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Flux migratoires

Voilà comment l'immigration en provenance d’Europe a changé le Royaume-Uni

Publié le 21 septembre 2018
Le vote en faveur du Brexit avait pu attirer l’attention sur la question migratoire connue par le Royaume Uni, et qui a été considérée comme un moteur majeur de ce référendum. Une publication récente du « Migration Advisory Committee » (MAC) revient sur ce contexte, en détaillant les effets des flux migratoires sur le pays.
Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.
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Michel Ruimy
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Le vote en faveur du Brexit avait pu attirer l’attention sur la question migratoire connue par le Royaume Uni, et qui a été considérée comme un moteur majeur de ce référendum. Une publication récente du « Migration Advisory Committee » (MAC) revient sur ce contexte, en détaillant les effets des flux migratoires sur le pays.

Atlantico : Dans quelle mesure le Royaume Uni est-il devenu plus « européen » entre 2004 et 2017, et quelles ont été les principales nationalités représentées ? 

 
Michel Ruimy : L’Angleterre a toujours été une destination de choix pour les victimes des incessants conflits politiques du continent européen. Le flux le plus constant de réfugiés est toujours venu de France. De Louis XVIII à Charles de Gaulle, tous les souverains français des deux derniers siècles et les premiers présidents des cinq Républiques furent, à un moment de leur vie, exilés en Angleterre. Et, vers 1870, ce sont des milliers de Français ordinaires qui y sont arrivés, victimes de la répression brutale de la Commune. 
 
Loin des imbroglios européens, les Britanniques se sentaient maîtres de leur destin, et cette confiance en eux était le fondement de leur hospitalité. Plus même, alors que la liberté de circulation des personnes était déjà en place depuis les années 1990, les migrations de l’Union européenne (UE) ne suscitaient guère d’inquiétudes. Le Royaume-Uni a vu ainsi plus de personnes arriver que d’individus partir pour d’autres rives avec, pour conséquence, un accroissement de la population depuis deux décennies.
 
Les choses ont basculé avec l’adhésion, en 2004, des pays d’Europe centrale et orientale à l’Union européenne. Le Royaume-Uni, contrairement à l’Allemagne et à d’autres pays, a choisi de ne pas exercer de blocage sur ces travailleurs venant de pays pauvres qui accédaient au marché du travail britannique. Ainsi, entre 2004 et 2017, la part de la population originaire d’un pays de l’Espace économique européen (EEE) est passée d’environ 1,5% à un peu plus de 5%.
 
Une des raisons pour laquelle les migrants choisissent l’Angleterre reste le tissu communautaire et la facilité à communiquer. En effet, dans la société britannique multiculturelle, le communautarisme a pris une place très importante. Il permet d’entretenir des liens de solidarité et des passerelles culturelles indispensables aux migrants. C’est pourquoi, beaucoup y viennent aussi pour retrouver une communauté et des réseaux déjà installés. 
 
Par ailleurs, même s’il n’existe pas de carte nationale d’identité en Angleterre, pays de tradition libérale, attaché à la liberté d’aller et venir sans être contrôlé, les étrangers ont néanmoins besoin de papiers pour travailler (permis de résidence biométrique, carte de demandeur d’asile). 
 
Dans ce contexte, les migrants souhaitent aller au Royaume-Uni car ils peuvent circuler sans trop de problèmes et y travailler facilement… notamment « au noir », activité qui pèse pour près de 10% du Produit intérieur brut britannique ! 
 
Les Polonais sont devenus, en quelques années, la première communauté d’immigrés au Royaume-Uni, passant de 80 000 en 2004 à près de 850 000 personnes aujourd’hui. Ils supplantent même les Indiens (près de 800 000 personnes) depuis 2015. De manière générale, si l’Inde a très longtemps formé la première communauté immigrée du Royaume-Uni, suivie d’autres anciens territoires appartenant à la Couronne britannique, comme le Pakistan, l’Irlande, le Bangladesh, l’Afrique du Sud ou le Nigeria, ces pays sont désormais rejoints par certains régions d’Europe de l’Est, notamment la Roumanie ou la Lituanie. A cet égard, les Roumains sur le sol britannique ont, pour la première fois, dépassé ces derniers mois le nombre de Bangladais. 
 
Mais les choses changent aujourd’hui. Depuis le vote sur le Brexit, le Royaume-Uni devient moins attractif. Les travailleurs de l’Est de l’Europe gagnent désormais plus, chez eux, qu’auparavant. En 2004, la livre sterling valait de 7 Zlotys polonais alors que le cours est maintenant inférieur à 5 unités. Ainsi, pour les migrants potentiels d’Europe de l’Est, déménager en Grande-Bretagne semble de moins en moins attrayant.
 
 

Quelles ont été les conséquences économiques de ces flux migratoires, aussi bien sur les salaires, sur les niveaux de qualification, que la situation budgétaire et fiscale du pays ?

 
De manière générale, les migrants de l’EEE ont tendance à avoir plus de compétences que les travailleurs britanniques. Au plan historique, comme dans toutes les migrations économiques, on a pu observer que les « plus qualifiés », venant notamment d’Etats-membres « fondateurs » comme la France, l’Allemagne et l’Italie, ont été les plus enclins à se déplacer. 
 
Pourtant, cette tendance masque aujourd’hui une image plus complexe. Les travailleurs des « nouveaux » États membres sont mieux qualifiés que leurs homologues britanniques mais ils n’emploient pas toujours leurs compétences pour maximiser ce qu’ils pourraient gagner au Royaume-Uni. En d’autres termes, ils occupent des emplois souvent non pourvus, que ce soit dans la construction, la restauration ou les services à la personne, etc. alors qu’ils pourraient en occuper d’autres, plus en lien avec leur formation.
 
