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Paraben : les produits de substitution sont pires

Publié le 17 juillet 2019
Pointé du doigt, le « parabène » est souvent décrit comme cancérigène. Mais derrière ces inquiétudes se cache surtout un manque de connaissance sur le produit.
Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier. 
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Pointé du doigt, le « parabène » est souvent décrit comme cancérigène. Mais derrière ces inquiétudes se cache surtout un manque de connaissance sur le produit.

Atlantico : Souvent pointé du doigt, le « parabène » est souvent décrit comme cancérigène. Que disent les études sur la dangerosité effective de ce produit ?

Stéphane Gayet : La notion d'intoxication chimique lente par de nombreux produits de consommation courante (aliments, boissons, cosmétiques, produits d'entretien, etc.) commence à se répandre dans les esprits. Mais il ne va pas de soi de faire individuellement des recherches à leur sujet, et la grande majorité des personnes pouvant leur être exposées a tendance à se fier à ce que l'on dit ou écrit dans les différents médias d'information. Mais ces médias, plus particulièrement quand ils sont généralistes, soignent leur audience qui se délecte des alertes et des affaires à scandale.

 

Que sont les conservateurs ?

Tout est périssable naturellement et le corps humain n'échappe pas à cette règle que les transhumanistes auront bien du mal à faire mentir. Plus nous produisons de grandes quantités de produits (industrialisation), et plus nous devons trouver des techniques de conservation, car leur dégradation naturelle est source de pertes pouvant être parfois énormes.

Nous pensons en premier lieu à la nourriture pour laquelle la surgélation a été un progrès prodigieux, nonobstant la perte d'une partie des qualités organoleptiques et la consommation d'électricité. Mais tous les aliments ne peuvent être surgelés et la nourriture ne concerne qu'une minime partie des biens de consommation qui s'altèrent naturellement. On ne pense pas spontanément aux matériaux de construction à base d'éléments naturels qui eux aussi s'altèrent plus ou moins vite.

Or, la dégradation naturelle est essentiellement le fait de microorganismes vivants : les champignons microscopiques et les bactéries. D'où l'idée d'incorporer dans (tous) les produits périssables un ou plusieurs antimicrobiens. Le premier et le plus utilisé a été le formol ou formaldéhyde. Il a été utilisé il y a bien longtemps y compris dans certains aliments, mais il est très toxique et même cancérigène. Actuellement, il demeure malgré tout utilisé dans des matériaux de construction et de finition et c'est toujours l'un des principaux polluants de l'air intérieur, car il est relargué par tous les éléments qui en contiennent, principalement les six premiers mois (c'est l'un des intérêts des biens d'occasion).

Le conservateur idéal est un produit (chimique) : biocide puissant (qui tue très efficacement les bactéries et champignons microscopiques), peu coûteux, qui bien sûr n'altère pas le produit que l'on veut conserver et n'en modifie pas l'odeur ni la couleur et qui enfin n'est pas (encore) connu comme toxique dangereux. Le formol (formaldéhyde) a des décennies durant été le conservateur optimal, le tout était de savoir bien le doser : il conserve à peu près tout, y compris les cadavres. Mais la grande époque du formol a commencé à décliner dès le début du XXe siècle, et il a fallu lui trouver un successeur. Et c'est en 1920 que l'on a découvert le parabène ou plutôt les parabènes, qui ont commencé leur longue carrière de conservateurs dans les années 1950.

 

Qu'est le parabène ?

Le terme « parabène » (en anglais paraben) ne désigne pas une molécule unique, mais un ensemble de molécules qui sont des esters de l’acide para-hydroxy-benzoïque. Il est toujours utile de préciser qu'un ester est un composé organique mais qui ressemble à un sel minéral, résultant de l'action d'un acide sur un alcool (ou un phénol, qui est proche d'un alcool). La réaction d'estérification élimine de l'eau : un ester a un aspect sec, celui d'un sel.

Or, les parabènes ont rapidement révélé des propriétés fort intéressantes : ils sont à la fois d'assez bon biocides (voir plus haut) et des substances qui ne modifient que peu les produits auxquels ils sont incorporés. On a donc pensé qu'avec eux on détenait dorénavant des conservateurs idéaux. Et l'on s'est mis à introduire des parabènes dans une kyrielle de produits.

Les parabènes les plus utilisés sont le méthyl-parabène (E 218), l’éthyl-parabène (E 214), le propyl-parabène (E 216), ainsi que le butyl-parabène.

