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Machine aveugle

Instituteur de Malicornay : à quoi joue l’éducation nationale ?

Publié le 22 février 2020
Le 4 Juin 2017, Matthieu Faucher - instituteur du Malicornay (Indre) - était suspendu de son poste pour avoir fait lire des extraits de la Bible à ses élèves. Depuis, il continue à se batte pour que le rectorat le réintègre... malgré les injonctions du tribunal.
René Chiche
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René Chiche est professeur de philosophie, Vice-président Action & Démocratie CFE-CGC, membre du Conseil supérieur de l’éducation, Référent Agrégés Action & Démocratie.
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Le 4 Juin 2017, Matthieu Faucher - instituteur du Malicornay (Indre) - était suspendu de son poste pour avoir fait lire des extraits de la Bible à ses élèves. Depuis, il continue à se batte pour que le rectorat le réintègre... malgré les injonctions du tribunal.

Le 4 juin 2017, j’apprenais par des articles de la presse locale partagés sur les réseaux sociaux qu’un instituteur de la République, exerçant son métier dans l’école communale d’un village de l’Indre nommé Malicornay, avait été suspendu. Etait-ce une nouvelle affaire de pédophilie ? S’agissait-il d’une grave faute professionnelle qui nécessitait qu’on l’éloigne de toute urgence des élèves qu’on lui avait imprudemment confiés ? Pas du tout. Sa suspension, bientôt suivie d’une mutation d’office, sanctionnait ce que sa hiérarchie qualifia de « faute grave » et d’« entorse à la laïcité » (sic). L’instituteur en question s’était en effet rendu coupable d’avoir fait lire et étudier plusieurs extraits de la Bible à des élèves qu’il ne voulait pas laisser dans l’ignorance en cette matière ! N’avait-il pas entendu l’un d’entre eux lui demander un jour qui était « le barbu qui fait de la gym sur une croix à côté de la salle des fêtes ? » N’avait-il pas constaté, en abordant le baptême de Clovis, que presque aucun de ses élèves ne savait ce qu’était un baptême ? Et ne constate-t-on pas jusqu’en terminale que fort peu d’élèves connaissent le sens d’expressions telles que « le fruit défendu », « être pauvre comme Job » ou « porter sa croix » ?

Par l’entremise d’un professeur que je connaissais et qui s’était occupé de cet instituteur lorsqu’il n’était que stagiaire, j’eus accès aux pièces du dossier dont je pus vérifier qu’il était cousu de fil blanc. Je n’en avais nul besoin en réalité pour être certain par avance que cet instituteur était totalement innocent du crime dont on l’accusait. Ma demande d’avoir accès au dossier était uniquement déterminée par le désir de découvrir l’ampleur de la mauvaise foi de sa hiérarchie, seule gravement fautive dans cette affaire, et à plus d’un titre. Loin de devoir être blâmé et sanctionné parce qu’il avait fait étudier à ses élèves des extraits de la Bible, il aurait dû au contraire être félicité et donné en exemple à ses pairs. Mais puisqu’il n’en fut rien et que, malgré le soutien unanime de ses élèves et de leurs parents, cet instituteur continuait d’être persécuté par un personnel d’encadrement qui ne lui arrivait à la cheville ni intellectuellement ni moralement, je voulus m’entretenir directement avec lui, non sans m’être préalablement déclaré solidaire de « l’instituteur de Malicornay » en tant que professeur de philosophie et avoir en conséquence réclamé qu’on me sanctionne aussi puisque j’étais coupable du même forfait – et qu’on sanctionne également tous les professeurs qui instruisent leurs élèves pendant qu’on y était !

La longue conversation téléphonique que j’eus avec lui confirma ce que je pressentais : ce professeur des écoles n’était pas le premier venu. Titulaire d’une licence de lettres classiques, il possédait un haut niveau de culture et manifestait une parfaite maîtrise des sujets que nous abordâmes durant cet entretien. Je fus également sensible à la conscience qu’il avait de l’importance de sa tâche en tant que professeur des écoles, dont il était clair que pour lui, elle consistait à instruire et non faire de la garderie. Avant même d’en venir aux faits, je comprenais donc qu’il faisait partie de ces gens dont d’autres veulent la perte pour ne pas avoir à prendre conscience de leur propre défaillance et entreprendre de se relever. Je me disais que sa sanction n’était finalement que la énième réplique du procès de Socrate, lequel fut condamné à mort par ceux-là mêmes qu’il s’efforçait de rendre meilleurs, non pas certes en leur faisant la leçon, mais par son seul exemple, c’est-à-dire en se contentant de se rendre lui-même meilleur.

