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Causes et conséquences

Comment le Bitcoin et autres cryptomonnaies ont commencé à impacter l’économie réelle

Publié le 21 décembre 2017
Tandis que le cours du bitcoin focalise toutes les attentions, il conviendrait de s’intéresser plus à la technologie qui le sous-tend (blockchain) qui est en train d’ouvrir une nouvelle ère d’innovations.
Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.
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Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.
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Tandis que le cours du bitcoin focalise toutes les attentions, il conviendrait de s’intéresser plus à la technologie qui le sous-tend (blockchain) qui est en train d’ouvrir une nouvelle ère d’innovations.

Pas un jour ne passe sans qu’une annonce, une déclaration soit faite au sujet des monnaies virtuelles. Le thème du bitcoin est passé d’un sujet exclusivement « geek » à un sujet « grand public ». L’évolution de son cours - il a été multiplié par 15 depuis le début de l’année - constitue un évènement majeur de 2017. Cette bulle, largement alimentée par la spéculation, a été notamment dénoncée par deux Prix Nobel d’Economie (Stiglitz, Tirole). Mais, au-delà de cette fulgurance, il est essentiel d’envisager le véritable impact économique de ce développement vertigineux.

Alors que le Big Data s’impose dans toutes les sociétés et tous les secteurs, la question de la traçabilité des données devient un enjeu majeur. Face à la profusion des informations, comment s’assurer que les données soient fiables ou traitées correctement ? Une réponse se trouve dans une innovation technologique : la blockchain. Plus que les cryptomonnaies, la technologie des chaînes de blocs laisse entrevoir un mouvement de transformation historique d’un grand nombre de secteurs. Le potentiel étant grand, certains n’hésitent pas à comparer cette mutation à celle qui a résulté de l’avènement de l’Internet dans les années 1990.

Car la blockchain est le « royaume de la confiance ». Elle répond à une lacune fondamentale de l’internet où l’information sur le Web (images, textes, sons) est véhiculée par des paquets de données qui n’ont de la valeur que pour ce qu’ils permettent de faire et non pour leur qualité intrinsèque. Cette technologie, qui permet de « tokeniser[1] » une grande diversité d’actifs, va faire évoluer en profondeur des domaines à forts enjeux économiques : production énergétique, régulation des systèmes financiers, transports… La blockchain pourrait ainsi remplacer les documents et intermédiaires de confiance dans certains domaines avec pour objectifs : une accélération et une meilleure sécurisation des transactions, une baisse des coûts du fait d’importants gains de productivité, de sécurité et d’efficacité, une optimisation des chaînes d’approvisionnement, de nouveaux marchés… jusqu’à, parfois, en transformer ou faire disparaître d’autres. Un changement radical des pratiques et des métiers nous attend ! Mais, entre opportunités de développement et impacts négatifs sur les ressources humaines, les arbitrages ne sont pas binaires. Il s’agit non pas de savoir s’il faut mettre en œuvre ou pas une blockchain mais plutôt de faire de bons choix. Pour cela, il faut avant tout définir précisément le périmètre à couvrir : A quelle échelle faut-il la déployer ? Qui l’utilisera ? L’utilisation sera-t-elle partielle ou complète ? Selon quelles modalités ?

En Finance, les services financiers à l’ancienne sont devenus des cibles naturelles pour les promoteurs de cette technologie. Par exemple, pour les virements à l’étranger, la blockchain permet de sécuriser les règlements sans passer par les intermédiaires traditionnels (sociétés de transfert de fonds) et de réaliser les transactions de manière plus rapide et à moindre coût que les outils traditionnels. Elle peut contribuer au financement des PME et permet aussi même l’échange sécurisé : inviolabilité des contrats, propriété des titres financiers, signature cryptographique associée à l’expéditeur… Elle pourrait être, de ce fait, l’empreinte cryptographique numérique de tout document électronique.

Au plan monétaire, le bitcoin, à la fois système de paiement, infrastructure et innovation technologique, interroge sur le devenir de nos monnaies en altérant le pouvoir des banques centrales et / ou des Etats. En effet, dans une économie marchande où les échanges monétaires sont largement dématérialisés, est-il si incongru d’envisager le bitcoin, et consœurs, comme la devise du futur ?

Le prix du bitcoin, à la merci d’un changement de mode ou d’une faille informatique, est aussi soumis à la confrontation de l’offre et de la demande. La volatilité de son cours l’empêche d’être utilisé, de nos jours, comme étalon de mesure et réserve de valeur d’autant qu’il n’a pas de cours légal et que son prix ne correspond à aucun « sous-jacent ». Cette « devise » pêche, dès lors, par ce qui fait l’attrait principal d’une monnaie traditionnelle : la sécurité et la stabilité.

Pour que cette situation change, des possibilités existent. La première serait que bitcoin soit adopté par un nombre suffisant de commerçants. Tout site marchand de quelque importance, s’il accepte le paiement en bitcoins, le fera en parallèle avec les autres modes de paiements existants. En l’absence d’obstacles dirimants mis en place par les autorités, les systèmes de paiement pair à pair seraient multidevises et ceux, qui ne le permettraient pas occuperont une place marginale. Ainsi, l’utilisateur spécifiera, lors de chaque transaction, la monnaie qu’elle doit produire. A l’inverse, chacun pourra demander que les paiements qu’il reçoit soient automatiquement et instantanément convertis dans une monnaie de son choix. L’unité de compte ne serait plus un critère de choix concurrentiel entre systèmes de paiement.

