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Capacité d'attention

Sommes-nous en train de devenir addicts à des contenus digitaux qui rendent impossible de se concentrer et d’apprécier la vraie vie ?

Publié le 24 juillet 2020
Avec l'utilisation des réseaux sociaux, de YouTube ou de certaines applications comme TikTok, notre capacité d'attention semble avoir évolué. Comment la durée des contenus digitaux impacte-t-elle notre cerveau ? Existe-t-il un risque d'addiction ?
André Nieoullon
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André Nieoullon est Professeur de Neurosciences à l'Université d'Aix-Marseille, membre de la Society for Neurosciences US et membre de la Société française des Neurosciences dont il a été le Président. 
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Yann Leroux
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Yann Leroux est docteur en psychologie et psychanalyste. Il s'est intéressé comme psychologue à la dynamique des relations en ligne. Auteur de "Les jeux vidéo ça rend pas idiot" et "Mon psy sur internet" éditions fyp tient le blog psyetgeek.
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Avec l'utilisation des réseaux sociaux, de YouTube ou de certaines applications comme TikTok, notre capacité d'attention semble avoir évolué. Comment la durée des contenus digitaux impacte-t-elle notre cerveau ? Existe-t-il un risque d'addiction ?

Atlantico.fr : Comment la durée des contenus digitaux impacte-t-elle notre cerveau ?

André Nieoullon : Votre présentation du thème de cette interview appellerait bien des commentaires tant la problématique est large, du contenu effectif des messages susceptibles de devoir être « compactés » à l’extrême,  à la notion même de messages « digitaux » obéissant à des formats de plus en plus contraints, et du coup aboutissant à des réductions tellement caricaturales que, s’ils n’étaient pas à même d’émaner y compris du Président des Etats Unis, on pourrait penser qu’il s’agirait d’une forme de communication encore bien immature, où le langage n’a pas encore trouvé totalement sa place…

Pour ma part, je m’en tiendrai aux conséquences que peuvent de fait avoir ces messages sur le cerveau, en rapport avec ce que vous appelez « le shoot de dopamine » et la satisfaction de voir l’impact de ses propres messages sur les réseaux sociaux, notamment. En ayant bien à l’esprit que la notion même de « système de récompense » associée à la dopamine n’est qu’un aspect bien réducteur des effets de ce neurotransmetteur majeur de notre cerveau qui intervient dans de nombreux aspects de nos comportements, il n’en est pas moins vrai que certains de nos neurones sécrétant de la dopamine dans de nombreuses synapses de la partie antérieure du cerveau jouent bien le rôle d’un système de récompense en rapport avec notre quête d’une forme ou une autre du « plaisir ». S’agissant plus largement de l’implication de ces neurones sécrétant de la dopamine dans ce que l’on désigne par « comportements motivés », l’idée -en simplifiant- est que la sensation produite par une information à valence (valeur) positive pour un individu (un message à connotation positive, mais aussi un simple aliment au goût agréable, une odeur suave, une mélodie harmonieuse, etc.) va se traduire par une sensation de plaisir. Et c’est ainsi que l’on se trouve « motivé » pour reproduire ce comportement qui nous a donné une sensation tellement agréable ; tel le cadre de la Silicon Valley si heureux du « retour » sous forme de « like » qu’il a de son propre message sur les réseaux sociaux…

De façon un peu plus précise, les neurones dopaminergiques agissent plutôt comme des « détecteurs de nouveautés » dans notre environnement. Par conséquent, chaque fois qu’un élément intervient que notre cerveau ne reconnaît pas, mais qui a une connotation agréable, la contrepartie est une activation de la sécrétion, (le « shoot ») de dopamine que vous évoquez. Mais dès que le signal de nouveauté est perçu, alors le système dopaminergique reprend son activité normale et reste attentif à toute nouvelle situation qui pourrait intervenir, même si la présentation du signal agréable initial se poursuit. Par conséquent, une fois le plaisir ressenti suite à la « détection » de l’évènement agréable, et même si la sensation de plaisir se poursuit un peu, très vite les neurones dopaminergiques ne sont plus majoritairement impliqués. Reste alors que l’une des façons de « réactiver » le système d’alerte est bien de multiplier les évènements empreints de nouveauté, plutôt que de prolonger une situation, certes agréable, mais qui conduit rapidement à un émoussement des sensations…

C’est alors dans un tel contexte que l’on peut imaginer que la multiplication des messages dans un temps court donné puisse conduire à un état de satisfaction tellement agréable qu’il amène à vouloir être répété ! Multiplier les « likes » est tellement plus satisfaisant, au risque de messages aux contenus caricaturaux tellement ils sont peu explicites ou, au contraire, beaucoup trop explicites et sans nuance…

Mais multiplier ces messages de façon effrénée présente aussi l’inconvénient d’une perte d’attrait du cerveau pour la nouveauté, ce qui se traduit par une réponse de moins en moins forte du système dopaminergique, ce que les neurobiologistes nomment « habituation » pour rendre compte d’une réactivité émoussée de ces neurones à chaque nouvelle stimulation du même type. Un peu comme les tweets à répétition de Donald Trump, qui prêtent de moins en moins à jubilation, sauf pour ses partisans les plus primaires ! La réponse est alors de tenter de nouveaux messages encore plus percutants, de façon à déclencher à nouveau la réponse dopaminergique, et, partant, le plaisir qui peut lui être associé. Tel pourrait être une réponse qui, hors du contexte de temporalité, serait basée sur une multiplication de messages courts plutôt qu’un long discours, explicite, certes, mais tellement ennuyeux !

Nous avons commencé à lire des romans au XIXème siècle, puis nous avons regardé des films, puis des séries puis des vidéos YouTube pour finir avec des vidéos de 30 sec. Notre capacité d’attention est-elle en chute libre ? 