Ce qui était reproché à cet instituteur, il le faisait pourtant depuis des années sans avoir jamais rencontré la moindre difficulté. Et, d’après ce que je perçus au cours de notre échange mais aussi ce que j’ai constaté par la suite en consultant les documents préparatoires de ses leçons qu’il me transmit, il le faisait avec une application, une rigueur et une clairvoyance forçant le respect. Les faits ? Les voici : entre deux « séquences » de longueur équivalente consacrées à d’autres sujets d’études littéraires, il avait conçu une « séquence » de dix heures, qui ne dura d’ailleurs que six heures étalées sur trois semaines, intitulée « Le christianisme par les textes ». L’objet de ce cours consistait à faire étudier dans une perspective purement littéraire, ce qui est à souligner, des passages de l’Ancien et du Nouveau Testament qu’il avait sélectionnés en s’appuyant sur les textes les plus fréquemment cités et reproduits dans les manuels scolaires eux-mêmes, ne retenant de ce florilège que ceux qu’il jugeait les plus indispensables à la culture de ses élèves compte tenu de leur âge. Car c’est bien de culture qu’il s’agit ici, et non de « religion » comme le prétendirent, non sans malveillance ni stupidité, ceux qui jetèrent en pâture son travail aux profanes sous la grotesque qualification d’« entorse à la laïcité ». Jamais cet instituteur n’avait eu l’idée ni l’intention d’aborder en classe la religion en tant que telle, matière qui ne relève évidemment pas de son magistère. Il s’agissait uniquement de donner aux élèves la connaissance directe, c’est-à-dire par la lecture des textes, de ce qui constitue, qu’on le veuille ou non, l’un des fondements de la culture occidentale dont nous sommes héritiers. La culture occidentale n’est, à première vue, qu’une culture particulière. Mais c’est aussi au sein de la culture occidentale que s’est progressivement élaborée la conscience de l’universalité de toute culture, dont le corollaire est celle de la relativité de tous les us et coutumes, de tous les folklores souvent confondus avec la culture parce qu’on les désigne en usant du même mot. Cependant, la culture singulare tantum, la culture « en tant que singulier », n’est pas exactement la même chose que celle dont on peut parler au pluriel. Elle consiste dans la lecture des grands textes, ou encore des « classiques », c’est-à-dire des textes qui sont dignes d’être lus en classe. Et la Bible en fait évidemment partie. Prétendre le contraire reviendrait à traiter ce texte de façon privilégiée ou exceptionnelle. Il est cocasse de constater que ceux qui se piquent de « laïcité » puissent refuser qu’on étudie la Bible comme on étudierait n’importe quel autre texte, la traitant ainsi, à leur esprit défendant, comme « la parole de Dieu » qui n’aurait pas sa place à l’école publique. Nous verrons au cours du chapitre suivant que c’est justement contre l’interdiction de lire la Bible que le philosophe Spinoza écrivit le Traité théologico-politique, lequel traité n’est rien d’autre que le texte fondateur de la laïcité.

