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Entretien avec ...

Gabrielle Cluzel : "Les bourgeois, ce sont les autres"

Publié le 16 février 2020
Quelques jours après la parution de son livre "Enracinés!" (Artège), Gabrielle Cluzel, rédactrice en chef du média en ligne Boulevard Voltaire, a accordé un entretien à Atlantico pour parler de sa France d'aujourd'hui et de demain.
Gabrielle Cluzel est journaliste, rédactrice en chef de Boulevard Voltaire, et auteur. Elle a publié « Adieu Simone, les dernière heures du féminisme » aux éditions Le Centurion. 
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Gabrielle Cluzel
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Gabrielle Cluzel est journaliste, rédactrice en chef de Boulevard Voltaire, et auteur. Elle a publié « Adieu Simone, les dernière heures du féminisme » aux éditions Le Centurion. 
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Quelques jours après la parution de son livre "Enracinés!" (Artège), Gabrielle Cluzel, rédactrice en chef du média en ligne Boulevard Voltaire, a accordé un entretien à Atlantico pour parler de sa France d'aujourd'hui et de demain.

Atlantico : Au terme de votre ouvrage Enracinés, on a le sentiment que le tissu social français dépend de valeurs communément qualifiées de "bourgeoises" telles que le mérite, le travail, la courtoisie ou le sens du devoir. D'où vient cet héritage ?

Gabrielle Cluzel : Le tissu qui nous unit et dont nous sommes tous les héritiers est un référentiel commun tissé au cours des siècles dans un humus chrétien : le savoir-vivre - que l’on appelle maintenant pour faire chic « vivre-ensemble »  - est une déclinaison de la charité dans tous les domaines de la vie sociale. La rigueur, la ponctualité, l’amour du travail bien fait, le sens du devoir sont une traduction profane des règles bénédictines. Ces « valeurs » dictent une conduite de vie qui irrigue toute la société, jusque dans ses dictons populaires, et lui tient lieu de colonne vertébrale : « Qui vole un œuf, vole un bœuf », « On ne frappe pas une fille, même avec une rose », etc.

Las, impossible de prétendre les défendre aujourd’hui car elles sont « communément qualifiées de bourgeoises », comme vous dites, mot qui les marque au fer rouge. Tout le monde déteste les bourgeois, et s’évertue à montrer qu’il ne l’est surtout pas. Le bourgeois, c’est l’autre. Durant sa campagne électorale, Emmanuel Macron, pour discréditer les opposants à l’ouverture du dimanche, avait raillé la « blanquette de veau en famille » dominicale des « petits bourgeois », - « des immobiles ». Pourtant n’est-ce pas cette petite bourgeoisie de province très « blanquette de veau », qui constituait l’âme de la France périphérique dont on déplore aujourd’hui la disparition ? Si Benjamin Griveaux, bourgeois de province, n’avait pas rejeté cet héritage, il se serait abstenu de prendre en photo son entrejambe, ce qui lui aurait évité bien des ennuis !

Du reste, ce mode de vie commun, constitué de conventions réputées aujourd’hui bourgeoises, était en réalité, dans un village, aussi bien partagé par le paysan que le hobereau, il n’était pas l’apanage d’une catégorie, c’était un continuum qui transcendait les classes sociales : une éducation et une civilisation partagées. Il faut voir dans Pagnol comme le mariage, par exemple, institution bourgeoise s’il en est, revêt de l’importance pour le pauvre puisatier !

On peut évoquer aussi les codes vestimentaires. En juin 2017, pour leur premier jour à l’Assemblée, Jean-Luc Mélenchon et ses « insoumis » sont arrivés sans cravate, avec ces propos bravache : « Il y avait des sans-culottes, il y aura maintenant des sans-cravates ». Ne pas mettre de cravate serait « insoumis » ? La bonne blague. Rien de plus conventionnel, au contraire. N’importe quel adolescent sait qu’aller au lycée avec cet objet demande une sacrée dose d’anticonformisme. Ce serait signe que « le peuple rentre à l’assemblée » ? Tu parles. Alexis Corbière et Jean-Luc Mélenchon fustigent ce qu’ils appellent un « code vestimentaire ». Qui s’appelle aussi le respect, et fait que l’on ne se rend pas, par exemple, au mariage de sa belle-sœur en jean troué. Méprise-t-il le peuple au point de l’imaginer hermétique, par essence, à toute notion d’éducation ? Que voulait donc dire le mot « endimanché » sinon, pour les milieux populaires, s’habiller autrement qu’à l’ordinaire pour les grandes occasions ?

