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© Thierry Zoccolan / AFP
© Thierry Zoccolan / AFP
Un mal pour un bien ?

Le gouvernement veut réintroduire les néonicotinoïdes pour sauver les betteraves et voilà pourquoi il n’y a pas lieu de s’inquiéter pour les abeilles

Publié le 08 août 2020
Le gouvernement envisage le retour, sous conditions, de l'utilisation de néonicotinoïdes pour protéger les betteraves sucrières des pucerons verts. Cet insecticide est accusé de décimer les abeilles.
Jean-François Proust
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Jean-François Proust est ingénieur agronome et fait partie du Collectif Science-Technologies-Actions. 
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Marcel Kuntz
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Marcel Kuntz est biologiste, directeur de recherche au CNRS dans le laboratoire de Physiologie Cellulaire Végétale. Il est Médaille d'Or 2017 de l'Académie d'Agriculture de France ...
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Le gouvernement envisage le retour, sous conditions, de l'utilisation de néonicotinoïdes pour protéger les betteraves sucrières des pucerons verts. Cet insecticide est accusé de décimer les abeilles.

Atlantico : Pour protéger les récoltes de betteraves de la jaunisse, le gouvernement envisage de permettre aux agriculteurs d’utiliser un insecticide interdit depuis 2018, les néonicotinoïdes, accusés à l'époque d'être nocifs pour les abeilles. Devons-nous nous inquiéter pour les abeilles ? Connaissons-nous les effets réels des néonicotinoïdes sur l'environnement ? 

Marcel Kuntz : Les néonicotinoïdes sont une famille d’insecticides dont le nom indique qu’ils ont une structure chimique dérivée de la nicotine. Il s’agit en fait de molécules différentes et qui n’ont pas toutes la même toxicité pour les insectes non-ciblés comme les abeilles. Les études d’évaluation des risques ont donc été réalisées pour chaque molécule individuellement. La situation n’est pas pour autant simple : il existe des études qui indiquent un risque pour les pollinisateurs, dont les abeilles, d’autres au contraire suggèrent l’inverse. Ainsi une étude publiée en 2019, sur un néonicotinoïde, la clothianidine, interdite en France depuis le 1er septembre 2018, a trouvé que les abeilles domestiques sont relativement résistantes aux effets de la clothianidine dans une situation agricole réelle.

De plus, il faut distinguer le danger (un effet délétère, théorique, établi en laboratoire par exemple) du risque. Ce dernier tient compte des doses, en l’occurrence auxquelles les abeilles sont exposées.

La complexité du dossier a en outre plusieurs autres causes. Tout d’abord les « pesticides » (comprendre « de synthèse », pas ceux utilisés par l’agriculture biologique…) ont fait l’objet de campagnes de la part de très médiatiques associations d’opposants. L’idéologie du « pas naturel, donc coupable » a largement infiltrée certains scientifiques, devenus des militants anti-pesticides notoires. Evidemment, certains n’accorderont pas non plus crédit aux études des industriels. Un tel contexte ne permet pas d’y voir avec toute la clarté souhaitable pour l’action publique…

Si on s’en tient strictement à la science, des difficultés existent aussi : on peut estimer la mortalité des abeilles, mais il peut exister des effets dits sub-létaux, où les abeilles ne meurent pas directement, mais perdent des capacités comme le sens de l’orientation. Pour compliquer la question, la santé des abeilles est affectée par le Varroa (une espèce d'acariens parasites), Nosema (un protozoaire se développant dans l’intestin de l’abeille), sans oublier des virus et des bactéries, ou encore une nourriture pas assez diversifiée. Ces multiples facteurs sont susceptibles d’affaiblir les abeilles, mais les insecticides chimiques font souvent office de coupable idéal…

Jean-François Proust : « Pourraient », c’est bien le cas. La seule promesse d’action est celle d’un travail pour une proposition de modification législative, au demeurant très restrictive : strictement pour les producteurs de betteraves (alors que d’autres productions ont exactement le même problème) et limitée a priori à deux ans alors qu’il n’y a pas d’alternative prévisible. 

