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Pessimisme de l’intelligence : Aamin Maalouf, du naufrage du Proche-Orient à celui des civilisation

Publié le 16 février 2020
Altantico vous propose la recension du livre d'Amin Maalouf "Le naufrage des civilisations" (Grasset) par Jean-Yves Archer.
Jean-Yves Archer est économiste, spécialisé en Finances publiques. Il dirige le cabinet Archer, et a fondé le think tank économique Archer 58 Research. Né en 1958, il est diplômé de Sciences-Po, de l'ENA (promotion de 1985), et est titulaire d'...
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Jean-Yves Archer est économiste, spécialisé en Finances publiques. Il dirige le cabinet Archer, et a fondé le think tank économique Archer 58 Research. Né en 1958, il est diplômé de Sciences-Po, de l'ENA (promotion de 1985), et est titulaire d'...
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Altantico vous propose la recension du livre d'Amin Maalouf "Le naufrage des civilisations" (Grasset) par Jean-Yves Archer.
 

Souvenons-nous : nous étions dans les soirs de l'été 2017 et une vague diffuse mais robuste traversait la France. L'élection d'Emmanuel Macron avait alors incontestablement provoqué un choc de confiance, tranchant avec l'ambiance crépusculaire de la fin du quinquennat de François Hollande, homme politique qui n'a pas été en mesure de proposer sa candidature dans la perspective de l'élection suprême.

Longtemps cet homme jeune pourra se souvenir de l'engouement suscité allant bien au-delà de l'état de grâce. Par-delà nos votes de 2017, nous avons tous rêvé que Monsieur Macron soit le président de tous les Français et qu'il parvienne à résoudre certains de nos grands défis nationaux.

La dilution du choc de confiance de l'été 2017

Patatras, loin de la belle soirée au Louvre, nous avons découvert un homme tellement sûr de lui-même – en apparence explicite – qu'il nous a rapidement infligé des petites phrases dont l'outrecuidance est établie et certaines mesures de politique économique plus clivantes que frappées du sceau de l'efficience.

Deux ans et demi après, le pays ne parvient pas du tout à se sortir d'une crise de doutes et de défiances multiples que portent, semaine après semaine, les Gilets jaunes. Le tout étant désormais sublimé par une tentative de réforme des retraites que même un écolier d'antan jugerait bancale et mal préparée.

La lecture de l'avis du Conseil d'État n'est pas seulement une boîte de Pandore, c'est une censure juridictionnelle impressionnante qui donnait au Pouvoir l'occasion de suspendre, temporairement, le déroulé de la réforme comme en a émis le souhait Bernard Cazeneuve ou Guillaume Larrivé.

Emmanuel Macron ou l'erreur en bandoulière :

Contrairement au président Pompidou, Emmanuel Macron n'est pas un homme qui aime la terre autrement que pour agiter des moulinets écologistes à visée purement électorale. Il a de plus en plus souvent l'erreur en bandoulière. Ainsi, plutôt que de lancer une politique crédible visant à juguler les excès toujours plus oppressants du communautarisme, voilà que l'on exhume le terme de " séparatisme " qui n'a pas du tout la même portée et finalement le même sens. Cela démontre que le macronisme, ce sont des mots qui ne peuvent résoudre les maux de notre pays.

 

Le choix assumé de la lecture d'Amin Maalouf :

Pour ma part, je propose ici de reprendre la lecture d'Amin Maalouf ( " Le naufrage des civilisations " 354 pages ), d'en effectuer une recension sélective et tramée avant d'envisager un questionnement d'actualité : devons-nous craindre l'avenir ?

L'auteur nous propose une  " méditation sur l’époque déconcertante où il m’a été donné de vivre "  ( Maalouf, Amin. Le naufrage des civilisations : essai (p. 327). Grasset. Édition du Kindle ) et il segmente son texte par des références historiques à l'Égypte de son enfance et par le Liban.

Faute d'espace, je laisse au lecteur le soin de se référer aux passages liés à sa détestation de Nasser et aux influences complexes que subit le Liban, ce pays si attachant.

Le constat qui structure la réflexion de l'Académicien est lourd :

" Longue est la liste de tout ce qui, hier encore, parvenait à faire rêver les hommes, à élever leur esprit, à mobiliser leur énergie, et qui a perdu aujourd’hui son attrait. Cette « démonétisation » des idéaux, qui ne cesse de s’étendre, et qui affecte tous les systèmes, toutes les doctrines, il ne me semble pas abusif de l’assimiler à un naufrage moral généralisé." (p. 17).