Les gens comme Alexis Corbières et Jean-Luc Mélenchon se créent une esthétique vestimentaire dans une projection fantasmée et figée du prolo, celui-ci ne restant sympathique qu’autant qu’il reste dans sa condition de marginal révolté, s’il essaie de « s’en sortir », s’il tente d’emprunter l’ascenseur social en acquérant quelques « code », il est aussitôt honni et moqué. L’idée étant donc bien de le maintenir dans sa condition.  On se souvient la façon dont Le Média, proche de LFI, s’était payé la tête des deux lycéens choisis pour interroger Jean-Michel Blanquer lors de l’Émission politique parce qu’il avaient mis une cravate. Deux adolescents issus pour l’un de la France périphérique pour l’autre d’une banlieue parisienne populaire.  Rappelons que les frères Bernanos, impliqués dans l’incendie de la voiture de policiers en mai 2016, étaient des « ultras de de bonne famille », pour citer L’Express (12 mars 2017), attifés comme des antifas, bien sûr, mais habitant le XIVème.

Cultiver le style débraillé n’est pas la marque du prolo, mais le snobisme du bobo. Si l’étudiant parisien peut sans dommage cultiver un look recherché de punk à chien mâtiné de révolutionnaire cubain, le serveur de restaurant et l’employé de charcuterie ne peuvent s’offrir les mêmes fantaisies. Et leur cravate satinée achetée chez Auchan est infiniment moins coûteuse que la panoplie savamment dépenaillée de l’étudiant « Nuit debout ».

Vous mettez en parallèle deux France qui ne se cotoyaient pas il y a encore peu : la "France de Johnny", populaire et d'âge mûr, et la "France d'Amaury", conservatrice et plus jeune. Quels sont les enjeux d'un rapprochement entre les deux ?

Gabrielle Cluzel : Ces deux France partagent ce référentiel commun évoqué plus haut, même si une grille de lecture marxiste (dépassée) s’évertue à faire perdurer des clivages prétendument insurmontables. Certains, comme, Éric Zemmour et Patrick Buisson, ont espéré une convergence dans la rue entre cette France de Johnny et cette France… que j’appelle,  pour la rime au risque de la caricature, « d’Amaury ». De la même façon que Michéa a vu dans la jonction d’une France libérale et d’une France libertaire (dont l’élection d’Emmanuel Macron serait le point d’orgue) l’illustration des deux faces du ruban de Möbius, ces deux France - populaire et conservatrice - seraient un autre ruban de Möbius.

La France de Johnny ne verse guère dans le sociétal. Elle a fait, jadis, bon accueil à l’hédonisme de mai 68, qui a rencontré un désir de vie facile auquel aspiraient ces Français « modestes ». Elle a aussi abandonné la religion, dans laquelle elle ne voyait plus qu’une suite d’interdits contraignants, ne gardant qu’une religiosité sentimentale, trop superficielle pour passer les générations. Elle a, d’ailleurs, en général, peu d’enfants.

Si elle rechigne, par bon sens et réflexe de survie, à se dissoudre dans le mondialisme qu’on lui impose, si l’idée de marier deux hommes ou deux femmes l’a instinctivement heurtée en 2012, elle peine à conceptualiser son point de vue et donc à le défendre. Elle ne l’exprime, de loin en loin, que par son bulletin de vote qu’étant secret, elle n’a pas à justifier. Et puis elle est sortie en gilet jaune.

