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© Matthew Mirabelli / AFP
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L’Union fait les faibles

Meurtre de Daphné Caruana : Malte ou le révélateur d’une certaine faillite (morale) européenne

Publié le 09 décembre 2019
L'assassinat de la journaliste, Daphne Caruana Galizia, secoue la politique maltaise depuis plus d'un an. L'enquête avançant, l'implication du Premier ministre maltais Joseph Muscat a été prouvée. Ce dernier a annoncé sa démission qui prendra effet en Janvier.
Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.
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Florent Parmentier est enseignant à Sciences Po et chercheur associé au Centre de géopolitique de HEC. Il a récemment publié La Moldavie à la croisée des mondes (avec Josette Durrieu) ainsi que Les chemins de l’Etat de droit, la voie étroite des pays...
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L'assassinat de la journaliste, Daphne Caruana Galizia, secoue la politique maltaise depuis plus d'un an. L'enquête avançant, l'implication du Premier ministre maltais Joseph Muscat a été prouvée. Ce dernier a annoncé sa démission qui prendra effet en Janvier.

Atlantico : L'affaire du meurtre de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia secoue le pays depuis plus d'un an. Mais c'est seulement mardi que l'Union Europe s'est réellement exprimée à ce sujet demandant à ce que l'enquête soit menée à son terme "sans aucune ingérence politique". Pourquoi l'UE a-t-elle tant attendue pour intervenir quand elle est, par exemple, intervenue bien plus rapidement, dans une affaire similaire, qu'était l’assassinat d’un journaliste slovaque et de sa compagne ?

Christophe Bouillaud : Les deux cas différent en ce sens que, dans le cas slovaque, la raison de ce double assassinat réside très probablement, entre autres délits, dans le détournement organisé de fonds structurels européens en liaison avec la « Ndrangheta », l’organisation criminelle bien connue originaire de Calabre. Les finances de l’UE étaient donc directement impactées sur un schéma bien trop classique depuis des décennies pour ne pas être remarqué par la Commission européenne et les médias. Du côté maltais, les affaires de corruption sur lesquelles travaillait la journaliste assassinée semblaient au départ plus locales, même s’il se peut que les ventes de passeport maltais à de riches investisseurs par l’Etat maltais faisaient aussi partie des affaires évoquées. 

Par ailleurs, le Premier Ministre slovaque mis en cause, Robert Fico, qui a dû finir par démissionner, était à la tête d’un parti, le SMER, affilié au groupe du Parti socialiste européen (PSE) au Parlement européen, mais complètement aux marges de ce dernier en raison de son discours national-populiste et de son alliance gouvernementale avec une partie de l’extrême-droite slovaque, alors que le Premier Ministre maltais se trouve à la tête d’un parti travailliste maltais en principe totalement intégré à la famille socialiste européenne. Malte a certes adhéré à l’UE seulement en 2004, mais ce n’est pas un ex-pays de l’Est, où la vie politique est presque par définition entachée de soupçons de corruption en raison de la violente transition au capitalisme des années 1990 et de la survie éventuelle dans ce contexte troublé des réseaux des anciennes nomenklaturas communistes. 

Florent Parmentier : L’affaire Daphne Caruana Galizia est très sérieuse, et mérite de s’y intéresser. Pour rappel, cette journaliste enquêtait sur la corruption au plus haut niveau à Malte (les ramifications maltaises des Panama Papers), à tel point qu’elle a commencé à inquiétant en haut lieu, en publiant des informations via son blog « Running commentaries ». Elle a péri dans un attentat à la voiture piégée le 16 octobre 2017, après avoir reçu diverses menaces. Aujourd’hui, deux Ministres sont mis en cause, ainsi que le chef de cabinet du Premier Ministre Muscat, Keith Schembri. Ce dernier a de fait annoncé, en raison du scandale, sa démission pour janvier prochain. Le scandale est là, mais mieux vaut réagir tard que jamais.

L'Europe condamne régulièrement l'abus des droits de l'Homme en Russie, par exemple, et sur le territoire européen elle n'hésite pas à s'ingérer dans les affaires hongroises, polonaises ou encore italiennes. Pourquoi ce deux poids de mesure ? Pourquoi le cas maltais est-il différent ? 

Christophe Bouillaud : Le cas maltais est différent en ce sens que les autorités maltaises ne se sont jamais mises dans une position explicite et directe de confrontation avec les droits de l’Homme ou les règles européennes. A ma connaissance, il n’y a jamais eu de discours de provocation vis-à-vis de l’UE, contrairement par exemple à la Hongrie, à la Pologne ou même à l’Italie. Tout ce qui se passe à Malte d’éventuellement répréhensible se faisait discrètement dans un des pays les plus catholiques d’Europe, et Malte a su en général s’ajuster aux demandes européennes quand un incident faisait ressortir au grand jour tel ou tel aspect dérangeant de la législation maltaise. Malte sert par exemple largement de « pavillon de complaisance » interne à l’UE en matière maritime, mais de manière prudente en quelque sorte. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un pays à la population très réduite et à la vie politique terriblement ennuyeuse jusqu’ici, en somme une ville de taille moyenne qui dispose de souveraineté étatique et en fait commerce. 

Florent Parmentier : En effet, la Russie a connu également son lot de journalistes inquiétés en raison du travail d’investigation qu’ils ont pu mener. Ils ont même payé un lourd tribut, dans les années 1990 notamment, en raison de la guerre en Tchétchénie. Les années 2010 y ont été relativement moins meurtrières pour la profession. En Hongrie ou en Pologne, c’est l’indépendance des médias publics qui commencent à inquiéter les Européens, sur un affaiblissement de l’Etat de droit. En Europe Centrale, il ne faut pas oublier le cas de Jan Kuciak, tué par balles en 2018 en raison des révélations qu’il s’apprêtait à faire en raison des liens entre la mafia italienne et les politiques slovaques.

