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© ISSOUF SANOGO / AFP
© ISSOUF SANOGO / AFP
Entretien

Comment les trafiquants de drogue sont devenus le casse-tête des polices européennes

Publié le 10 juin 2019
Dans Africa Connection paru aux éditions la "Manufacture de livres", la criminalité organisée en Afrique est disséquée au scalpel par un collectif d'universitaires, de consultants de terrain sous la supervision de l'ancien policier Laurent Guillaume. Entretien.
Laurent Guillaume
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Laurent Guillaume, ancien policier aujourd’hui consultant pour divers organismes internationaux, a réuni pour cet ouvrage des spécialistes universitaires et consultants de terrain. Dans cette étude unique, ils nous proposent de découvrir la frontière...
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Dans Africa Connection paru aux éditions la "Manufacture de livres", la criminalité organisée en Afrique est disséquée au scalpel par un collectif d'universitaires, de consultants de terrain sous la supervision de l'ancien policier Laurent Guillaume. Entretien.

Atlantico : Dans Africa Connection, vous proposez un grand panorama des cartes de la drogue et autres trafics illégaux sur le continent africain. Quelles sont tout d'abord les spécificités de ces réseaux aujourd'hui ?

Laurent Guillaume : Ces réseaux tiennent aujourd’hui la « dragée haute » au crime organisé classique, celui des mafias italo-américaines, des cartels sud-américains, des triades chinoises et des yakuzas japonais. Ces criminels jouent à domicile même si, pour être exact, depuis déjà plusieurs décennies, ils sont implantés aux quatre coins du monde. Leur influence s’exerce au Brésil, aux États-Unis, en Thaïlande, en Chine, au Pakistan et même en Afghanistan. Ces réseaux - souvent nigérians – se caractérisent par une résilience exemplaire dans un univers mondialisé. Ils opposent des modèles criminels d’une grande souplesse, à l’organisation très fluide, peu hiérarchisés, à des structures traditionnelles verticales et pyramidales, très hiérarchisées et pérennes comme la Camorra.  Par ailleurs, ces réseaux nigérians recrutent sur une base ethnique – souvent des Igbos ou Yorubas du sud du Nigéria – avec des cérémonies d’intronisation animistes au cours desquelles les membres doivent prêter un serment d’allégeance, serment qu’ils devront respecter au risque de voir s’abattre – du moins le croient-ils – les pires fléaux sur eux et sur leurs proches. Les trafiquants vont jusqu’à prendre ces familles en otage, en gage de loyauté et d’omerta. Ce recrutement ethnique des membres des réseaux nigérians rend toute tentative d’infiltration impossible. Enfin, ils utilisent des langues vernaculaires pour communiquer, ce qui complique les interceptions téléphoniques. En bref, ils représentent un véritable casse-tête pour les forces de sécurité. 


Comment expliquez-vous notamment le succès que vous décrivez de la méthamphétamine et du Tramadol en Afrique ? 

La première raison est la modicité du prix : ces drogues ne coutent que quelques centaines voire dizaines de FCFA, ce qui représente quelques centimes d’euro. La méthamphétamine est produite sur place, sur le continent africain, avec des produits précurseurs qui sont tous légaux et facilement accessibles dans le commerce de détail. Le Tramadol vient surtout d’Inde, mais à l’origine c’est un opioïde de synthèse, un médicament antidouleur et en tant que tel, il n’est pas catalogué comme une drogue dans l’esprit de ses consommateurs. 

C’est là une autre raison du succès de ces drogues : les usagers recherchent les effets tout en ignorant la nature réelle du produit. Ce ne sont pas des substances récréatives que l’on prend pour le plaisir. Les consommateurs sont persuadés d’ingérer des fortifiants, des défatigants, des vitamines, bref des produits pharmaceutiques qui vont les aider dans leur vie quotidienne à supporter un travail pénible ou répétitif, une crise de paludisme ou tout autre accident de la vie courante. Ces consommateurs, majoritairement des chauffeurs de taxi, des ouvriers, des maçons, des filles de la nuit…, ignorent qu’ils consomment des substances prohibées. En Afrique de l’Ouest, l’un des policiers que je formais au renseignement criminel a reconnu en avoir déjà pris, persuadé qu’il s’agissait de vitamines. Ces produits passent encore sous le radar des services de sécurité, c’est pourquoi j’ai voulu consacrer un article à ce sujet dans Africa connection : il est urgent d’alerter les autorités et l’opinion publique sur ce problème.  


