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Vous trouvez les animaux exotiques adorables sur Instagram ? Attention, cela leur porte vraisemblablement préjudice
Publié le 03 avril 2019
Sur les réseaux sociaux et en particulier sur Instagram, la vogue des photographies d'animaux "mignons", parfois mis en scène dans des situations humaines, est de plus en plus importante.
Jocelyne Porcher est zootechnicienne et sociologue à l’INRA (UMR Innovation, Montpellier). Ses recherches portent sur la relation de travail entre humains et animaux.
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Sur les réseaux sociaux et en particulier sur Instagram, la vogue des photographies d'animaux "mignons", parfois mis en scène dans des situations humaines, est de plus en plus importante.

Atlantico:  Exemple de ce mouvement, Limbani, un jeune chimpanzé, est suivi par plus de 500 000 abonnés sur Instagram. Ces animaux sont-ils toujours traités dignement ? Le fait même de les mettre en scène ne disqualifie-t-il pas cette hypothèse à vos yeux ?

Jocelyne Porcher: L'importance des animaux sur les réseaux sociaux témoigne d'abord de l'importance qu'ils ont dans nos vies, qu'il s'agisse des espèces domestiques, chiens, chats,  cochons nains... ou d'animaux apprivoisés d'espèces non domestiques comme les chimpanzés. Si la vidéo est une capture de la vie quotidienne avec un animal, cela n'ôte rien à l'animal. Par contre, si il y a effectivement mise en scène et que l'animal est enrôlé dans une représentation de soi anthropomorphique ou qui ne lui plaît pas, c'est beaucoup moins légitime. Et s'il y a infantilisation de l'animal, comme dans le cas de Limbani, effectivement, tout le côté émotionnel, affectif... est contagieux et on a envie d'avoir le même animal à la maison. Il faut remarquer toutefois que les scientifiques sont les premiers à avoir amené des animaux à la maison (singes, perroquets...). 

Une étude américaine a montré que le visionnage de photos d'animaux exotiques en présence d'humains augmente de 30% la possibilité pour l'observateur humain de trouver l'animal attrayant comme animal de compagnie et diminuait la proportion d'observateurs qui classaient ces animaux comme "espèce en danger". Quel phénomène vous semble-t-il à l'œuvre dans ce genre de représentations ? Pourquoi s'exerce-t-il en particulier sur les réseaux sociaux ?

Le fait que les animaux soient filmés avec des humains dans des situations non contraintes peut laisser penser effectivement qu'ils ne sont plus sauvages mais apprivoisés et que donc ils sont des compagnons. De fait, la représentation de l'animal apprivoisé -que l'on peut voir - occulte peut-être l'espèce sauvage  que l'on ne voit pas. Et les humains ont une capacité d'empathie énorme mais elle est fondée sur la proximité que ce soit une image ou la présence réelle. Pour penser l'espèce en danger, il faut faire appel à sa raison. Pour trouver un animal mignon, il suffit de le voir en vidéo. Et les réseaux sociaux fonctionnent essentiellement sur l'image. Donc si sur votre compte instagram, facebook ou autres, vous recevez sans cesse des images de chimpanzés mignons qui embrasse les gens ou font des bêtises rigolotes, ce sont vos émotions qui sont sollicitées et pas votre raison. 
 

En quoi cette confusion entre le monde des hommes et le monde des animaux est un danger pour les animaux mais aussi pour l'homme ?

Le monde des animaux domestiques est, du fait que le point de rencontre entre nous est le travail, à l'intersection entre leur monde propre, de cochon, de chien... et le monde humain. Un petit cochon nain qui fait de l'agility et qu'on peut voir sur les réseaux sociaux habite dans son propre monde de cochon et sa perception du monde est lié à ses sens, notamment l'olfaction, mais aussi et beaucoup au monde humain du travail. Lorsque les animaux font des choses, comme de l'agility, en fait ils travaillent. Ils s'investissent pour atteindre un objectif et cela en fonction de règles qu'ils ont apprises voire négociées. Dans le cas de l'agility, il faut savoir par où passer, où sauter... Donc, dans le cas des animaux domestiques, il n'y a pas de confusion. La relation domestique est une croisée de mondes et c'est ce qui fait toute sa richesse. Ce qui est important, c'est de se rappeler que les animaux sont aussi dans leur monde propre. Et qu'un cochon ou un chien est aussi dans son monde et pas seulement dans le nôtre. Et il faut respecter cela. 