Qu’en est-il de l’autre, la France d’Amaury ? Dans le journal allemand Der Spiegel, Michel Houellebecq évoquait  « le remarquable retour du catholicisme ». Les manifestations contre le mariage pour tous ont été, pour lui, « l’un des moments les plus intéressants de l’histoire récente » : « c’était un courant souterrain qui est remonté soudainement à la surface ».

De  fait, c’est bien de « courant souterrain » dont il faut parler. Depuis les années 70, la foi, comme une petite flamme tremblante, a été transmise, on l’a dit, dans l’intimité familiale et hors de tout écran radar. Non par goût du secret, mais parce que les médias ne parlent jamais d’eux, ou parce que diabolisés (confer le procès en sorcellerie intenté à François-Xavier Bellamy), Ils ont pris l’habitude de faire profil bas.

LMPT a initié une porosité entre diverses « chapelles » qui se toisaient jusque là en chiens de faïence. Comme les Gilets jaunes sur les ronds points, ils ont fraternisé sur le pavé, formant désormais une force de frappe. Ils ont ainsi fait tourner à leur avantage, par leur mobilisation organisée, certaines consultations comme, en 2018, les états généraux de la bioéthique et la consultation nationale du CESE .

Cette France d’Amaury est en sus et en forte croissance démographique : on aura noté que si les Gilets jaunes « historiques », la France de Johnny, compte plutôt des adultes faits… Les  manifestants contre la PMA étaient très jeunes.

Si, du fait de leurs études et de leur métier, ils sont plus favorisés que les Gilets jaunes, si une certaine forme d’éducation les rend réticents à descendre dans la rue pour réclamer de l’argent ou protéger des acquis sociaux - ils ne manifestent que pour défendre, estiment-ils, le bien commun - ils ont pris les réformes fiscales et familiales de plein fouet. Leur ribambelle d’enfants, en les appauvrissant matériellement, les a détournés d’un vice de caste : le goût du lucre, moins catholique que protestant… comme de ce libéralisme qui leur est souvent reproché.  Ils gardent un attachement à l’immobilier qui lui aussi n’est pas financièrement encouragé. Par ailleurs, ils se sentent parfois eux aussi, « lâchés » par leurs élites, les prélats.

Ces deux France ont, à court terme, échoué. Parce que révolution rime mal avec bonne éducation : ils ne sont pas du Grand soir, mais du Petit matin, l’’heure où l’on se retrousse les manches. Sortes d’anti-black blocs, ils ne savent que (re)construire. Il n’y a que là qu’ils excellent. Qu’il le fassent donc. Unis cette fois.

Qu'est-ce qui différencie tant un "courgeois" d'un "'immobourgeois" ?

Gabrielle Cluzel : L’immobourgeois, c’est ce  bourgeois « immobile » raillé par Emmanuel Macron. Il est la France profonde, la France bien élevée, comme je l’avais qualifiée dans un précédent essai. Cette métaphore culinaire,  imaginée par Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle, est une trouvaille. La France blanquette de veau est en effet mitonnée - elle ne s’est pas faite en un jour. Son secret, c’est sa sauce : le liant social. Si on la dit est bourgeoise, c’est parce qu’elle est attachée à son bourg, c’est à dire à sa terre, à sa pierre, et surtout à l’univers culturel dont elle est héritière. Là est la richesse qu’elle a reçue de ses ancêtres et qu’elle voudrait avoir le droit de transmettre à son tour.

Si dans les grandes villes, étant plus nombreux, les immobourgeois ont su se serrer les coudes et s’organiser pour préserver leurs valeurs, ceux des petites villes de province - atomisés, scolarisés dans des écoles médiocres ayant cru accéder à la modernité en adoptant sans recul toutes les innovations pédagogiques échafaudées par les intellectuels germanopratins - ont vu leurs enfants emportés par la société liquide de Mai 68. Tout au plus ceux-ci ont-ils gardé la valeur travail, en en dévoyant la finalité. Elle leur permet de s’enrichir. Leur progéniture a changé une consonne : elle est devenue courgeoise.

