme une concurrence ombrageuse, et que cette nouvelle version soit avant tout une tentative de répondre commercialement à ces nouvelles formes de ludisme en s’adaptant à leur souplesse d’usage.

En arrière-plan également, résonne possiblement une forme d’écho à la démocratisation des nouvelles technologies d’information et de communication survenue au cours de ces vingt dernières années : au travers de leurs usages entrés de plein fouet dans notre vie quotidienne, c’est tout notre rapport au temps qui est susceptible d’être affecté.

Ce choix s’est opéré car les enfants manquent de patience : quels facteurs expliquent ce manque d’attention ?

Pour le dire schématiquement, nos sociétés contemporaines sont désormais celles de l’imbrication et de l’hybridation des sphères temporelles et spatiales, mais aussi relationnelles et identitaires - il faudrait dire identificatoires. Les jeunes générations en sont peut-être le réceptacle de premier plan. Il suffit d’observer un adolescent d’aujourd’hui dans ses pratiques numériques : combien d’onglets se trouvent simultanément ouverts sur son ordinateur ? La question de savoir comment maintenir une activité unique et exclusive sur une durée précise se pose avec une acuité redoublée.

Aussi est-il à envisager que ces divers onglets soient autant de fenêtres sur le réel du monde, sa diversité et sa complexité. Le sociologue V. Susca  pose cette question d’apparence anodine : au cours d’une navigation sur Youtube où nous allons chercher une musique précise avant de laisser notre curiosité dériver vers certaines « suggestions », à quel moment sommes-nous encore décisionnaires du cours de notre navigation, de son contenu et de sa durée ? Ne devenons-nous pas comme « possédés » par l’application, par la diversité des choix et des possibles qu’elle nous fait toucher du doigt ? L’attention se fait alors plus volage, plus incertaine, plus ouverte aussi. La métaphore du hors-bord est parfois évoquée pour rendre compte de nos pratiques numériques et de leurs incidences quotidiennes : on se tient certes à la surface des choses, le rapport paraît plus superficiel, mais l’on va également plus vite et plus loin dans notre navigation. Un hors-bord sujet à la dérive.

Une étude américaine révèle qu’outre les enfants, ce sont aussi les parents qui sont moins disponibles : pourquoi sommes-nous incapables de nous concentrer plus de quelques minutes ?

Ces dernières années ont vu murir l’idée selon laquelle ce que nous avons subsumé sous le terme commode de « révolution numérique » serait à termes une révolution cognitive affectant notre rapport à la concentration, à la transmission et par extension à la manière dont chacun tisse sa conscience du monde qui l’environne. Les tenants de la sociologie de la connaissance se sont penchés sur la manière dont tout un chacun construit socialement sa réalité du monde, et nous donnent un indice de cette possible révolution cognitive. Ils ont montré combien « la connaissance courante du monde par l’individu est un système de construction de sa typicalité », c’est à dire du type général auquel il appartient, de sa catégorie. Mais derrière chaque type général, derrière chaque catégorie sommeille le monde dans sa diversité, d’une diversité impensable. Ce que disait déjà Aristote : ce ne sont pas les mêmes choses qui sont connaissables pour nous et en soi, c’est à dire en tant que telles. Voilà ce que pourrait être une définition de notre postmodernité, que suggère M. Maffesoli : une présence au pluriel, au pluriel du monde, au pluriel de l’autre, au pluriel de soi.

Assurément, la sphère numérique est un puissant vecteur de cette présence au pluriel. Dans sa nouvelle La bibliothèque de Babel, J. L. Borges imaginait que celle-ci contenait tous les livres et le savoir du monde, bientôt, elle se révélait être un labyrinthe infini. Cette bibliothèque existe aujourd’hui, c’est la sphère Internet, et il est aisé d’y égarer son chemin. A sa manière, M. Serres y fait également écho, lorsqu’il parle des « petites poucettes » contemporaines : celles et ceux qui, au travers de leurs smartphones ou ordinateurs, tiennent le monde dans leur main, au bout de leur pouce. Or lorsque vous tenez la diversité du monde dans la main, il est compréhensible d’être amené à butiner !

