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Je pense... mais suis-je ?
Pourquoi la science prouve que vous vous connaissez sans doute beaucoup moins bien que ce que vous croyez
Publié le 13 mars 2018
La perception de qui nous sommes et de nos traits de personnalité sont biaisés depuis notre petite enfance et nous ne sommes pas les plus qualifiés pour parler de nous.
Pascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre...
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Pascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre...
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La perception de qui nous sommes et de nos traits de personnalité sont biaisés depuis notre petite enfance et nous ne sommes pas les plus qualifiés pour parler de nous.

Atlantico : Comment expliquer le fait que nous ne soyons pas forcément les plus qualifiés lorsqu'il s'agit de parler de nous-même ? Comment expliquer que nous échouons à définir précisément nos traits de personnalité alors que, dans le fond il n'y aurait personne de plus qualifié ?

Pascal Neveu : La perception de qui nous sommes et de nos traits de personnalité sont biaisés depuis notre petite enfance. En effet, comme l’écrivait Lacan : « Je suis pensé, nommé et dit avant que d’être ! ». Plus précisément, durant les 6-9 premiers mois, le nourrisson n’a pas conscience d’un Moi différencié. Jusque-là il a fait l’expérience de ressentis propres. Il parvient à percevoir de manière individuelle son environnement, les personnes qui l’entourent et qui lui apportent les besoins primaires (câlins, protection, alimentation).

Il compose avec son univers, il interagit avec lui, ce qui le prépare à une révélation : celle d’être un sujet à part entière. Henri Wallon en observant le comportement des bébés a ouvert la voie à Jacques Lacan qui détermine une étape cruciale dans l’évolution du bébé entre 6 et 18 mois: le stade du miroir.

C’est là tout le problème : je ne sais pas qui je suis, mais je sais que je m’identifie toujours à une image de moi, qui n’est pas moi, mais mon reflet.

L’image qu’il voit de lui est une image inversée. La perception qu’il a de lui est donc l’image en miroir de la manière dont les autres (principalement les parents) le perçoivent. Elle n’est donc pas forcément la réalité! Cette perception, cette représentation d’un Moi inversé est fondamentale car susceptible d’expliquer la nécessité de passer par un Autre afin d’en savoir plus sur sa propre représentation, sur sa propre image et sa propre identité.

Autre point qui tend à appuyer ce trouble que le bébé perçoit: si l’enfant est capable de s’identifier, il prend également conscience à ce moment précis qu’il a été préalablement identifié par sa mère et le reste de son environnement, déjà durant la grossesse et dès les premières prises de contact (« il ressemble à… », « il a bien le caractère de… »). Ces éléments extérieurs sont susceptibles de lui avoir déjà apposé une première identité.

La psychanalyse des enfants dépasse le "cogito, ergo sum" de Descartes, en analysant le trouble visuel (scopique) que l’enfant perçoit à travers cette différence du champ et de l’angle de vision: "je suis identifié différemment de ce que je m’identifie" pense-t-il.

Nous ne sommes donc pas les plus qualifiés pour parler de nous.

Plusieurs études publiées dans l'American Psychological Association sont arrivées à la conclusion que, pour avoir un regard très objectif sur une personne, mieux valait interroger ses collègues de travail. Comment expliquer ce constat alors même que ceux-ci ne sont pas forcément les personnes qui nous connaissent le plus ?

Toutes les études sont formelles et vont même jusqu’à montrer que le collègue de travail peut observer, analyser et décrire un beaucoup plus grand nombre de détails sur la personnalité du voisin de bureau (sur un plan comportemental, émotionnel, personnel ou collectif…).

En effet le collègue de travail est la personne la plus qualifiée car il n‘est pas dans la même dimension affective qu’un ami ou un parent. Il ne faut pas oublier que les amis se choisissent, des parents restent des parents… aussi les traits de caractère et de personnalité seront biaisés, en tout cas occultés.

Pour quelles raisons ?

- le collègue de travail doit composer dans et pour un « bien-vivre » collectif, et de plus en plus dans des open-spaces avec des espaces personnels de plus en plus réduits… et doit donc composer avec l’autre, après avoir « pris contact » avec ce qui est devenu une personnalité incontournable.

- le collègue de travail a besoin de percevoir très rapidement s’il sera en compétition ou non avec cet autre, en tout cas doit rapidement s’assurer des intentions rivales, neutres ou amicales.