Pour les animaux d'espèces non domestiques, la situation est différente mais pas tant que cela. Un chimpanzé, un lion, un éléphant... sont des animaux apprivoisés. Ils sont eux aussi entrés dans le monde humain du travail et notre rencontre avec eux est aussi une croisée de monde. Ce qui est différent, c'est l'antériorité de leurs relations avec nous. Les animaux domestiques vivent avec nous depuis dix mille ans, on se connaît fort bien. Par contre, un chimpanzé, un lion... d'où viennent-ils ? Est-ce qu'ils sont nés "sous la main de l'Homme" comme un animal domestique ? Si oui, je pense que la relation prime sur la génétique et qu'un animal né chez un humain, dans un zoo, dans un cirque est dès son enfance en apprentissage avec des humains. L'enjeu est de faire en sorte d'une part que sa vie avec les humains soit intéressante, même si elle diffère complètement de la vie qu'il aurait eue dans la nature, et d'autre part que son monde propre soit respecté. 

Toutes les représentations d'animaux sont-elles, à ce titre, problématiques ? Ou certaines représentations seraient-elles favorables au développement d'une véritable relation homme-animal ?

Je pense que le mot clé dans nos relations aux animaux domestiques ou non est le respect. Respect de la dignité de l'animal, respect de son intégrité, respect de son monde, de son intelligence... Si le chimpanzé va lui-même chercher une casquette pour la mettre sur sa tête, cela nous amuse et cela l'amuse aussi. Si un cochon nain fait un parcours d'agility et joue le jeu de son plein gré en s'amusant lui aussi, il n'y a pas de problèmes. Les problèmes commencent quand l'animal ne veut pas jouer le jeu, ne veut pas travailler, et qu'on l'y contraint par la force ou la violence. Ce peut être de ridiculiser un animal quand on peut très bien s'apercevoir qu'il est contrarié. Ce peut être de lui faire avoir des comportements sans relations avec ce qu'il ferait volontairement, par exemple, le mettre sur un vélo alors qu'il a manifestement peur... 

Nos relations aux animaux sont fondées sur notre longue histoire avec les animaux domestiques. Et ce qui fonde ces relations, c'est la rationalité relationnelle (ce que j'ai montré dans mes recherches). Nous ne vivons pas avec les animaux uniquement par intérêt. Nous n'avons pas domestiqué les moutons pour leur piquer leur laine ou domestiqué les vaches pour leur lait ou les chiens pour qu'ils nous servent de valets. La domestication est une rencontre avec l'espèce humaine et des espèces animales et le premier vecteur, durable jusqu'à aujourd'hui de cette rencontre, est la recherche de relations. Car elle ouvre au monde de l'autre. Grâce à la domestication, nous sommes entrés dans le monde des chevaux, des moutons, des chiens, des cochons... et eux sont entrés dans le monde humain. Ce qui importe, comme je viens de l'écrire, c'est de se rappeler que les animaux domestiques ne relèvent pas que du monde humain mais qu'ils vivent aussi dans leur propre monde. Et c'est leur rattachement à ce monde là qui doit fonder notre respect car ce monde là nous échappe en grande partie. Il ne faut pas confondre un humain avec un chien ou un chimpanzé. Nous ne sommes pas semblables. Un chimpanzé ou un cochon n'est pas mon prochain. Mais nos liens domestiques ont tracé des ponts entre nous -y compris avec des espèces "sauvages" et des individus apprivoisés- et cela nous permet de construire des choses ensemble. L'enjeu est que ce que nous construisons ensemble soit intéressant pour tout le monde.

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