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© YOAN VALAT / POOL / AFP
Bonnes feuilles

Elections municipales 2020 : la démocratie à l’épreuve du coronavirus

Publié le 12 juillet 2020
Saveria Rojek publie "Impitoyable : Mairie de Paris : la folle campagne qui a changé la politique" aux éditions Stock. Jamais, dans l’histoire politique française, on n’aura vécu une campagne municipale aussi folle, aussi chaotique, aussi violente que cette bataille pour la Mairie de Paris. Extrait 2/2.
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Après avoir travaillé plusieurs années à la rédaction de Paris Match, comme journaliste chez M6, puis à la rédaction d’Europe 1, Savéria Rojek rejoint Public Sénat en septembre 2007. Elle y présente les journaux ainsi que différentes émissions comme...
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Saveria Rojek publie "Impitoyable : Mairie de Paris : la folle campagne qui a changé la politique" aux éditions Stock. Jamais, dans l’histoire politique française, on n’aura vécu une campagne municipale aussi folle, aussi chaotique, aussi violente que cette bataille pour la Mairie de Paris. Extrait 2/2.

Emmanuel Macron est furieux. Il traverse Paris en voiture et, partout, des grappes de badauds s’agglutinent sous le soleil fragile de mars. D’autant qu’au téléphone, les nouvelles ne sont pas rassurantes : « Ça arrive fort dans les services hospitaliers. » Le fils de médecins qu’il est croit en la science. Le Président a beau avoir appelé à « limiter les déplacements au strict nécessaire », les Français continuent de se masser dans les parcs et les rues pour profiter du printemps naissant.

En ce samedi 14 mars, le soleil inonde la capitale. Dans l’air flotte certes un vent d’anxiété face à ce virus qui, dit-on sur les plateaux télé, s’apprête à envahir le pays. L’avant-veille, le chef de l’État a annoncé la fermeture des écoles et conseillé à la population de rester chez elle, mais aucune mesure d’interdiction formelle n’a été émise, et puis les élections sont maintenues le lendemain… l’heure est encore à l’insouciance. Même insouciance, même légèreté, même printemps naissant, avant que ne s’abatte, sur l’Oran des années 1940, la peste de Camus. Troublante similarité. Bientôt viendront la solitude, la peur, la détresse des soignants, les applaudissements de 20 heures et les enterrements sans communion. Quelle ironie, ces soignants qui depuis des mois appellent à l’aide et à qui l’on objecte les contraintes budgétaires, il leur incombe désormais de sauver la patrie en danger.

Pourtant, à l’Élysée, à Matignon, l’angoisse se propage, la gravité envahit les visages. Dans la matinée, les experts du conseil scientifique ont demandé le passage au stade 3, l’épidémie progresse, les services de réanimation commencent à être submergés. Décision est prise de fermer les bars et les restaurants le soir même. Édouard Philippe l’annonce en direct à 19 heures. Pour les Français, c’est une déflagration. Pour la classe politique, l’occasion de se prêter encore quelques heures au jeu politicien.

Toute la journée, Emmanuel Macron est assailli de messages : on le presse de reporter les municipales. Mais une telle décision serait une folie institutionnelle à quelques heures de l’ouverture du scrutin outre-mer. François Bayrou, dont la parole est toujours écoutée attentivement par le Président, tente de le convaincre : comment demander aux Français de rester chez eux, fermer les bars et restaurants, tout en leur imposant de se rendre aux urnes ? Certains menacent : « Ce serait un coup d’État », lance un Christian Jacob, infecté depuis par le virus. Ils seront nombreux en politique à être contaminés, des ministres, des députés, des maires. Et nombreux à payer de leur vie, dont le flamboyant Patrick Devedjian. En attendant, les rumeurs enflent, les constitutionnalistes réfléchissent à tout-va : et pourquoi pas l’article 16 qui octroie les pleins pouvoirs au chef de l’État ? Mais c’est précisément pour éviter tout procès en autoritarisme que cette option a été écartée dès le jeudi soir. Ce jour-là, Emmanuel Macron a longuement parlé avec Laurent Fabius, le président du Conseil constitutionnel. « Un questionnement sur l’usage de l’article 16 », lâche un proche du chef de l’État. Preuve que ce dernier a bien pensé à appliquer cet article de notre Constitution qui octroie les pleins pouvoirs au Président de la République. Certains membres du gouvernement s’attendent eux à un Conseil des ministres extraordinaire avant minuit.