" Je n’ignore pas que tout être humain est tenté, en vieillissant, d’ériger le temps de sa jeunesse en âge d’or. Néanmoins, force est de constater que, dans le monde d’aujourd’hui, nulle part on ne parvient à faire vivre ensemble, de manière équilibrée et harmonieuse, des populations chrétiennes, musulmanes et juives. " (p. 77).

Établir un tel constat, ce n'est pas stigmatiser telle ou telle religion, c'est seulement voir que le vivre ensemble est de plus en plus complexe. L'ancien maire de Sarcelles François Pupponi n'écrit pas autre chose dans son dernier livre : " Les émirats de la République ".

" D’ici là, je demeurerai sceptique envers les pays qui proclament que tous leurs citoyens sont traités de la même manière, et qu’aucune frange de la population n’a besoin d’être mieux protégée que d’autres. " (pp. 80-81).

" Tant qu’une personne appartenant à une minuscule communauté peut jouer un rôle à l’échelle du pays tout entier, cela signifie que la qualité d’être humain et de citoyen passe avant tout le reste. Quand cela devient impossible, c’est que l’idée de citoyenneté, et aussi l’idée d’humanité, sont en panne. "  (p. 102).

L'auteur n'est pas benoîtement nostalgique :

" Je ne suis pas de ceux qui aiment à croire que « c’était mieux avant ». Les découvertes scientifiques me fascinent, la libération des esprits et des corps m’enchante, et je considère comme un privilège de vivre à une époque aussi inventive et aussi débridée que la nôtre. " (pp. 14-15).

" Cette notion, que la philosophie allemande a forgée sous le nom de Zeitgeist, est moins fantomatique qu’il n’y paraît ; elle est même capitale pour comprendre la marche de l’Histoire. Tous ceux qui vivent à une même époque s’influencent les uns les autres, de diverses manières, et sans en avoir habituellement conscience. On se copie, on s’imite, on se singe, même, on se conforme aux attitudes qui prévalent, parfois sur le mode de la contestation. " (p. 169).

Les nouveaux médias et l'accélération du temps de la diffusion des informations renforcent la validité de l'analyse de l'auteur. Jamais il n'y a eu autant d'interaction entre autant d'êtres humains : les réseaux sociaux sont bel et bien vecteurs de cette nouvelle dynamique. A condition de prendre le temps et le soin de faire le tri, je considère que leur apport est globalement très positif car cette approximation encore tâtonnante de la démocratie directe est déjà un contre-pouvoir au regard de certains excès de la démocratie représentative dont l'aspect parfois sclérosée accable plus d'un citoyen. Il y a du mieux dans ce tintamarre même si, je le répète, le tri est obligatoire. Je ne souscris donc pas aux propos jaunis de Bernard Cazeneuve qui déclarait, cette semaine sur les ondes, le mal qu'il pense des réseaux sociaux.

La crise des civilisations :

" Mais c’est là, justement, le désolant paradoxe de ce siècle : pour la première fois dans l’Histoire, nous avons les moyens de débarrasser l’espèce humaine de tous les fléaux qui l’assaillent, pour la conduire sereinement vers une ère de liberté, de progrès sans tache, de solidarité planétaire et d’opulence partagée ; et nous voilà pourtant lancés, à toute allure, sur la voie opposée. " (p. 14).

C'est bien ce que ressent une immense majorité de Français qui sont moins nostalgiques d'hier qu'inquiets du chemin pour demain.

" Je ne pouvais évidemment deviner à quel point les tragédies de ma région natale allaient se révéler contagieuses, ni avec quelle violence sa régression morale et politique allait se propager à travers la planète. Mais je n’étais pas complètement surpris de ce qui est arrivé. Étant né tout au bord de la faille, il ne me fallait pas des trésors de lucidité pour sentir qu’on s’approchait à grands pas de l’abîme. Il me suffisait de garder les yeux ouverts, et les oreilles attentives aux craquements. " (p. 163).

" Je n’irai pas jusqu’à dire que les flammes qui ont embrasé le centre du Caire en janvier 1952, et celles qui ont embrasé les deux tours new-yorkaises un demi-siècle plus tard, relèvent d’un même incendie. Mais chacun peut constater à présent qu’il existe un lien de cause à effet entre le naufrage de « mon » Levant natal et celui des autres civilisations. " (pp. 328-329).

Quand on voir brûler en plein Paris des drapeaux d'Israël ou arborer des drapeaux de civilisations étrangères, on se dit que l'Académicien a raison de parler d'un lien de cause à effet.

" Bien entendu, toutes les communautés du Liban sont minoritaires, même les plus nombreuses ; toutes ont connu, un jour ou l’autre, des persécutions ou des humiliations ; et toutes ont ressenti le besoin de ruser et de se protéger pour survivre. De ce fait, chacune s’est employée à tisser ses réseaux régionaux et internationaux, avec des partenaires de toute sorte, qui nourrissaient leurs propres ambitions, leurs propres frayeurs, leurs propres inimitiés. "  (p. 76).