Les néonicotinoïdes ont essentiellement été un bouc émissaire pour les syndicats d’apiculteurs amateurs et les environnementalistes. Avant l’interdiction des NNI, de nombreux agriculteurs accueillaient les abeilles d’apiculteurs professionnels sans aucun inconvénient. Les principaux risques sanitaires pour les abeilles sont de très loin les parasites et maladies (varroa en tête), puis le manque de biodiversité végétale dans certaines régions (donc manque de fleurs à butiner), puis, dans certains cas où les apiculteurs manquent de formation, les pratiques des apiculteurs eux-mêmes.

Il peut exister et il a existé des accidents liés à de mauvaises pratiques lors des semis ou lors de pulvérisations d’insecticides aux heures de butinage. Mais l’application de bonnes pratiques est suffisante à assurer la santé des abeilles.
Concernant l’environnement, comme tout produit phytosanitaire, les NNI doivent être utilisés avec parcimonie et prudence. La principale utilisation des NNI et la plus indispensable est celle qui est la moins polluante : l’enrobage de semences implique une utilisation à de l’ordre de quelques grammes par hectare, ciblée sur la graine, seuls les insectes suçant la sève des jeunes plantes que l’on souhaite protéger sont atteints par des doses toxiques. C’est bien le but. En comparaison toutes les anciennes techniques, encore autorisées, visant à protéger les jeunes plantes en pulvérisation implique des doses de l’ordre de au moins 100 grammes par hectare et peuvent malencontreusement atteindre des insectes non cibles.

Dans quel cadre les néonicotinoïdes seront-ils utilisés ? Est-ce une bonne proposition du gouvernement ?

Jean-François Proust : La proposition du gouvernement est plutôt bonne, oui, dans la mesure où elle est (enfin) guidée par le pragmatisme et non par l’idéologie. Si elle aboutit, les NNI ne seront utilisés qu’en enrobage des semences de betteraves pour une durée a priori limitée à deux ans dans des conditions très strictes. Ces conditions ne sont là que pour tenter d’amadouer les environnementalistes, ce qui serait très surprenant… Toutes ces restrictions ne font que conforter injustement la méfiance envers les NNI qui ne méritent pas leur mauvaise réputation.

Marcel Kuntz : Autant les interdictions de néonicotinoïdes en 2018 étaient influencées par le souci de plaire à la frange « écologiste » de l’électorat et aux ministres appartenant à ce courant de pensée, autant il semble que l’arbitrage gouvernemental a été favorable aux agriculteurs cette fois-ci. Il est vrai que la réalité imposait le pragmatisme !

Les insecticides sont ici utiles pour éviter la prolifération de pucerons qui affaiblissent les plantes en les piquant pour se nourrir. Ces pucerons transmettent également des virus, en l’occurrence l’agent de la maladie de la « jaunisse » qui peut toucher diverses plantes, dont la betterave. La « jaunisse » réduit la quantité de chlorophylle, donc la capacité de la plante de produire du sucre.

Il faut préciser que le traitement par un néonicotinoïde ne s’effectue pas par pulvérisation aérienne, mais par enrobage des semences par le produit. La dérogation à l’interdiction des néonicotinoïdes (prévue par la réglementation européenne) ne pourra donc s’opérer que lors des prochains semis, soit vers le mois de mars 2021 ; mais il fallait décider maintenant pour anticiper le choix des semences (pour que les producteurs de semences s’adaptent et pour que le choix des agriculteurs puisse s’exercer en faveur de la betterave).

La critique que l’on peut émettre est qu’il n’y a pas de solution pour cette année. Le pis-aller : les pertes de rendement de la campagne 2020 (20 à 30 % de perte, certains parlent de 50%) pourront donner lieu à une indemnisation dans le cadre du régime d’aide réglementaire.

