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© STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
© STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
Traces du virus

Coronavirus : pourquoi la question des toilettes est essentielle dans le défi du retour à la normale

Publié le 20 mai 2020
Les toilettes publiques dans les cafés, les restaurants ou dans les entreprises font craindre des risques potentiels de contaminations. Comment est-il possible de garantir une protection "absolue" ? Pourquoi est-il important de ne pas confondre hygiène et propreté dans le cadre de la lutte contre la CoVid-19 ?
Stéphane Gayet
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Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier. 
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Les toilettes publiques dans les cafés, les restaurants ou dans les entreprises font craindre des risques potentiels de contaminations. Comment est-il possible de garantir une protection "absolue" ? Pourquoi est-il important de ne pas confondre hygiène et propreté dans le cadre de la lutte contre la CoVid-19 ?

 

Atlantico.fr : Pourquoi les entreprises, restaurants et autres lieux qui possèdent des sanitaires publics sont-ils si inquiets concernant la contamination à la CoVid-19 ?

Stéphane Gayet : C’est lié à une confusion ancienne et tenace, entre les termes propreté, salubrité et hygiène. Ces trois termes sont radicalement différents, ils n’ont pas du tout le même sens.

La propreté est le résultat du nettoyage ; c’est un état agréable et rassurant, qui concerne aussi bien les surfaces que les objets, les vêtements et l’extérieur du corps humain (peau et phanères : cheveux, poils et ongles). La propreté est une notion sensorielle (vue, olfaction et toucher). Elle est éducationnelle, culturelle, caractérielle et aussi instinctive chez la femme. Elle est certes bienséante, mais elle a également un caractère fonctionnel : ce qui est propre se voit mieux, s’utilise mieux, s’entretient mieux et se conserve mieux. Aussi la propreté demande-t-elle du travail, de l’énergie et du temps. Elle est en cela un élément de confort. Enfin, la propreté est une notion strictement macroscopique et sensorielle, elle ne concerne pas les microorganismes. L’expression de « propreté bactériologique », parfois employée, est fautive, c’est un non-sens. A priori, la propreté n’a rien à voir avec le risque infectieux.

La salubrité est un terme ancien, moins employé de nos jours. C’est également une notion très macroscopique. Ce terme est surtout appliqué aux habitations, aux locaux divers et à leur environnement immédiat. Les critères de la salubrité sont plutôt négatifs : pas d’humidité, pas de colonie de champignon, pas d’animaux nuisibles (rats, souris, blattes, termites, capricorne…), pas de pourriture, pas de mauvaises odeurs, pas de déchets, pas d’excréments et une propreté élémentaire, minimale. Dans le concept de salubrité, il y a la notion de préserver la santé. La salubrité fait le lien entre la propreté et l’hygiène. Mais la notion de salubrité repose sur une conception primaire et grossière de l’hygiène.

L’hygiène est très différente de la propreté et de la salubrité. Ces deux dernières sont simples, intuitives, faciles à comprendre, alors que l’hygiène est une notion complexe et contrintuitive. La définition que nous indique le dictionnaire Le Robert est sans ambages : « Partie de la médecine qui traite des mesures propres à conserver et à améliorer la santé ». L'hygiène est un ensemble de savoirs et de pratiques. Son domaine est celui de la prévention. Dans la mythologie gréco-romaine, Hygie est la déesse de la santé. Quant à Esculape pour les Romains et Asclépios pour les Grecs, il est son père, le dieu de la médecine. La médecine consiste d’abord à soigner des personnes atteintes de maladie : elle ne concerne pas beaucoup les sujets bien portants, ce qui relève de la prévention. La santé est selon l'Organisation mondiale de la santé ou OMS « Un état de complet bien-être sur tous les plans ». Pour rester en bonne santé, il convient d'adopter un comportement préventif. C’est ainsi qu’Hygie est la déesse de la prévention sanitaire, car celle-ci permet de conserver une bonne santé, ou du moins, elle y contribue. Attention : On peut trouver sur certaines pages internet : « Hygie est la déesse de la santé et de la propreté ». C'est une erreur et même une vraie ineptie. La propreté n'a aucunement besoin d’une déesse, tant elle est basique. Il y a plusieurs hygiènes : l’hygiène du sommeil, l’hygiène de l’alimentation, l’hygiène sexuelle, etc. Quand le mot hygiène est employé seul, il signifie « hygiène microbienne » : son objet est essentiellement la prévention primaire des maladies infectieuses, donc la prévention de la contamination. Quand on a compris que les microorganismes (bactéries et virus) potentiellement pathogènes pour l’homme ont pour réservoir essentiel le corps humain et accessoirement l’animal, très accessoirement l’environnement, on peut commencer à mettre en œuvre l’hygiène microbienne de façon efficace.