Comme l'indique le code E 2…, les parabènes ont été amplement incorporés aux aliments transformés, en tant qu'additifs alimentaires conservateurs. Ils ont surtout été massivement introduits en cosmétologie, pour la conservation des crèmes, pommades (plus grasses que les crèmes), baumes, lotions, gels, shampooings, etc. Leur intérêt paraissait en effet tellement évident que l'on s'est mis à les intégrer à une foultitude de produits cosmétiques, à tel point que l'on en est arrivé à ce que les trois-quarts de ces produits en renferment.

Puis on s'est rendu compte que les parabènes, de par leur caractère chimique lipophile (c'est-à-dire qui a une affinité pour les graisses et donc le tissu graisseux), pouvaient s'accumuler dans les cellules adipeuses du corps humain (leur lipophilie varie selon le parabène) ; or, la glande mammaire est très riche en cellules adipeuses et l'on a en effet trouvé des parabènes au sein de glandes mammaires et particulièrement de cancers du sein. Ce caractère lipophile semble également à l'origine de leur absorption par la peau. De surcroît, on a découvert que, dans le corps, les parabènes avaient une action hormonale, car ils s'avèrent être des xéno-oestrogènes (ce qui signifie qu'ils agissent comme des œstrogènes, alors que leur origine est environnementale et non pas glandulaire).

Dès lors, étant donné que l'on retrouve des parabènes – sachant qu'on les utilise depuis des décennies –dans l'eau douce et que parallèlement on constate des cas de troubles sexuels chez des poissons, que l'on observe une diminution de la fertilité et de la virilité des hommes, une forte incidence (nombre de nouveaux cas annuels) du cancer du sein, on a pensé que les parabènes étaient responsables de tous ces maux.

 

Quelle est la toxicité réelle du parabène ?

Nous avons dit que l'effet xéno-œstrogéniques des parabènes variait selon le parabène : les propyl-parabènes ainsi que les butyl-parabènes, ont une activité xéno-oestrogénique supérieure aux méthyl-parabènes et aux éthyl-parabènes.

Par ailleurs, l’activité xéno-œstrogénique des parabènes reste extrêmement faible en comparaison de l’activité hormonale naturelle et compte tenu du niveau de leur concentration dans les produits consommés. Cependant, on peut se demander s'ils n'auraient pas un effet cumulatif, c'est-à-dire si les parabènes ne s’accumuleraient pas dans les cellules humaines. En d'autres termes, si l'on sait que les hormones naturelles dont les œstrogènes ne s'accumulent pas dans le corps, qu'en est-il des xéno-œstrogènes que sont les parabènes ? Sont-ils dégradés chimiquement ou bien restent-ils au contraire intacts ?

C'est lorsque des études ont retrouvé des parabènes non dégradés dans les tissus de cancers du sein que l'on a commencé à s'inquiéter sérieusement au sujet de ces conservateurs. On a donc la preuve que les parabènes - et plus particulièrement le méthyl-parabène - s'accumulent durablement dans les tissus graisseux et qu'on les retrouve dans les tissus de cancers qui se développent aux dépens de tissus gras. Toutefois, les méthyl-parabènes sont ceux qui ont l'activité œstrogénique la plus faible, mais cette moindre action est compensée par le fait qu'ils sont les plus largement utilisés comme conservateurs.

Pour résumer, il est acquis que les parabènes ont un effet xéno-œstrogénique et qu'ils peuvent s'accumuler dans le corps au sein des tissus adipeux. Ce sont donc des perturbateurs endocriniens avérés. On suppose qu'ils peuvent participer à la diminution de fertilité et de virilité constatée dans les pays occidentaux, mais c'est très difficile à prouver sachant que les études sont longues et complexes. On suppose qu'ils peuvent participer à la forte incidence de cancers du sein, mais c'est également bien difficile à montrer. Expérimentalement, on a prouvé que le propyl-parabène ainsi que le butyl-parabène avaient un effet inhibiteur sur la spermatogénèse du jeune rat (production de spermatozoïdes), contrairement au méthyl-parabène et à l'éthyl-parabène. Qu'en est-il chez l'homme ? On ne peut pas le dire avec certitude aujourd'hui, c'est fonction de la dose et l'on ignore le seuil de toxicité ; il est utile de rappeler que toute substance peut être bénéfique ou simplement anodine, ou au contraire toxique en fonction de sa dose.