Revenons pour l’instant à Malicornay. La « séquence » sur le christianisme par les textes n’avait posé jusqu’en 2017 aucun problème. Elle n’avait suscité aucune difficulté, ni de la part des parents, ni de la part de la hiérarchie de notre instituteur. Pourquoi en serait-il allé autrement ? N’avait-il pas toujours pris soin, étant lui-même agnostique, de présenter ces textes comme des mythes, de les commenter à ses élèves avec la distance requise et de les croiser à cette fin avec d’autres approches, notamment scientifiques ? Cette année-là pourtant, à la fin du mois de janvier, il y eut une plainte de parents d’élèves – chose devenue d’autant plus fréquente dans l’éducation nationale qu’en plaçant « l’élève au centre », ce qui ne veut absolument rien dire, on a surtout installé les parents au cœur de l’école et mis de la sorte un pistolet chargé sur la tempe de tous les professeurs, comme je le montrerai plus tard. En guise de plainte, il s’agissait en réalité d’une lettre anonyme signée de « parents et grand-parents » (sic) dont l’identité reste encore un mystère. Intitulée « Prosélythisme (sic) à l’école de Malicornay », elle parvint à l’inspection académique sans que l’instituteur de Malicornay ne se doute de rien. En dépit de sa syntaxe approximative et de l’invraisemblance de son contenu, elle suffit à déclencher une machine aveugle dont les rouages sont cependant si parfaitement huilés par un personnel de service occupant des fonctions d’encadrement pour lesquelles il a une appétence inversement proportionnelle à sa compétence, qu’il est quasiment impossible de l’arrêter une fois qu’elle est mise en branle. C’est donc sur la foi, si l’on ose dire, de cette seule et pathétique lettre anonyme qu’un professeur de la République fut immédiatement suspendu, moralement détruit et privé ce faisant, par une hiérarchie qui était censée au contraire lui garantir sa protection, du droit le plus élémentaire qu’on accorde même aux plus grands criminels, à savoir la présomption d’innocence ! C’est sur la foi d’une simple lettre anonyme que sa hiérarchie dépêcha sur place un inspecteur qui avait pour seule mission d’établir « la faute » et de monter un dossier à charge en vue d’un règlement interne, discret, pour ne surtout pas faire de vague. Et c’est enfin sur la base d’un rapport d’inspection dont je prétends, pour en avoir lu des extraits, qu’il est aussi diffamatoire que consternant de bêtise, qu’un fonctionnaire dit d’autorité, en l’occurrence le directeur académique des services de l’éducation nationale (ce qu’on appelle un « DASEN » dans ce milieu si friand d’acronymes) se persuada tout seul, derrière son bureau, qu’il avait à faire à un dangereux prosélyte au point de le mettre en quarantaine. Car non content de le suspendre, ordre lui fut donné de pointer tous les jours dans les bureaux de l’inspection académique en y restant aussi longtemps que durait son service, mesure vexatoire parfaitement ignoble et d’autant plus perverse qu’elle offrait sa victime en spectacle aux regards navrés de l’assistance. Même son école n’avait pas été informée de la suspension pendant les quinze premiers jours, les élèves et leurs parents le croyant malade ou pire, décédé !

Après un premier entretien avec l’autorité académique qui l’avait suspendu, l’invraisemblance de l’accusation de prosélytisme fut établie, non sans difficulté toutefois tant elle comblait les fantasmes d’un inspecteur en mal d’exploit et dont le discernement est proche du néant. On prit alors des chemins de traverse car il fallait qu’il soit coupable. On lui reprocha d’abord, sans en fournir la moindre preuve, d’avoir « choqué les enfants » par la lecture de ces extraits de la Bible dont chacun sait qu’ils sont en effet éminemment sulfureux et à la limite de la pornographie ! Puis, l’absurdité d’un tel grief ne pouvant être plus longtemps dissimulée, on finit par se contenter de lui reprocher d’y avoir consacré trop de temps : effectivement, six heures de leçons sur une année scolaire pour étudier quelques mythes fondateurs de l’occident judéo-chrétien, c’est énorme et cela vaut bien une suspension d’office ! Et, comme cela n’était décidément toujours pas crédible, on se borna en fin de compte à lui reprocher le choix de ces textes, considérés comme « trop difficiles » – ce qui valait toujours une suspension d’office aux yeux de notre très clairvoyante hiérarchie académique ! Chacune de ces accusations, l’une plus stupide et grossière que la précédente, fut démontée point par point par notre homme, néanmoins abasourdi et très affecté par la situation invraisemblable où le mettait une institution à laquelle il avait pourtant accordé sa confiance jusqu’au bout. Mais il est vain de se défendre et d’employer ses ressources pour réduire à néant les accusations sur le fondement desquelles l’autorité administrative se met en branle parce que dès cet instant elle se rend elle-même incapable de revenir sur sa décision ou d’en admettre le caractère précipité. Je l’ai constaté à moult reprises, y compris dans une affaire me concernant que je relate plus loin. Ici comme ailleurs donc, dès que le procès en faute professionnelle fut ouvert, même suite à une accusation des plus fragiles, il devait coûte que coûte se terminer par la condamnation de l’accusé, au prix des plus stupéfiantes atteintes à la logique, pour ne rien dire des outrages au simple bon sens. C’est ainsi que l’instituteur de Malicornay finit par être sanctionné, pour une faute totalement imaginaire et qu’il n’avait par ailleurs pas commise, et sans aucun motif. Et sur quel fondement alors, se demandera-t-on ? Eh bien sur « l’intime conviction » du directeur des services académiques lui-même. C’est également ainsi que fut inventé, dans l’obscur bureau d’un non moins obscur fonctionnaire d’autorité de l’éducation nationale, le délit d’« entorse à la laïcité » !