Contrairement à la Russie, dont la taille et l’évolution suscitent des inquiétudes parmi les Européens, contrairement aux pays centre-européens, scrutés avec attention, Malte passe relativement inaperçu. Il s’agit du plus petit et du moins peuplé des Etats européens, avec ses 316 km² pour 450 000 habitants. L’Etat est plus connu pour être sur la route des voies migratoires dans la Méditerranée que pour son manque de respect des droits de l’Homme. Cette ancienne colonie britannique (1800-1964) a chuté de trente places au sein du classement de la liberté de la presse 2019 de Reporters sans frontières en deux ans, pour finir à une peu glorieuse 77place sur 180 pays. C’est sans doute ce qui explique une prise de conscience tardive des Européens.

Qu'est-ce que ce peu de réactivité dit d'une Europe qui fait pourtant des droits de l'Homme son cheval de bataille ? S'être montrée assez faible dans ce cas précis ne risque-t-il pas de noircir son image à l'étranger ? 

Christophe Bouillaud : En l’occurrence, il s’agit moins de respect des droits de l’Homme que de présence ou non de corruption au sommet d’un ou plusieurs Etats membres. Ce sont deux choses qu’il faut distinguer, même si bien sûr il existe des liens, en particulier au travers du libre exercice de la profession journalistique ou de l’indépendance de la justice. 

De fait, il faut quand même se demander vis-à-vis de quel étranger l’on veut se vendre. Toute cette affaire maltaise peut en effet indiquer au final à tous les délinquants financiers de la terre que, décidément, dans l’Union européenne, les choses ne sont plus aussi faciles pour eux qu’avant. Ces personnes vont alors continuer à chercher d’autres lieux sans journalistes ou juges un peu pénibles où ils pourront mener en toute tranquillité leurs affaires. L’effet risque d’être un peu le même comme lorsque les investisseurs russes peu scrupuleux avec la loi de leur propre pays porteurs ont découvert que leur argent n’était pas aussi en sécurité qu’ils ne le croyaient dans les banques chypriotes. Cyniquement, on peut dire qu’à force de promouvoir le respect des lois et la transparence des flux financiers, l’UE va finir par priver son secteur financier de la gestion de tout l’argent mal acquis de la planète. Le départ du Royaume-Uni devrait d’ailleurs aider l’UE à perdre cette gestion, puisqu’on sait que Londres offre souvent son savoir-faire à tout ce qui se passe en la matière dans le monde.

Par contre, si l’UE veut améliorer son image auprès des citoyens honnêtes de cette planète, et surtout se donner en exemple de bonnes pratiques anti-corruption au niveau gouvernemental, c’est sûr que l’image actuelle de Malte pose problème, et plus généralement la présence au sein ou aux marges de l’Union européenne de territoires à  la législation accueillante pour les flux monétaires et leurs possesseurs à l’origine douteuse. Plus généralement, le fait que beaucoup de pays vivent comme des paradis fiscaux au sein même de l’UE n’est pas très vendeur si l’on veut jouer au Monsieur Propre : n’oublions pas par exemple que l’Irlande, les Pays-Bas, le Luxembourg, etc. jouent un rôle non négligeable dans le grand mécano financier mondial qui permet à beaucoup de multinationales, à leurs actionnaires ou à leurs dirigeants, de payer moins d’impôts dans les différents pays où elles opèrent économiquement qu’elles ne le devraient. De ce point de vue, Malte est en fait un tout petit joueur. 

Florent Parmentier : Au-delà des faits, qui concernent à présent la justice maltaise et les électeurs maltais, on peut en effet s’interroger sur les effets internationaux de cette crise, pour l’image de marque de Malte mais également pour les Européens. Evidemment, toute crise impliquant des pouvoirs publics dans la mort de journalistes ne peut ni rester impunis, ni sans effet : comme Chypre fait aujourd’hui le soupçon de jouer le jeu de blanchiment des capitaux russes, Malte sera à présent aussi perçu comme une place perméable à la corruption.

Concernant l’Europe, elle est aujourd’hui remise en cause de plusieurs manières. L’érosion de l’Etat de droit s’observe partout dans le monde, et les attaques visibles des populistes au pouvoir comme celles moins invisibles des mafias engendrent un sentiment de perte de confiance dans l’action publique. L’Europe ne pourra être crédible sur ce terrain-là sans faire chez elle les efforts nécessaires pour éviter des meurtres de journalistes sur son sol. Une presse libre reste l’une des meilleures garanties de nos démocraties modernes. Aux différents acteurs européens, notamment aux europarlementaires, de le rappeler pour s’assurer que la justice maltaise puisse fonctionner normalement.

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Bobby Watson
- 10/12/2019 - 07:31
Socialiste
Rectification
Bobby Watson
- 10/12/2019 - 07:30
Sockaliste
Simple qudstion: pourquoi les deux intervenants, comme la plupart des journalistes qui parlent de ce crime atroce, oublient systématiquement de préciser que Joseph Muscat est le chef du Parti Socialiste de l'île ? Et que la victime était proche de l'opposition de droite ? Oubli ou désinformation ? Ils n'oublient pas par contre de nous dire qu'il s'agit de l'ile " la plus catholique" (sic) de l'union européenne... alors que l'Eglise n'a rien à voir avec ce meurtre politique.