Yann Leroux : On estime l’attention humaine comprise entre quatre et sept unités. On peut garder des éléments dans notre mémoire pendant quelques secondes pour construire notre raisonnement. C’était vrai au XIXème siècle et c’est encore vrai aujourd’hui. 

Depuis le Web 2.0, on voit qu’il y a une diffraction des contenus mais ce n’est pas parce que l’on regarde des vidéos de sept secondes que nous ne sommes pas capable de reconstruire le fil de toutes les vidéos que nous avons vu. 

Peut-on parler d’addiction lors de la consommation de contenus du Web 2.0 ? Y a-t-il des risques d’addictions ?

André Nieoullon : Si le raisonnement que je viens de tenir à quelque chance de traduire une certaine réalité du fonctionnement cérébral, alors le risque existe d’une addiction à ces messages improbables. Clairement, s’agissant de la multiplication déraisonnée et frénétique de messages sur les réseaux sociaux, elle s’apparente à un comportement addictif, à n’en pas douter. La comparaison est facile avec des comportements de stratégie d’auto administration de drogues attestant de signes de dépendance. C’est un peu comme si la production hors limite de ces messages pouvait être assimilée à une prise de cocaïne ou tel ou tel autre psychostimulant, dont les effets seraient de prolonger l’effet de la dopamine dans le cerveau. La recherche de toujours plus de plaisir lié à ce comportement compulsif passe alors, comme je l’ai évoqué, par une sorte de surenchère de messages toujours plus percutants. Et comme la réponse normale (physiologique) du système dopaminergique, est adaptative, conduisant à une forme de « tolérance » qui atténue la réponse, alors il faut toujours frapper de plus en plus fort pour conserver ces « likes » tellement jouissifs !

Yann Leroux : Cela semble exagéré car c’est une étude qui n’est absolument pas close comme elle peut l’être pour les jeux-vidéos. Les dispositifs numériques sont interactifs et on est capté pour réagir mais cela n’est pas synonyme d’un problème. Le maître mot dans ce débat c’est l’éducation, elle permet de comprendre pourquoi ces contenus sont poussés dans un compte, d’analyser ce qui se passe lorsque l’on pousse un « like ».

Les enfants doivent savoir comment se forme leur activité numérique. Pour le moment, ils la construisent seuls en dehors du regard des adultes. Il est important que les adultes fassent un pas vers eux et les aident à construire une culture numérique en lien avec la culture précédente. Le numérique et les formats courts n’arrivent pas dans l’histoire de la culture à n’importe quel moment, ils sont en lien avec une histoire. 

Comment l’enseignement peut-il rivaliser avec des formats courts où tout est résumé en 140 caractères ou 30 secondes ? 

Yann Leroux : Il n’y a pas de rivalité à avoir, les deux outils forment la culture. Les enseignants doivent prendre en compte les nouvelles donnes numérique. Les adultes de demain auront besoin à la fois d'une capacité à prêter une attention dans un moment très bref afin d’identifier les bons contenus dans un flot d’information et d’une capacité de concentration sur des longs moments. Il est nécessaire de revenir après coup sur les informations captées dans le flux. 

On doit mélanger des cultures numériques, très oralisées, avec des cultures cristallisées qui sont des cultures du livre. 

Les application conçues par la Silicon Valley sont-elles construites pour créer de l’addiction ? 

Yann Leroux : Je ne le crois pas. Le modèle basé sur une compréhension de l’addiction n’est pas validé par l’utilisation. La façon dont fonctionne la dopamine n’est pas appliquée dans l’addiction de cette manière là. La dopamine est une hormone qui nous aide à percevoir tout changement. Elle est impliquée dans la représentation dans l’espace et quand on joue aux jeux-vidéos on navigue dans l’espace donc de la dopamine est libérée dans le cerveau lorsque l’on joue. 

Les niveaux de dopamine qui sont libérés quand on joue aux jeux-vidéos sont faibles et comparable à celui sécrété lors de la lecture d’un livre, dans ce cas on ne parle pas d’addiction à la lecture. 

Comment pouvons-nous nous détacher de ces contenus ?

André Nieoullon : N’en doutez pas, si l’on parle de « dépendance » à ce mode de communication comme l’évoquent dans votre commentaire les cadres de la Silicon Valley, alors il paraît nécessaire de mettre en place un protocole de sevrage, qui viserait à interrompre cette forme de communication qui n’en est pas vraiment une, au risque que le syndrome de sevrage s’accompagne d’un sévère phénomène « de manque ». On le voit, les analogies de ces comportements compulsifs avec les addictions aux drogues ne sont pas que des vues de l’esprit. Et du coup il est envisageable que ces comportements puissent objectivement relever de déviances nécessitant l’intervention de psychothérapeutes. Ou pas, selon que l’on reste dans une forme de plaisir ou de souffrance liés à ces bizarres interactions sociales !

Yann Leroux : Bien évidemment. D’ailleurs les éditeurs de jeux-vidéos sur mobile savent que le téléchargement d’un jeu ne suffit pas car la moitié des applications téléchargées ne sont pas utilisées. Si quelqu’un ne joue pas à une application pendant une journée, il y a de très fortes chance qu’il ne revienne pas alors que si on ne prend pas une dose de crack pendant une journée la dépendance est différente. 

On se désengage très rapidement et c’est la grande crainte des applications. Les personnes en charge de la conception savent qu’il faut faire tourner ces applications avec de nouvelles fonctionnalités pour que les utilisateurs restent. Les personnes qui utilisent ne sont pas « addicts » aux applications, ce qui les intéressent ce sont les interactions sociales. 

Il vaut mieux se demander comment utiliser ces applications pour améliorer l’accès à la culture que d’étudier une prétendue addiction. 

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