Au plan économique, en matière d’emploi, l’afflux massif de réfugiés peut avoir un impact à court terme sur le taux de chômage, dans certaines régions et sur certains segments de population. En 2012, le MAC avait évalué à 160 000, le nombre de Britanniques n’ayant pas trouvé d’emploi dans les 5 années précédentes du fait de la concurrence générée par l’immigration. 
 
Toutefois, il ne faut pas généraliser et il faut savoir raison garder. Prenons le secteur de l’agriculture par exemple : la production britannique d’asperges, de cerises, de framboises et de fraises baisse depuis longtemps. Mais, ces quatre cultures se sont stabilisées voire ont augmenté depuis 2004, date à laquelle de nouveaux travailleurs venus de l’est de l’Europe sont devenus disponibles. Ainsi, les agriculteurs ont vu une opportunité de se développer grâce à une offre massive de main-d’œuvre bon marché qu’ils n’avaient pas auparavant. Ils affirment même que les ouvriers britanniques ne veulent pas de tels emplois, demandant de longues heures de travail pour un salaire pas si mirifique. 
 
Il n’en demeure pas moins que cet effet négatif est considéré comme temporaire par nombre d’économistes dont les études convergent pour dire que l’immigration n’a pas d’effet négatif à long terme sur l’emploi. La migration peut même créer de nouveaux emplois plutôt que de la concurrence pour ceux déjà existants. En outre, les flux migratoires augmentent, dans une certaine mesure, la demande en stimulant la consommation, ce qui pourrait créer potentiellement des emplois dans d’autres secteurs.
 
Concernant la situation budgétaire et fiscale, il faut savoir que les travailleurs de l’EEE paient plus d’impôts qu’ils ne touchent de prestations. Si les citoyens des anciens États membres contribuent le plus, les travailleurs venant de l’Europe de l’Est, moins bien payés, versent une contribution publique nette. Selon le MAC, le migrant adulte moyen de l’EEE verse, en moyenne, 2 300 £ de plus au Trésor public britannique que le résident du Royaume-Uni. Au total, les migrants de l’EEE ont payé, en 2017, près de 5 milliards de livres de plus en taxes que n’ont reçu de prestations ou usé des services publics. 
 
 

Dans quelle mesure ces flux migratoires ont-ils pu conduire à un délitement du sentiment de communauté du pays, que cela soit au regard de la criminalité ou de la recherche d'aides sociales de la part des nouveaux arrivants ?

 
Le problème de la libre-circulation est que, seuls, les migrants décident de la nature de l’immigration vers le Royaume-Uni. Les résidents britanniques n’ont aucun contrôle sur son niveau et sa composition. Dès lors, il n’y a aucune garantie qu’avec la libre-circulation, l’immigration soit dans l’intérêt des résidents britanniques. C’est pourquoi, la maîtrise des flux migratoires et l’octroi d’aides sociales aux étrangers ont été des ressorts du vote pour la sortie de l’Union européenne (Brexit).
 
Quant au délitement du sentiment de communauté, il est difficile d’y apporter une réponse rigoureuse et objective car il faut considérer la manière dont la migration affecte les communautés locales. Par exemple, à la différence des premières vagues d’immigration, les nouveaux arrivants sont plus dispersés sur l’ensemble du territoire britannique. Alors qu’environ 35% des Indiens et 45% des Bangladais vivent à Londres, seuls 20% des Polonais résident dans la capitale britannique. 
 
A ce jour, il n’y a aucune preuve que la migration, malgré toutes les préoccupations apparentes, ait porté atteinte au sentiment d’appartenance. Deux études universitaires, l’une émanant de la British Household Panel Survey, l’autre étant l’étude longitudinale sur les ménages au Royaume-Uni, ont montré que les habitants aiment plus que jamais leur quartier malgré une migration accrue. De plus, bien que les citoyens des nouveaux États membres soient plus susceptibles de recevoir une mise en garde et même s’il y a plus de jeunes hommes parmi les travailleurs migrants et que les jeunes hommes de tous horizons soient les plus susceptibles d’enfreindre la loi, elles ont montré également qu’il n’y avait aucune preuve que la migration ait endommagé les communautés par le biais de la criminalité.
 
Concernant les finances publiques, l’immigration est souvent perçue comme un facteur aggravant, notamment dans des pays lourdement endettés comme la France ou l’Italie. L’argument généralement avancé est que les immigrés perçoivent plus de prestations sociales qu’ils ne cotisent. C’est une idée reçue. On peut considérer l’impact fiscal de l’immigration comme globalement « neutre » sur le long terme car si l’Etat doit assurer la protection sociale des migrants, ces derniers sont souvent jeunes, et ils travaillent. Selon l’OCDE, les étrangers sont ainsi surreprésentés dans les allocataires sociaux dans les premières années qui suivent leur arrivée, mais contribuent ensuite à l’économie, du fait d’une structure d'âge favorable faisant qu’ils pèsent moins sur les retraites.
Quant aux services publics, notamment clé comme la santé, les migrants de l’EEE contribuent davantage au système de santé publique, le National Health Service, et aux services sociaux qu’ils n’en utilisent. En outre, les travailleurs de l’EEE représentent une part croissante de la main-d’œuvre dans ce secteur, même si, par le passé, le Royaume-Uni a davantage compté sur les infirmières et les médecins nés dans les pays du Commonwealth.
 
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