Quant à la responsabilité des parabènes dans la survenue du cancer du sein, elle n'est qu'une hypothèse et l'on attend les résultats d'études en cours. Cependant, il est nécessaire de préciser qu'un cancer n'est pour ainsi dire jamais uni-factoriel, mais au contraire en règle générale multifactoriel. On peut également se demander pourquoi, sachant que les œstrogènes ont un effet anti-cancéreux pour beaucoup de cancers prostatiques, le cancer de la prostate est-il en augmentation ?

 

Comment expliquer l'emballement général contre le parabène ?

Le domaine des produits de consommation courante est sensible, car on ne peut s'en passer et chacun est à la recherche de ceux qui ont le meilleur rapport bénéfices sur risques. C'est ainsi que, d'une part, on veut économiser sur tous les aliments et boissons, les cosmétiques, produits d'entretien, etc., et d'autre part, conscient de prendre des risques à vouloir toujours économiser, on est à l'affût de toutes les informations sur la dangerosité de tel ou tel produit que l'on consomme souvent.

Ce climat de prise de risques et de méfiance concomitantes explique le succès des publications numériques ou imprimées concernant la composition des produits de consommation, leurs essais et les dangers qu'ils représentent le cas échéant.

D'où des substances montrées du doigt tour à tour : dioxines, triclosan, bisphénol A, parabènes…

Ces alertes qui se succèdent au fil des ans sont presque toujours exagérées. Mais les industriels savent bien les exploiter en réagissant rapidement (il faut faire vite afin de prendre de vitesse les concurrents) et proposant en quelques semaines des produits sans dioxine, sans triclosan, sans bisphénol A, sans parabène… Pour chaque produit chimique en vue, l'étiquetage est souvent percutant : sans…, sans…, sans… Aussi a-t-on tendance à transformer le consommateur en girouette : prenons le cas du triclosan ; c'est un antiseptique (produit qui tue les bactéries et inactive les virus, tout en étant compatible avec le corps humain) classique de la famille des phénols, longtemps très utilisé, particulièrement en tant que conservateur (voir ci-dessus) ; il y a quelques années, cet antimicrobien était incorporé à des dentifrices, des lotions lavantes pour le visage et le corps, des shampooings, des produits pour la désinfection des mains… et l'étiquetage le mettait en valeur « bactéricide grâce à la présence de triclosan » ; puis on a découvert que ce produit avait divers effets secondaires parfois sérieux et les étiquettes se sont mises alors à indiquer « sans triclosan », jusqu'à ce que sa commercialisation soit réglementée. Et il ne s'agit pas là d'un cas unique… Il importe par conséquent de garder la tête froide avec toutes ces alertes. L'un des travers de notre époque est l'accélération du temps : tout va de plus en plus vite et il faut toujours aller plus vite ; une conséquence de cette accélération est une baisse de qualité : on ne vérifie plus, on ne relit plus, on ne soigne plus… L'essentiel est la vitesse, car elle permet dans bien des cas de générer du profit et seul le profit compte (c'est à peine exagéré).

Avec le parabène, c'est un peu la même chose. Quelqu'un a évoqué sa toxicité et même sa cancérogénicité et très vite il s'est trouvé sur la sellette, pointé du doigt comme le nouveau produit dangereux à proscrire.

On se rend compte, à propos du parabène et d'autres produits du même type, dénoncés comme toxiques, que l'on est passé d'une période de confiance (la période des « avec » : avec triclosan, avec antibactérien, avec ceci, avec cela…) à une période de défiance (la période des « sans » : sans triclosan, sans bisphénol A, sans parabène…). C'est symptomatique du climat de suspicion qui s'installe depuis des années ; il est forcément en partie fondé, mais il faut se rendre à l'évidence : plus notre monde s'industrialise, et plus il génère de risques que nous ne pourrons jamais tous contrôler.

 

Les substituts des parabènes ne sont-ils pas tout aussi inquiétants ?

Les parabènes ont été tellement utilisés et de façon massive dans l'industrie alimentaire, mais surtout cosmétique et aussi pharmaceutique, que la perspective de leur interdiction totale constitue une forte inquiétude pour les industriels.

Toujours est-il qu'actuellement, il existe une forte pression exercée par les nombreuses associations de consommateurs, pour que l'on commercialise des produits « sans parabènes ». Or, les parabènes sont de mieux en mieux connus et ce sont des conservateurs puissants que l'on sait à présent bien doser. En d'autres termes, le risque lié aux parabènes va dans les années qui viennent être bien connu et – on peut l'espérer – être bien maîtrisé.

