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Bonnes feuilles
Comment expliquer la surprenante résilience de Daesh malgré ses (nombreux) revers ?
Publié le 10 mars 2018
Le présent essai est le fruit de mon expérience de terrain en tant que femme politique syrienne impliquée au premier plan dans la transition politique dans mon pays. Son objectif est de fournir au lecteur occidental un panorama de la situation géopolitique des grands pays de cette région stratégique, six ans après le début des révoltes dites du Printemps arabe. Extrait de "La Syrie et le retour de la Russie" de Randa Kassis, publié aux Editions des Syrtes (1/2).
Randa Kassis, femme politique franco-syrienne, laïque, est la fondatrice et présidente du Mouvement de la société pluraliste. De 2007 à 2009, elle co-fonde l'association pour la protection du droit à la liberté d'expression dans le monde arabe....
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Randa Kassis, femme politique franco-syrienne, laïque, est la fondatrice et présidente du Mouvement de la société pluraliste. De 2007 à 2009, elle co-fonde l'association pour la protection du droit à la liberté d'expression dans le monde arabe....
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Le présent essai est le fruit de mon expérience de terrain en tant que femme politique syrienne impliquée au premier plan dans la transition politique dans mon pays. Son objectif est de fournir au lecteur occidental un panorama de la situation géopolitique des grands pays de cette région stratégique, six ans après le début des révoltes dites du Printemps arabe. Extrait de "La Syrie et le retour de la Russie" de Randa Kassis, publié aux Editions des Syrtes (1/2).

Daesh a réussi à s’emparer de vastes territoires en Syrie et en Irak, et son mot d’ordre de « durer et s’élargir (baqquia wa tatamadad) » a su mobiliser ses partisans pour poursuivre la conquête au nom de l’instauration du califat. Logiquement, l’arrêt de cette expansion continue devrait affaiblir Daesh, en le rendant plus vulnérable, notamment par la démonstration concrète que son invincibilité ne constitue qu’un outil de propagande. En effet, ce califat autoproclamé a été attaqué par la coalition internationale conduite par les États-Unis six semaines à peine après son instauration officielle par l’EI. Malgré les pertes territoriales considérables que l’EI a essuyées depuis le début de 2016 à la fois en Irak (Sinjar, Qarakoch, région autour de Mossoul, etc.) et en Syrie (Alep), les dirigeants de Daesh ne semblent pas être découragés ; au contraire, ils imputent les pertes infligées aux « croisés » et espèrent même susciter une nouvelle vague de volontaires en inscrivant ces bombardements aériens de la coalition dans une « guerre contre l’islam ». Il s’agit en fait pour Daesh de se pré- parer aux revers à venir − ou qu’il pourrait subir par la suite − en mettant en place une nouvelle stratégie de « refoulement » et de compensation. En fait, face à la pression croissante de la part de la coalition et des troupes arabo-kurdo-iraniennes sur le terrain , Daesh a démontré une capacité organisationnelle impressionnante, sachant s’adapter à un environnement stratégique très évolutif, puis en utilisant les tactiques de « guerre hybride » et en changeant constamment de forme. Cette souplesse « lui permet de garder toujours une longueur d’avance sur ses adversaires tout en améliorant [ses] chances d’éviter la défaite sur le terrain ». En s’appuyant sur ces « capacités asymétriques », Daesh renforce ainsi son « avantage intrinsèque sur ses adversaires militaires conventionnels ».