L’un des pères de l’hygiène est le Docteur Adrien Proust (1834-1903), père du célèbre écrivain Marcel. Les bactéries ont été découvertes au XVIIIe siècle (bactérie, terme créé en 1838 par Ehrenberg, d'après un mot grec signifiant « petit bâton »). Le médecin Adrien Proust s’est passionné pour les maladies infectieuses et l’hygiène. Il est devenu à son époque un expert reconnu internationalement dans ces deux domaines. Il fut aussi un promoteur de la santé publique. Mais il faut situer son activité dans son contexte : Adrien Proust s’est surtout investi dans la lutte contre les épidémies meurtrières de peste, de choléra et de fièvre jaune. Or, la lutte contre ces trois maladies relève surtout de la salubrité, qui n’est que la partie apparente et schématique de l’hygiène. On découvrait le monde bactérien et l’on s’imaginait que toutes les bactéries étaient dangereuses pour l’homme, alors qu’aujourd’hui on sait pertinemment que c’est l’inverse (les bactéries potentiellement pathogènes pour l’homme sont une exception dans le monde bactérien).

La peste est une maladie bactérienne transmise à l’homme par la puce du rat : cela suppose que les rats soient dans les habitations. Le choléra est une maladie bactérienne strictement humaine ; les êtres humains se contaminent entre eux par les mains sales, l’eau polluée par les excréments humains et la nourriture contaminée par l’eau polluée ou par des mains sales. La fièvre jaune est une maladie virale transmise par les moustiques du genre Aedes (comme Aedes albopictus, le moustique tigre ; les moustiques indigènes de France appartiennent plutôt au genre Culex). Une habitation salubre ne laisse pas pénétrer les rats à l’intérieur du domicile, a une installation et des équipements sanitaires empêchant de se contaminer à partir des matières fécales de l’homme et supprime tous réservoirs d’eau douce stagnante et sale à sa proximité immédiate. On voit ainsi que la lutte contre ces trois maladies relève surtout de la salubrité. Mais ce n’est là que la partie grossière, schématique et visible de l’hygiène. Aujourd’hui, nous n’en sommes plus du tout là ; or, beaucoup de personnes considèrent aujourd’hui l’hygiène comme on la considérait au XVIIIe siècle.

Au XVIIIe siècle, on pouvait effectivement se contaminer en allant dans des toilettes ouvertes au public, car les installations et les équipements étaient plus que rudimentaires : ce qui paraît normal et même évident aujourd’hui (w.c., lunette ou siège, papier de toilette, chasse d’eau, robinet, savon, essuie-main, etc.) était pour ainsi dire absent. De ce fait, les vibrions (bactéries) du choléra pouvaient se retrouver un peu partout et on risquait de se contaminer aux toilettes (lieux d’aisance).

Mais le risque a complètement changé à ce jour et on ne peut pratiquement pas (plus) se contaminer avec la cuvette des w.c., ni l’abattant ou lunette et encore moins le sol ou les murs. La propreté des toilettes ou sanitaires ne concerne pas l’hygiène, mais uniquement la propreté, la simple propreté, et dans les cas extrêmes la salubrité : elle concerne l’esthétique, le confort, le respect et la qualité perçue, rien d’autre. En d’autres termes, la saleté des w.c. n’expose pas à un risque infectieux, et surtout pas au risque de CoVid-19 dont l’agent est un virus (particule inerte sans métabolisme et qui s’inactive spontanément en quelques heures), qui plus est un virus respiratoire enveloppé (donc fragile).

Y a-t-il des zones particulièrement vectrices de bactéries dans les sanitaires ? Comment assurer au public une protection « absolue » ?

Sur le plan de l’hygiène, la seule chose qui compte dans des toilettes ouvertes au public est l’équipement pour le lavage des mains et ses accessoires. C’est là la règle générale : après avoir été aux toilettes, que ce soit pour déféquer, uriner ou se remaquiller et se recoiffer, il importe avant de quitter ce lieu, de se laver les mains à l’eau et au savon avec une bonne technique (compter au minimum 20 secondes) et de se les sécher de façon hygiénique. La technique de lavage des mains n’est pas intuitive, elle s’apprend (six ou sept étapes selon la technique).