Les attaques en règle contre la communauté chinoise ( notamment à Aubervilliers ) illustrent ce propos.

" Je garderai toujours en mémoire ce qui s’est passé en septembre 1982, au lendemain des massacres perpétrés dans les quartiers de Sabra et de Chatila, près de Beyrouth. Des miliciens libanais, appartenant à une faction chrétienne, s’étaient acharnés sur des civils palestiniens avec la complicité active de l’armée israélienne. Il y avait eu, selon certaines estimations, plus de deux mille morts. " (p. 141).

" Lorsqu’une pensée est dominante, ceux qui ne la partagent pas doivent souvent ruser, et louvoyer, et feindre même d’accepter certains de ses principes, pour que leurs objections puissent être entendues." (p. 184).

Une vraie interrogation à l'adresse des États-Unis :

Amin Maalouf n'a pas la prétention de certains géostratèges mais il cherche, dans les 50 dernières années, ce qui s'est passé.

" Quand le militantisme islamiste commença à se propager sur l’ensemble de la planète, en s’attaquant surtout, et avec une rare férocité, à des cibles occidentales, bien des gens se demandèrent si l’Amérique, obnubilée par sa lutte contre le communisme, n’avait pas joué à l’apprenti sorcier en favorisant l’émergence de forces qui allaient se retourner contre elle. Mais il serait déraisonnable de juger les comportements d’hier en fonction de ce que nous savons aujourd’hui. " (p. 198). Je pense que cette interrogation, à la lumière de la situation – en 2020 – du Proche-Orient mérite d'être étudiée.

" Le jour où Brzezinski  ( ndlr : conseiller à la Sécurité nationale du président Jimmy Carter ) vint demander à ses alliés, notamment aux Saoudiens, aux Égyptiens et aux Pakistanais, d’envoyer aux moudjahidines afghans de l’argent, des armes, et des volontaires prêts à se battre contre les communistes athées, son discours ne fut pas accueilli avec indifférence. La stratégie qu’il prônait se trouvait être en phase avec les aspirations jihadistes qui agitaient certains secteurs de la population. " (p. 224).

Une question à visée planétaire loin de notre précieuse laïcité :

" De mon point de vue, c’est l’évolution des sociétés humaines qui détermine leur lecture des textes sacrés. Et ce sont les vicissitudes de l’Histoire qui déterminent la manière dont les peuples vivent et interprètent leurs croyances. " (p. 206).

" Que de fois, ces dernières années, le mot de « régression » m’est venu spontanément aux lèvres ! En entendant parler d’un égorgement au couteau, de l’enlèvement d’un groupe d’écolières et de leur réduction en esclavage, du dynamitage d’un monument antique, ou de la résurgence de doctrines haineuses que l’on croyait tombées pour toujours en disgrâce, n’est-ce pas à une régression morale que l’on songe ? " (p. 209).

" J’avais évoqué, dès les premières pages de ce livre, le paradoxe si troublant d’un monde qui ne cesse de progresser dans les sciences, les innovations technologiques, comme dans le développement économique, mais qui, dans d’autres domaines essentiels, notamment tout ce qui concerne les rapports entre les différentes communautés humaines, piétine, et semble même régresser. " (p. 256).

Pour ne pas sombrer dans la dépression stérile, il nous reste le fameux propos d'Antonio Gramsci : " Il faut avoir le pessimisme de l'intelligence et l'optimisme de la volonté ".

" J’ai eu l’occasion de mentionner, en plus de la remise en cause du rôle de l’État, l’exacerbation croissante des sentiments identitaires. Il me semble que l’effet conjugué de ces deux éléments explique, dans une large mesure, la dérive que connaît l’humanité en ce siècle. "  (p. 261).

Cette phrase emplie de vérité caractérise le défi proposé à la France !

" La plupart de nos contemporains ont cessé de croire en un avenir de progrès et de prospérité. Où qu’ils vivent, ils sont désemparés, rageurs, amers, déboussolés. Ils se méfient du monde bouillonnant qui les entoure, et sont tentés de prêter l’oreille à d’étranges fabulateurs. " (p. 324).

" J’ai quelquefois parlé, dans ce livre, de l’engrenage dans lequel nous sommes tous entraînés en ce siècle. C’est au travers de cette idée d’un « blocage des anticorps » que l’on peut observer de près le mécanisme de l’engrenage : la montée des tensions identitaires nous cause des frayeurs légitimes, qui nous amènent à rechercher la sécurité à tout prix, pour nous-mêmes comme pour ceux que nous aimons, et à nous montrer vigilants dès que nous nous sentons menacés. " (pp. 310-311).