Nomade, le courgeois - avec un c comme consommateur - n’a rien, n’est rien. Il n’a pas de bien, ni de bourg. c’est pour cela que l’appellation bobo me semble être impropre. Le courgeois n’est qu’un un pauvre aux poches pleines, d’un argent qu’il est sommé de dépenser, ici-bas, avant que les lumières ne s’éteignent, dans des achats impulsifs, compulsifs et dérisoires, comme un enfant dans une fête foraine. Sitôt qu’il n’en a plus, il redevient un pauvre, quand un bourgeois, même victime d’un revers de fortune, devenait un bourgeois désargenté, toujours doté de cette  richesse immatérielle qu’est l’éducation, le savoir-vivre et la culture. qu’il pouvait au moins transmettre à ses enfants. La France n’a de ce fait plus d’ascenseur social mais un « descenseur » social qui fonctionne très bien.

Le courgeois est ce« citoyen idéal (…) enfant trouvé qui reste célibataire », que décrivait en son temps Ernest Renan. Le courgeois se croit drôlement plus malin que le bourgeois. Il s’ennuie moins. N’est jamais contraint. Est épicurien. Et ne comprend pas qu’en refusant d’être maillon d’une longue chaîne, il vit dans le temps… « court ». Il est le court-joie…. Il en profite. Frénétiquement. Bientôt, il ne sera plus rien.

Ces courgeois n’ont gardé des bourgeois que les tropismes détestables : peur du quand dira-t-on, goût du lucre, vanité sociale, conformisme puritain que l’on appelle aujourd’hui « politiquement correct ».

Au-delà de la cellule familiale, c'est l'école qui forge aujourd'hui l'esprit des enfants. Après toutes les réformes successives de l'Education nationale, peut-on considérer qu'en définitive, le progrès c'était mieux avant ?

Gabrielle Cluzel : Le petit (ou moyen) bourgeois, qui n’est rien d’autre qu’un pauvre ayant pris l’ascenseur social grâce à ses efforts, ou à ceux de ses parents, attachait beaucoup d’importance aux valeurs mérite et travail. Qui ont donc disparu avec lui. L’école lui donnait, avant l’ère Bourdieu, en plus de potentialités matérielles un bagage culturel. Tout cela est fini : le notaire, le pharmacien, le médecin, le petit industriel de province, quand il en reste, sont désormais des techniciens supérieurs. Leur matière reste la pâte humaine et ses constances éternelles mais ils n’ont pas fait leurs humanités. Sans doute ne connaissent-ils plus la pauvreté matérielle, mais ils ont gardé la pauvreté culturelle.

Il faut renouer le fil, recoller les morceaux, rabouter les maillons.  Ce serait très mal de vouloir retrouver les ingrédients de cette blanquette de veau, parce qu’il est un dogme de foi que seul le progressisme est digne d’intérêt.

Ce serait, dit-on, s’illusionner que de regretter le passé. Mais n’est-ce pas encore plus s’illusionner que d’idéaliser le progrès, de l’accueillir sans prudence simplement parce qu’il serait synonyme d’amélioration, alors qu’il n’est qu’une hypothèse théorique dont on ne connaît pas les réels effets ? Le passé, on sait ce qu’il est, avec ses échecs. Le détruire est comme lâcher la proie pour l’ombre. Ce n’est pas manquer d’espérance que de regarder en arrière pour retrouver le savoir-être comme un ouvrier retrouve un savoir-faire. Au contraire.

Propos recueillis par Aliénor Barrière

Pour retrouver un premier extrait du livre de Gabrielle Cluzel, publié sur Atlantico, cliquez ICI

Pour retrouver un second extrait du livre de Gabrielle Cluzel, publié sur Atlantico, cliquez ICI

Gabrielle Cluzel publie, "Enracinés !", aux éditions Artège

Lien vers la boutique : ICI

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TPV
- 17/02/2020 - 09:43
Bonne analyse
Du néant progressiste et de la résistance qui s'organise.