A-t-on une idée de l'ampleur des dégâts sanitaires que provoquent de tels trafics ?

Oui. On sait exactement quels sont les dégâts causés par ces drogues dans une société en voie de développement. Sur un consommateur individuel, la méthamphétamine provoque de graves crises de paranoïa, des accès de violence incontrôlée. Elle dégrade considérablement l’état de son usager jusqu’à en faire une ombre famélique.

Pour mesurer ces effets à l’échelle d’un état, l’exemple de la Thaïlande, pays ravagé par ces drogues de synthèse, est malheureusement édifiant. L’Asie du Sud-est, et plus particulièrement la Thaïlande consomme de la méthamphétamine sous le nom de Yaba (la pilule qui rend fou). Le phénomène est devenu tellement inquiétant et incontrôlable que les autorités thaïlandaises en sont venues à ordonner des milliers d’exécutions extrajudiciaires, sans pour autant réussir à enrayer le problème.

Le risque est le même en Afrique, sachant que ce continent est notre voisin le plus proche. Ce n’est qu’une question de temps avant que ces substances ne se retrouvent dans les rues de Paris ou de La Haye. Il faut également prendre en considération le fait que l’Afrique est un continent en pleine mutation dont l’essentiel de la population est jeune, très jeune. L’Afrique est donc une proie rêvée pour le crime organisé avec ce que cela implique de désordre, de crises sanitaires et politiques. 


Quelle place prennent les États dans ces trafics ? 

La plupart tentent de lutter avec la faiblesse des moyens qui les caractérise. Certains prennent le problème à bras le corps comme le Sénégal qui investit des sommes importantes dans un plan de lutte. D’autres sont moins investis. L’Afrique de l’Ouest est aux prises avec le djihadisme et le terrorisme, la lutte contre le crime organisé passe donc au second plan en termes de riposte et d’affectation de moyens et ressources.

En outre, on ne peut pas ignorer la corruption, phénomène globalisé qui prive d’effet tangible toute lutte contre ces phénomènes. Cette corruption remonte parfois très haut dans les structures administratives et politiques des états. Le travail des enquêteurs devient alors complexe voire impossible. 


Quelles sont pour vous les solutions qui permettraient de s'attaquer à ces fléaux ?

La première chose essentielle, c’est la prise de conscience du danger que ces produits font courir aux populations. Ils sont présents un peu partout en Afrique de l’Ouest, dans les pharmacies « par terre », des officines informelles qui vendent des médicaments de contrebande et que les autorités tolèrent souvent, car elles permettent aux pauvres d’avoir l’illusion de se soigner. Or il ne s’agit pas de médicaments, mais de poison. 

Et même lorsqu’il s’agit de Tramadol - un véritable médicament, lui -  son usage sans contrôle est excessivement dangereux. 

Une deuxième solution serait de renforcer les services de sécurité en leur permettant de bénéficier des techniques modernes d’investigation, comme les interceptions judiciaires et la surveillance électronique. Il faut réformer les services de sécurité et les services judiciaires dans le sens de la spécialisation. À un crime organisé spécialisé et professionnel, il faut opposer des policiers, des gendarmes, des douaniers et des magistrats également spécialisés. 

Enfin et pour en finir, il faut développer une coopération internationale et transversale. Pas une coopération de séminaires, avec des déclarations d’intention devant des buffets garnis. Non, il faut des actions efficaces et tangibles. Les choses commencent à changer et même si la lutte contre le crime organisé a pris beaucoup de retard, je garde espoir. En fait, nous n’avons plus vraiment le choix. 

 

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