Il faut aussi noter que les betteraves sucrières sont bisannuelles, c’est-à-dire ne fleurissent pas la première année (où elles sont récoltées), donc ne sont pas attractives pour les abeilles. Seuls les résidus posent donc question : le plan du gouvernement prévoit ainsi « l’interdiction de planter des cultures attractives de pollinisateurs, suivant celles de betteraves afin de ne pas exposer les insectes pollinisateurs aux résidus éventuels de produits ».

Avant de décerner des bons points au gouvernement français, il faut mentionner que le gouvernement belge avait largement anticipé le problème, puisque une telle dérogation est déjà effective depuis deux ans dans ce pays !

Existe-t-il des alternatives intéressantes et aussi efficace pour les producteurs de betteraves ? 

Jean-François Proust : A l’heure actuelle, il n’existe pas d’alternative crédible. Les autres insecticides utilisables aujourd’hui sont :
- nettement moins efficaces
- plus dangereux pour les abeilles
- plus dangereux  pour les insectes non cibles
- plus chers

Dans quelques années, il n’est pas impossible que des insecticides à base d’ARN interférent, très sélectifs de l’insecte cible, voient le jour. Si tel est le cas, le problème des effets indésirables des insecticides sera en grande partie résolu. Mais ces insecticides n’en sont aujourd’hui qu’au stade du développement. Etant donné les exigences réglementaires de l’UE, et plus encore de la France, il est très peu probable que cette technique soit utilisable avant une dizaine d’années.

Les producteurs de betteraves, mais aussi d’orge, de noisettes, de colza…, ne peuvent pas se permettre ce délai.

Marcel Kuntz : Essayons tout d’abord de cerner le désastre agricole, économique et social qui se profile en conséquence de l’interdiction des néonicotinoïdes sur la betterave (en gardant en mémoire le faible risque qu’ils posent : les abeilles ne sont pas attirées par cette culture…), en conjonction avec des conditions météorologiques favorisant la prolifération des pucerons (le réchauffement climatique ne va-t-il pas rendre cette situation habituelle ?).

Le prix de vente étant déjà historiquement bas pour cette culture, si suite aux difficultés pour mener leur culture les agriculteurs abandonnent la betterave, les coopératives, sucreries, sous-traitants vont disparaître. Les transporteurs des récoltes vont aussi souffrir. Il y aura aussi des conséquences sur la filière des biocarburants, des distilleries d’éthanol, et les éleveurs qui utilisent les résidus (pulpes) comme alimentation pour leurs animaux.

On le voit, protéger les insectes utiles est une chose raisonnable, mais qui doit tout aussi raisonnablement prendre en compte l’ensemble de la réalité du terrain. Dans un tel contexte, des alternatives seraient bien sûr bienvenues.

On peut citer d’autres insecticides : l’un deux, le Teppeki, a vu sa période de traitement être récemment autorisée de manière plus précoce. Mais un seul traitement est autorisé, ce qui n’a pas suffi. Certains fondent des espoirs sur le biocontrôle, c’est-à-dire « l’ensemble des méthodes de protection des végétaux qui utilisent des mécanismes naturels, en privilégiant l’utilisation de mécanismes et d’interactions qui régissent les relations entre espèces dans le milieu naturel ». C’est une piste de recherche, très politiquement-correcte, mais pas opérationnelle à ce jour en grandes cultures comme la betterave. Dans ce cas, le problème est que les prédateurs des pucerons arrivent trop tard, quand ces derniers ont déjà inoculé le virus.

Il reste la génétique, c’est-à-dire utiliser des gènes de résistance contre les pucerons et d’autres contre les virus. Autrement dit, la plante se défend elle-même ! La sélection génétique classique (par croisement) est possible, mais les biotechnologies offriraient les options les plus innovantes. Oui mais voilà, ce seraient des « OGM », et les écologistes les ont diabolisés. Donc la recherche est impossible dans un tel contexte idéologique, du moins en Europe.

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