Dès lors, l’affaire de l’instituteur de Malicornay prenait une toute autre dimension. Il ne s’agissait plus seulement de l’une de ces nombreuses formes de harcèlement moral qui détruisent quotidiennement la vie de tant de professeurs. Il ne s’agissait plus seulement d’un grave manquement de la part de la hiérarchie de Matthieu Faucher, puisque tel est son nom, dont le devoir le plus élémentaire était de lui assurer les meilleures conditions pour qu’il puisse enseigner en le mettant justement à l’abri de la protestation des ignorants d’où qu’ils viennent au lieu de s’en faire le relais. Il s’agissait désormais d’un scandale. Je ne vois pas comment nommer autrement le fait qu’un principe essentiel de la République, invoqué à contresens par un fonctionnaire d’autorité, soit bafoué en servant de pseudo-fondement à une lourde sanction contre un instituteur qui, de son côté, le respectait scrupuleusement. Un comité fut créé. L’instituteur de Malicornay reçut également le soutien de quelques trop rares intellectuels, dont celui de René Nouailhat, éminent historien des religions, et de Régis Debray, qui avait défendu dans un rapport célèbre le principe de l’enseignement du fait religieux à l’école. Mais ce fut insuffisant pour émouvoir les deux ministres de l’éducation, Najat Vallaud-Belkacem puis Jean-Michel Blanquer, auprès desquels Matthieu Faucher déposa successivement deux recours hiérarchiques qui restèrent lettre morte. Même l’« Observatoire de la laïcité », pourtant si prompt à voler au secours des caissières voilées d’une enseigne de prêt-à-porter au nom du dit principe, fit la sourde oreille en prétextant la « complexité » de l’affaire ! Décidément, que de forfaitures commises en ton nom, « laïcité » ! Je ne puis me défendre contre une profonde tristesse en pensant que la France, jadis si grand pays qui vit naître des Montesquieu, des Voltaire, des Zola, ne soit plus en état d’engendrer des intellectuels de cette envergure. Car ces derniers, s’ils avaient existé, auraient volé au secours de l’instituteur de Malicornay et tancé le ministre en poste au lieu de courir après une notoriété aussi vaine qu’éphémère en commentant tout ce qui fait l’actualité. Ils auraient pris la plume pour écrire à cette occasion une belle « défense et illustration de la laïcité » qui fait encore défaut plutôt que de disserter sans fin sur le port du voile, du « hijab de course » et du « burkini », toutes choses qui n’ont strictement rien à voir avec le principe de laïcité. Puisque tel n’est pas le cas, il nous reste les textes fondateurs, à commencer par celui de Spinoza dont il est question dans le chapitre suivant, et dont la lecture eût évité à l’ignorante hiérarchie de l’instituteur de Malicornay d’interpréter ce principe à sa guise et de la façon la plus erronée qui soit.

Faute d’être rétabli dans son honneur par l’un des ministres sollicités, notre instituteur fut contraint de porter l’affaire devant le tribunal. Bien lui en prit puisque ce dernier finit par annuler la sanction décidée par le directeur académique des services de l’éducation nationale, la qualifiant de « disproportionnée ». Ce jugement fut rendu au début du mois de juillet 2019. Il ordonnait à la hiérarchie de l’instituteur de le réaffecter sur son poste de Malicornay dans les deux mois. Trois mois plus tard, au moment où j’écris ces lignes, la décision de justice n’est toujours pas exécutée par un ministère de l’éducation nationale qui est, de fait, devenu hors-la-loi. Ainsi va le monde.

Extrait du livre La désinstruction nationale, de René Chiche, paru aux éditions Ovadia

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PhloxxX
- 26/02/2020 - 05:42
Le principe de laïcité
Si l'on avait un doute sur ce que le mammouth avait dans le ventre...
La bonne nouvelle c'est que l'on est certain que le même zèle sera mis en oeuvre dès lors qu'il s'agira d'une autre religion politique fondatrice du grand remplacement...
N'est-ce pas ?
Ganesha
- 24/02/2020 - 11:07
Bucarest
Le bâtiment que je mentionne à 10h20 est situé à Bucarest.
https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Palais_du_Parlement_(Bucarest)
Ganesha
- 24/02/2020 - 10:54
Transposition
Tout comme Bouddha, Jean-Jacques Rousseau, Karl Marx, Sigmund Freud...ou Ludwig van Beethoven, Jésus-Christ n'était qu'un simple être humain.
Je rappelle régulièrement sur ce site que Bouddha est né 500 ans avant Jésus, et que Marie à Bethléem n'est qu'une simple transposition de la légende venue d'Inde de l'accouchement virginal de la reine Māhiā s'accrochant aux branches d'un figuier.
ttps://mythologica.fr/bouddhism/gautama.htm