Il est trop tard. « Ils se sont mis dans une nasse. La classe politique leur serait tombée dessus », lâche Emmanuel Grégoire, le premier adjoint d’Anne Hidalgo. Toute la journée de samedi, l’équipe municipale pense que le report du premier tour va être annoncé. À 19 heures, après les déclarations d’un Édouard Philippe le visage plus fermé que jamais, le doute n’est plus permis : les élections auront lieu. « Je ne voulais pas que le pays pense qu’il y avait une manipulation, que les gens puissent se dire que j’avais trouvé là un prétexte pour ne pas les organiser.

Quand la défiance s’installe, elle est irrémédiable », confiera Emmanuel Macron quelques semaines plus tard au journal Le Point. Tragique absurdité alors que le pays bascule en quelques heures dans la brutalité crue de la maladie et que chaque soirée est désormais rythmée par la litanie des morts égrenée par le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon.

La crise du coronavirus a bouleversé ces derniers jours de campagne. Anne Hidalgo, avec le calme et le sang-froid qui la caractérisent, en sourit : « Je suis latine, c’est difficile pour moi de ne pas embrasser, de ne pas prendre les gens dans mes bras. Votez en pensant à vos enfants », lâche la candidate en ces dernières heures de compétition.

Au même moment, de l’autre côté de la Seine, Olivier Véran, stylo à la main, hésite un infime instant. Dans sa tête, ces couples qui vont devoir annuler leurs mariages, ces familles séparées, la France des restaurants à qui on demande de baisser définitivement le rideau de fer. Finalement, le ministre de la Santé appose sa signature au bas des neuf articles de l’arrêté qui fige la vie du pays : dès ce soir minuit, sur tout le territoire, les commerces, les cafés, les musées, tous doivent fermer. Une des décisions « les plus compliquées » qu’il aura eu à prendre », confiera le ministre.

Le dimanche, les Français – peu nombreux – se rendent aux urnes. On ne s’approche pas les uns des autres, on s’asperge de gel hydroalcoolique. Drôle de journée électorale. Les QG, d’ordinaire pris d’assaut, sont vides, les médias tenus à bonne distance à l’extérieur. Le pays a déjà basculé. « Faites attention, c’est un très sale truc ce virus », alerte au téléphone Philippe Grangeon, le conseiller du chef de l’État. En ce dimanche 15 mars, l’heure n’est plus aux considérations politiques d’une campagne électorale.

Dans le 5e arrondissement, la candidate de la majorité va voter. Acte manqué, Agnès Buzyn oublie ses papiers d’identité, ce qui l’empêche de glisser son bulletin dans l’urne. Vite, l’équipe court récupérer les papiers pendant que la candidate patiente devant le bureau de vote. Pense-t-elle alors aux dernières municipales, où elle avait voté… pour Anne Hidalgo ! Le lendemain, elle confiera au Monde avoir vécu ces derniers jours de manière « dissociée ».

Après avoir voté au Touquet, les Macron rentrent à Paris. Et alors que le Président reprend les réunions rythmées par les alertes sanitaires, Brigitte Macron fait quelques pas sur les quais de Seine. Elle en revient effrayée de l’affluence sous ce premier soleil de mars. Les Français n’ont pas compris, ou bien le gouvernement n’a pas été assez clair. Même consternation pour Olivier Véran qui arrive de Grenoble : « J’ai vu aujourd’hui des grands-parents joyeux avec leurs petits-enfants, des belles images, il fait beau, mais le virus est invisible. » Albert Camus décrivait déjà ceux espérant « toujours que l’épidémie allait s’arrêter. En conséquence, ils ne se sentaient encore obligés à rien ». Pourtant d’ici quelques jours, des milliards d’êtres humains, la moitié de la planète, vont se retrouver enfermés. Une peur archaïque, ancestrale, qui ressuscite partout les mêmes déserts. Partout la stupeur et l’anxiété, partout la tragédie et les deuils.

A lire aussi : Elections municipales 2020 : comment la candidature de Rachida Dati a assuré la survie de la droite à Paris 

Extrait du livre de Saveria Rojek, "Impitoyable : Mairie de Paris : la folle campagne qui a changé la politique", publié aux éditions Stock 

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