Et ce ne sont pas les derniers chiffres de l'insécurité qui vont permettre de démentir ce constat.

Un regret explicite qui mérite réflexion :

" Pour autant, je ne suis pas dans la nostalgie envers ces empires. Mon rêve n’est sûrement pas de les voir restaurés. Ni celui des Habsbourg, ni celui des tsars, et encore moins celui des sultans. Ce que je regrette, c’est la disparition d’un certain état d’esprit qui a existé du temps des empires, et qui considérait comme normal et légitime que des peuples vivent au sein d’une même entité politique sans avoir forcément la même religion, la même langue, ni la même trajectoire historique. Jamais je ne cesserai de combattre l’idée selon laquelle les populations qui pratiquent des langues ou des religions différentes feraient mieux de vivre séparément les unes des autres. Jamais je ne me résoudrai à admettre que l’ethnie, la religion ou la race constituent des fondements légitimes pour bâtir des nations. " (pp. 268-269).

Voilà pourquoi le président Macron ne devait pas recourir au terme de séparatisme mais lutter contre les excès de plus en plus vifs des communautarismes. Faute de reprendre un aiguillage républicain, le chef de l'État nous emmène vers un des heurtoirs les plus dangereux de l'Histoire.

" L’humanité se métamorphose sous nos yeux. Jamais son aventure n’a été aussi prometteuse, ni aussi hasardeuse. Pour l’historien, le spectacle du monde est fascinant. Encore faut-il pouvoir s’accommoder de la détresse des siens et de ses propres inquiétudes. " (p. 12).

" Ce que l’humanité sait faire de meilleur est perverti par ce qu’elle sait faire de pire – tel est le paradoxe tragique de notre temps, et il se vérifie dans de nombreux secteurs. " (p. 319).

" Et tristesse aussi pour les idéaux généreux qui ont animé ma jeunesse et qui, au crépuscule de ma vie, se retrouvent malmenés et déconsidérés : l’universalité, le sens ascendant de l’Histoire, le foisonnement harmonieux des cultures, la convergence des valeurs, et l’égale dignité des humains." (p. 272).

En guise de Conclusion :

" Il est donc nécessaire, et même impératif, d’alerter, d’expliquer, d’exhorter et de prévenir. Sans lassitude, ni complaisance, ni découragement. Et sans hargne, surtout. En gardant constamment à l’esprit que les drames qui se produisent de nos jours résultent d’un engrenage dont personne ne contrôle les mécanismes, et où nous sommes tous entraînés, pauvres et riches, faibles et puissants, gouvernés et gouvernants, que nous le voulions ou pas, et quelles que soient nos appartenances, nos origines ou nos opinions." (p. 330).

Après réflexion et respect pour cet auteur souvent solaire, je ne partage pas cette dernière citation qui oublie que des forces structurées guident le plus souvent le destin du monde et que l'engrenage cité supra peut aussi avoir pour objectif d'élaborer les Pearl Harbour de notre XXIème siècle.

Je ne pense pas que " c'était mieux hier " car j'adhère à la notion de progrès mais je dois constater, papier millimétré à la main, que la France d'hier voyait le droit davantage respecté. Tout le monde crie pour revendiquer ses droits mais de moins en moins de civisme élémentaire recouvre l'application du droit. C'est vrai des rapports entre individus, entre bailleurs et locataires, entre enseignants et publics scolaires, etc.

Finalement, le paradoxe de cette contribution, c'est de devoir conclure par une citation parfaitement contextualisée de Saint-Just :  " Une république est difficile à gouverner, lorsque chacun envie ou méprise l'autorité qu'il n'exerce pas ". ( Fragments sur les institutions républicaines ).

C'est vrai d'une certaine frange de la population qui a le mot révolution aux lèvres et qui a recours à des méthodes insurrectionnelles…

 

Pour se procurer le livre d'Amin Maalouf "Le naufrage des civilisations" : 

https://www.amazon.fr/naufrage-civilisations-Maalouf-lAcad%C3%A9mie-fran%C3%A7aise/dp/224685217X

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hoche38
- 16/02/2020 - 14:26
Aveuglement?
Les intellectuels qui nous ont abrutis si longtemps avec l'idéologie qui a mis le monde dans l'état où il est, nous font encore la leçon. Ils ne sont manifestement pas prêts à assumer leur responsabilité morale.
GP13
- 16/02/2020 - 12:26
La perte des identités
est ce qui conduit aux naufrages des civilisations. Savoir ce que l'on est, en être fier, permet de percevoir l'Autre et d'avoir à son égard une attitude réfléchie et humainement digne qu'il s'agisse d'accueil, de respect, comme de mise à distance, ou d'opposition.