 - le collègue de travail observe un très grand nombre de détails : tant le matin en arrivant au bureau (salutations ou non, à qui, comment… ?), comportements autour du café, lors de la pause déjeuner ou lors d’une pause cigarette, où la parole peut se libérer…, organisation factuelle du bureau (bureau bien rangé ou non, façon de répondre au téléphone, de communiquer par messagerie électronique, de trier les dossiers…), sans oublier le côté vestimentaire, les attitudes non verbales…  Car chaque geste et attitude ont une importance.

Ce sont donc de multiples informations qui permettent de mieux cerner une personnalité. Il n’est pas forcément nécessaire de nous retrouver durant une semaine (voire un week-end) sur un catamaran, à plusieurs, afin de cerner les personnalités. Même si cette expérience « intime », dans un contexte particulier, qui plus est non sur terre, dévoile qui nous sommes réellement.

Ce constat ne serait-il pas une bonne raison de repenser nos processus de recrutement dans les entreprises? Que pourrait-on imaginer alors ?  (Au Canada beaucoup d'employeurs demandent des lettres de recommandations de collègues de travail et non pas de supérieurs hiérarchiques)

Cette question est en lien avec la précédente et pose un énorme souci éthique.

Quid de la neutralité des collègues de travail ?

Entre des ambitions frustrées, une jalousie possible, un conflit personnel, une histoire amicale voire amoureuse qui s’est mal terminée…, l’envie d’apporter son soutien à un collègue, ou au contraire l’en empêcher… dès lors que le collègue sort du champ relationnel avec lequel on doit composer, les collègues que finalement nous ne connaissons pas et sur lesquels nous avons pu porter un jugement faux, car n’étant pas allés à sa rencontre.

Les êtres humains sont capables des meilleurs ressentis possibles (en lien avec notre cerveau reptilien qui nous « indique » si nous pouvons être en confiance ou méfiance, voire défiance avec autrui), mais aussi des pires (en lien avec notre histoire personnelle, passée ou présente… imaginons le ou la collègue de travail qui est le sosie, ou ne serait-ce que porte le prénom, de notre pire ennemi !...), ce qui fait que seul un éventail de recommandations pourrait garantir la fiabilité d’une « note ».

Mais cela ne doit pas nous faire oublier la tendance actuelle à noter les restaurants, les professionnels… Mais sur quels critères fiables, objectifs et non subjectifs ?

Ayant travaillé avec des DRH, certes nous utilisons des tests dont on sait évaluer le taux de fiabilité… Mais nous sommes toujours tombés en accord sur le fait que dès les toutes premières minutes nous savons à qui nous avons affaire. Car notre cerveau, qui pense aussi à notre survie, « juge », reconnaît très rapidement la personnalité de cet autre, cet inconnu qui se présente à nous.

Selon moi, la plus intéressante réflexion liée à cette étude porte sur notre « incapacité » à nous décrire. Non pas uniquement par timidité, par problématique narcissique ou d’estime de soi, mais simplement parce que c’est au contact de l’autre que nous allons apprendre, découvrir et affiner qui nous sommes et qui nous ne sommes pas.

Rimbaud écrivait : « La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l'inspecte, il la tente, l'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver … ». C’était en 1871, mais pouvons-nous nous aider toutes et tous ensemble afin de pouvoir enfin nous voir, et non pas percevoir dans le miroir ? Et devenir capable de parler de nous face à ce miroir, qui nous pose de gros soucis d’ego.

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vangog
- 14/03/2018 - 00:38
Boaaaarfff!
Édicter des lois universelles à partir d’observations particulièrement partiales est très hasardeux! La seule chose que nos collègues de travail connaissent de nous est notre apparence et les défauts de notre masque social, c’est à dire l’écume de nos vies...ce masque social est très important pour gravir les échelons de notre vie professionnelle, et il est donc épié avec acuité par les concurrents, notamment dans les pays latins, plus attachés à l’apparence que dans les pays anglo-saxons... Mais, sitôt passé le seuil de l’entreprise, le masque social ne nous sert plus à grand-chose...il devient même un handicap pour notre vie familiale et amoureuse. L’apparente loi universelle de cet article tombe donc à l’eau, mise à mal par la temporalité de l’existence...pour l’achever totalement, on pourrait ajouter que certaines personnes, plus que d’autres, ont une conscience plus vive de leur réalité ainsi que des idéaux qui les animent...ils sont de bons mécaniciens connaisseurs du moteur de leur existence, ce que Rimbaud exprimait de façon plus poétique et plus fine...