On a commencé à remplacer les parabènes par des conservateurs naturels, non « chimiques ». Mais ils sont généralement moins efficaces et doivent être utilisés à des concentrations plus élevées que les parabènes. Cela peut expliquer pourquoi un plus grand nombre de personnes ont des réactions allergiques aux agents de conservation naturels comparativement aux parabènes qui sont très peu sensibilisants (allergisants). Les parabènes ont même été tout récemment déclarés comme produits non allergisants par l'American Contact Dermatitis Society (société américaine de dermatologie de contact), ceci ne concernant que les cosmétiques.

Les phénols (antiseptiques, voir plus haut) sont de plus en plus utilisés pour remplacer les parabènes. Ils sont bon marché, efficaces et naturels, sachant que l'on en trouve dans de nombreuses plantes. Toutefois, il faut préciser qu'ils sont toxiques (comme le triclosan, voir plus haut). A forte concentration, les phénols sont irritants pour la peau et quand ils sont ingérés, ils peuvent être hépatotoxiques (toxiques pour le foie). Et l'on peut affirmer que, dans l'ensemble, l'innocuité des phénols dans les applications cosmétiques a été encore moins étudiée celle des parabènes.

Cette affaire est donc fort préoccupante : sous la pression des consommateurs, les industriels suppriment de plus en plus les parabènes - que l'on commençait à connaître de mieux en mieux - pour les remplacer par des phénols que l'on connaît mal, en tout état de cause moins bien. Pourtant, on a lutté contre le triclosan (phénol) qui a tellement été montré du doigt. Actuellement, le phénoxy-éthanol (autre phénol) se répand dans les produits industriels à une vitesse vertigineuse. Nous en reparlerons dans 10 ou 20 ans probablement. C'est donc une lutte sans fin, mais elle se montre de plus en plus difficile.

 

 

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Marie-E
- 19/07/2019 - 03:19
Article intéressant comme d'habitude
Il est vrai que lorsqu'on est néophyte en la matière on suit les diverses recommandations souvent incomplètes car insistant sur la nocivité d'un produit sans parler du produit remplaçant. Pour moi, l'exemple le plus frappant, c'est le déodorant :après avoir eu de nombreuses allergies avec des produits connus dans des pays à forte chaleur, j'ai trouvé des produits de la mer morte sans paraben, sans alcool et sans aluminium... Mais je me rends compte que si je les supporte très bien) il fait plus de 40 depuis quelques jours) et que de plus ils ne détériorent pas mes vêtements, je ne connais pas leur composition exacte. La notice étant en anglais, hebreu, arabe et russe, je vais m'atteler à la traduction...
gayet.stephane@chru-strasbourg.fr
- 17/07/2019 - 14:33
Réponse à J'accuse : excellente remarque
Ce que vous écrivez est très juste. Je voulais justement parler du "sans gluten", mais c'était un peu hors sujet. Vous avez parfaitement raison, les produits "sans gluten" sont souvent médiocres alors que le gluten est un très bon aliment. Les régimes à tendance végétarienne et les régimes végétariens ont besoin de se tourner vers des sources de bonnes protéines végétales (c'est le cas du gluten qui est un complexe protéique, ce que beaucoup de personnes ignorent, pensant que "glu" indique que c'est un glucide). Pourtant, de plus en plus de personnes (non conseillées par un nutritionniste) prennent l'initiative - en raison d'une sorte de mode - d'exclure le gluten, alors que - comme vous le dites pertinemment - l'intolérance-allergie (phénomène très complexe) au gluten est vraiment rare en France. Merci de votre lecture attentive et réactive.
J'accuse
- 17/07/2019 - 14:09
Autant d'avec que de sans
On fait croire sur les étiquettes que "sans" veut dire qu'on a simplement supprimé un produit supposément toxique, remplacé par... rien, comme s'il ne servait à rien avant; ou par quelque chose de forcément sain, alors qu'on ne sait pas grand chose sur le remplaçant.
Ça me fait penser au "sans gluten": le gluten ne pose aucun problème à plus de 99 % des consommateurs (et pas forcément énormément aux autres, tout dépend de la quantité) et est même généralement bénéfique. Mais on le remplace par... on ne sait pas quoi, généralement très gras et très sucré, donc bien plus gênant (et plus cher) pour tout le monde, y compris pour certains intolérants au gluten.