Il est pour le moins désagréable d’aller faire ses besoins dans des toilettes vraiment sales, mais les microorganismes éventuellement récoltés sur notre peau ou nos vêtements ne nous rendront pas malades. D’une part, parce que la très grande majorité des microorganismes ne sont pas pathogènes pour l’homme ; d’autre part, parce qu’un microorganisme potentiellement pathogène ne peut nous infecter qu’en passant par une porte d’entrée (muqueuse). Le scénario selon lequel on se contaminerait la muqueuse anale avec un microorganisme potentiellement pathogène, contamination qui donnerait lieu à une infection, est très peu probable. En revanche, la seule chose qui compte ou presque, c’est de se laver efficacement les mains avant de quitter les sanitaires. La contamination par le SARS-CoV-2 est chez certains une hantise : c’est un virus respiratoire fragile qui est incapable de coloniser l’environnement, à la différence des bactéries : il est inerte et dispersé, il ne s’accroche pas aux surfaces, ce n’est qu’une particule biologique associée à des mucosités et qui est vouée à l’inactivation spontanée par dessiccation ou à l’élimination par simple nettoyage.

Il faut cesser de s’imaginer que le coronavirus est partout dans l’environnement et nous menace : portons correctement un masque efficace, respectons la distance d’un mètre cinquante et arrêtons de désinfecter l’environnement qui est une mesure – particulièrement avec un virus respiratoire fragile – plus rassurante et illusoire que véritablement utile. On se trompe de cible, et c’est contreproductif : pendant que nous désinfectons les voitures de transport en commun et les écoles, les Vietnamiens portent un masque efficace et ont très peu de malades CoVid-19 (leurs données sont a priori dignes de confiance, à la différence de la Chine).

Pourquoi est-il important de ne pas confondre hygiène et propreté dans le cadre de la lutte contre la CoVid-19 ?

Avec la CoVid-19, la propreté n’apporte pas grand-chose ; elle rassure les gens, mais ne les protège pas. Dans nos gestes et actes de la vie courante, nous avons la fâcheuse habitude de nommer « hygiène » beaucoup de choses qui ne concernent en réalité que la propreté. Dans les expressions suivantes, les mots hygiène et hygiénique sont fautifs : rayon d’hygiène (supérette, supermarché), produits d’hygiène, accessoires d’hygiène, papier hygiénique, serviette hygiénique, tampon hygiénique, manquer d’hygiène, hygiène des locaux, hygiène des habitations, société d’hygiène, prestataire d’hygiène, etc. La vérité est que le mot « hygiène » est flatteur, il est valorisant, il rassure et fait vendre. À chaque fois que l’on utilise le mot hygiène ou l’adjectif hygiénique, il faut se demander « quelle maladie évite-t-on ? » : si l’on n’évite aucune maladie, ce n’est que de la propreté. Une personne qui ne se lave pas souvent, qui porte des vêtements et des cheveux sales, n’est pas une personne qui manque d’hygiène, c’est une personne sale. Des locaux particulièrement sales peuvent parfois être qualifiés d’insalubres, mais de nos jours dans un pays moderne, cela n’a rien à voir avec de l’hygiène.

L’hygiène est une discipline fort complexe, c’est pour cela qu’elle est si mal comprise et appliquée ; et puis en France particulièrement, elle fait souvent sourire et même ricaner.

Quand il s’agit d’hygiène microbienne personnelle ou collective, il faut penser aux mains, aux muqueuses et à tout ce que touchent les mains au quotidien (poignées, rampes, mains courantes, nourriture…). Il faut retenir qu’un microorganisme ne peut nous infecter que s’il se trouve au niveau d’une porte d’entrée, essentiellement une muqueuse (yeux, narines, lèvres, bouche, muqueuse génitale et muqueuse anale). La règle d’or : se laver systématiquement et efficacement les mains, non pas toutes les heures ni très régulièrement, mais avant de toucher une muqueuse ou quelque chose qui va toucher une muqueuse : c’est assez simple et très efficace. Et puis avec les virus respiratoires, il y a bien sûr le port du masque et la distance de sécurité.

Celles et ceux qui pensent que l’hygiène consiste à désinfecter leur environnement immédiat vont continuer à s’intoxiquer avec des produits chimiques et à ne pas comprendre comment une infection virale peut les atteindre.

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