Voilà ce que nous rappelle peut-être in fine le monde de l’information et de la communication numériques : la réalité, le regard que notre quotidien nous permet de poser sur le réel du monde ne lui coïncide jamais vraiment. La réalité sociale n’est pas le réel du monde, sommairement entendu comme le monde tel qu’il est. Celui-ci est infiniment complexe, pluriel, contingent ; tandis que celle-ci requiert une certaine forme de cohérence, aspire à une certaine unité, sans quoi trouver une forme d’équilibre psychique devient beaucoup plus délicat ou incertain. A mon sens, nos immersions numériques révèlent le jeu de notre réalité quotidienne avec le réel du monde. Ce n’est donc peut-être plus seulement une affaire de concentration qui est ici à l’œuvre, mais de rapport symbolique et cognitif avec le monde.  

Quelles sont les autres conséquences de ce manque d’attention ? Est-ce que cela touche d’autres domaines ?

Je ne crois pas qu’il s’agisse tant d’un manque d’attention, que d’une attention sans cesse sollicitée, sollicitée de toutes parts : une attention plurielle. A nouveau, nos sociétés postmodernes sont celles de la pluralité. Longtemps, la sociologie a été le reflet de sociétés frappées en apparence du sceau de l’unité, monothéistes, individuelles. En grossissant le trait : il n’y avait qu’un Dieu et l’individu lui-même était indivisible. Les sujets ou individus étaient appréhendées sous une identité forte dont il était possible de définir les traits, de les inscrire dans une continuité et de les subsumer sous des caractères généraux. Ils se comprenaient comme des entités stables, et non comme des substances mouvantes.

Le visage des sociétés actuelles semblent tout autre : baroques et pluralistes, elles sont traversées d’une hétérogénéisation galopante, grouillent d’une multiplicité de valeurs, et voient moins se mouvoir des individus que des personnes plurielles, aux identifications multiples et parfois opposées. Leur être-ensemble y est fondamentalement plus éclaté, plus effervescent, plus insaisissable aussi. Dans un livre qui a fait date, La construction sociale de la réalité, voilà ce qu’écrivaient leurs auteurs en 1966 : « Ma connaissance de la vie quotidienne possède la qualité d’un instrument qui fraye un sentier à travers une forêt et ainsi projette un cône de lumière sur ce qui se trouve dehors, devant et autour. De tous côtés cependant, l’obscurité demeure. » Aujourd’hui, il n’est plus possible d’ignorer cette obscurité, qui n’est autre que la complexité du monde en sa diversité.

Pour caractériser l’interconnection induite par nos outils d’information et de communication, M. McLuhan parle d’une forme de « village global ». Mais la première proximité de ce village, c’est celle de la différence, de ce que nos catégories laissent à la marge. Je donne ici une illustration volontiers triviale : longtemps nous observions le monde au travers un prisme donné, ainsi par exemple, nous distinguions les couleurs et parmi celles-ci le jaune du bleu. Or aujourd’hui, la palette de nuances de chaque couleur est à portée de main, et ignorer la différence entre le jaune miel, le jaune safran et le jaune paille paraît presque grossier ou possiblement offensant pour les tenants d’une variété précise. On observe une forme de retour du singulier, du particulier, du disparate. Il me semble que nos outils d’information et de communication nous empêchent aujourd’hui d’ignorer la diversité du monde, parmi celle-ci, des nuances de couleurs, et l’on assiste à un retour du singulier, du particulier, du disparate.

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Valérie Martin
- 31/08/2013 - 01:52
Un article qui fait écho à
Un article qui fait écho à l'ouvrage de Nicholas Carr: Internet rend-il bête ? http://www.laffont.fr/site/internet_rend_il_bete_&100&9782221124437.html
Que je recommande une fois de plus.