L’émergence de Daesh sur l’échiquier syro-irakien en 2014 a conduit à une reconfiguration géopolitique et une redistribution des cartes dans toute la région du Proche-Orient. Dans le contexte de cette transformation se dégagent « plusieurs mutations géopolitiques qui pourraient avoir des effets durables aussi bien sur les équilibres à l’intérieur de la zone du Moyen-Orient, que sur les relations entre le monde musulman et l’Occident3 ». Parmi ces processus déclenchés par Daesh figurent : l’instauration d’un régime de terreur qui n’est pas près de s’arrêter en dépit des défaites de l’EI sur des territoires repris par la coalition arabo-kurdo-occidentale ou les forces russo-irano-syriennes ou par les Kurdes avec l’aide des États-Unis suite à l’absorption et la recomposition de la nébuleuse terroriste développée par Al-Qaïda ; une éventuelle guerre de religion multiforme dont Daesh désire le déclenchement et qui passe par la réactivation des tensions millénaires entre sunnites et chiites ; la révélation, par l’expansion même de cette organisation terroriste, de l’état de délitement gé- néral d’un certain nombre d’États de la région qui ont fait preuve d’une extrême vulnérabilité due en partie aux divisions ethno-tribales et confessionnelles ; la promotion d’un islamisme radical qui prospérerait sur les cendres des dictatures prétendues laïques des pays arabes. En effet, le califat de Daesh offre une forme d’alternative (certes apocalyptique) au Printemps arabe, lequel a largement échoué après avoir dégénéré en « hiver islamiste » et en chaos général. Enfin, Daesh prône la renaissance d’un islamisme radical hyperviolent fondé sur le djihad conquérant permanent, lui-même destiné à bloquer et éliminer tout courant réformiste, tolérant ou moderniste au sein de l’islam et qui avait été amorcé depuis le xixe siècle (face aux réformes ottomanes des Tanzimat, à la Nahda puis plus tard au nationalisme baathiste et au kémalisme, bourguibiste, etc.). En fait, on oublie souvent en Occident que le réformisme et le modernisme arabo-musulman nationaliste ou progressiste avaient suscité dès cette époque une réaction totalitaire théocratique qui est l’origine profonde de l’islamisme radical contemporain1 . La victoire sur l’idéologie de Daesh ne peut se faire sans un puissant effort venu de l’intérieur même du monde arabo-musulman, tant sunnite que chiite, dans le cadre d’un vaste mouvement de réforme théologique profonde de l’islam, hélas rendu impossible depuis des décennies par l’offensive mondiale des pôles de l’islamisme radical (wahhabites saoudiens, Frères musulmans, etc.2 ).

Afin de mieux comprendre la faculté de résilience de Daesh et des groupes djihadistes importants comme Al-Qaïda, Boko Haram, etc., il est utile de relire les propos prononcés par l’ancien porte-parole officiel de l’État islamique, Mohammed al-Adnani al-Shami, peu avant sa mort, durant l’été 2016 : « Nous ne combattons pas pour défendre une terre, ni pour la libérer ou la contrôler. Vos armées et vos masses ne sauront jamais nous faire peur. Vos menaces et vos campagnes ne pourront pas nous dissuader. Vous ne serez jamais victorieux. Vous serez vaincus. […] Vous pensez, Amérique, que la défaite est la perte d’une ville ou de territoires ? Avions-nous été vaincus quand nous avons perdu des villes en Irak et que nous étions retournés dans le désert, sans aucune ville ou terre ? Vous croyez que nous serons vaincus et que vous serez victorieux si vous deviez prendre Mossoul ou Syrte, Rakka ou même si vous preniez toutes les villes et nous devions revenir à notre état initial ? Certainement pas ! La vraie défaite est la perte de la volonté et le désir de se battre. L’Amérique serait victorieuse et les moudjahidines défaits dans une seule situation. Nous ne serions vaincus et vous victorieux que si vous étiez en mesure de retirer le Coran du cœur des Musulmans1 . » Ces propos montrent bien que Daesh intègre l’éventualité de la perte de territoires, mais que le contrôle d’un État et sa pérennité (objectif d’un État « normal ») ne sont pas la priorité de cette organisation totalitaire, qui se préoccupe avant tout de propagande et d’idéologie, d’où une stratégie asymétrique non-rationnelle qui échappe à la plupart des analystes occidentaux.

Pour résumer la situation, Hosham Dawod met en garde contre le danger que « l’État islamique s’installe dans la durée […] avec un ancrage dans la société et une ambition politique », et cela au-delà de ses pertes éventuelles de territoires2 . Il explique également que pour qu’une coalition contre Daesh l’emporte, elle doit « soit soutenir réellement les gens sur place, soit envoyer des forces militaires sur le terrain ». Il rajoute que « la première solution est la meilleure à condition que cela soit accompagné d’un projet politique ». Bref, il faut préparer « une réponse politique à l’après-guerre, garantie collectivement car, s’il est important de préserver des États qui ont un siècle d’existence, il est tout aussi urgent de réfléchir sur leur forme et leur souplesse de fonctionnement, en admettant une décentralisation régionale, une large délégation du pouvoir dans certaines régions, la garantie du sort des minorités ethniques et religieuses3 ». Pour le cas syrien, la plateforme d’Astana, que nous présidons, a entamé une discussion à propos d’un document de travail sur la future Constitution syrienne destiné à concevoir les modalités de partage des prérogatives entre régions et entre le Parlement, le présidentiel et l’armée (voir infra).

Extrait de "La Syrie et le retour de la Russie" de Randa Kassis, publié aux Editions des Syrtes 

"La Syrie et le retour de la Russie" de Randa Kassis

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