Dans cet environnement, une large gamme de systèmes pourrait apparaître, qui visera à satisfaire des besoins différents et des préférences différentes. En revanche, le choix de la ou des monnaies que chaque agent économique (particulier, entreprise…) choisira de conserver dans ses comptes est une décision importante qui engage l’avenir. Sa décision tiendra compte de trois facteurs : les habitudes de ses contreparties dans l’échange, les frais de change et le risque de perte de valeur. Les deux premières considérations risquent de dominer pour couvrir des dépenses de faible montant et de court terme, la troisième pour des paiements importants et de long terme. La facilité de change immédiat met ainsi les monnaies en concurrence directe dans leur fonction de réserve de valeur, et ce quel que soit le système de paiement utilisé.

La seconde possibilité serait de réduire le temps de confirmation d’une transaction (près de 10 minutes) qui rend le bitcoin inadapté aux paiements en magasin pour lesquels le délai moyen est de quelques secondes. La blockchain est une technologie qui progresse tous les jours. Elle devrait progressivement se stabiliser et arriver à diminuer le temps de résolution des algorithmes.

De surcroît, le bitcoin n’a, par nature, aucune valeur. C’est une simple information transitant entre un émetteur, qui utilise cette monnaie afin de satisfaire un besoin d’achat selon sa propre grille de valeurs d’usage en termes d’aliénation, et un récepteur, qui peut accepter ou pas cette offre selon sa propre échelle de valeurs d’usage en termes d’acquisition. Ceci est la finalité de toute monnaie. Or, n’étant ni contrôlé, ni régulé, il rend cette valeur sous-jacente indispensable pour établir la confiance, pierre angulaire sans laquelle une monnaie ne peut fonctionner aujourd’hui. De ce fait, la gageure, pour ces « monnaies » virtuelles, est de substituer la confiance placée dans un système monétaire par une autre, logée dans une technologie, virtuelle, non certifiée ni au plan technique, ni au plan réglementaire. La confiance serait transférée des États vers des acteurs privés de l’économie algorithmique. Nous assisterions au passage à une gouvernance distribuée, une révolution sociétale !

Même si déjà certains pays (Japon, Russie, Chine, Estonie et dernièrement le Venezuela) investissent le domaine, la difficulté pour les Etats réside dans la prise en compte de la puissance, démultipliée, de calcul nécessaire à une volumétrie importante de transactions, des budgets liés à la sécurité de ces opérations et de la couverture financière indispensable à une adoption massive par le grand public. On peut douter que cette orientation soit celle privilégiée par ces temps de disette budgétaire. Dès lors, il reste aux autorités monétaires à agir sur la régulation des systèmes de paiement pair à pair qui donnerait à ces cryptomonnaies un cadre leur permettant de concurrencer les monnaies officielles. Car ces cryptomonnaies sont inscrites dans le paysage financier et sont là pour durer. La jeunesse sauvage du bitcoin ne doit pas nous faire perdre de vue ce qu’il pourrait devenir à terme.

De plus, l’impact énergétique de cette monnaie, et ses conséquences indirectes sur le climat, devient préoccupant. Malgré la divergence des estimations, un consensus s’est établi sur le fait que la consommation électrique du bitcoin est très importante et ne fera que progresser. Aujourd’hui, une part importante de ces ordinateurs est située en Chine. Or, près des 2/3 de l’électricité produite par ce pays proviennent de centrales de charbon, émettrices de CO2. Selon le site digiconomist (www.digiconomist.net), la résolution des algorithmes (mining) mobiliserait près de 30,14 milliards de kilowatts-heure par an, soit l’équivalent de la production électrique de quatre centrales nucléaires, une consommation en électricité supérieure à celle de 19 pays européens, plus de 25 fois la note électrique de l'île de Malte, 6 fois celle de la Lettonie et, peu ou prou l'équivalent de la consommation de la Hongrie, pays qui compte une population avoisinant les 10 millions d'habitants !

En définitive, l’intérêt porté à une technologie prouve qu’elle dispose d’un potentiel permettant le développement d’applications susceptibles d’apporter de nouvelles solutions à des problématiques anciennes. Dans les nombreux domaines d’application de la technologie blockchain, son développement et son adoption sont a priori indépendants de ceux des cryptomonnaies et ne reposent que sur les avantages du système pair à pair. Même si cette adoption modifie profondément certains métiers (cf. notaire), les opposants y seront vraisemblablement moins nombreux et moins puissants que dans le domaine monétaire. Il n’en demeure pas moins que, pour accroître tout son potentiel, un lien devra être fait, en particulier, entre les secteurs industriel, juridique et celui de la formation (La théorie des jeux et la cryptographie, deux branches des mathématiques, sont au cœur de la technologie des chaines de blocs, ce qui place la France, aux filières mathématiques jusqu’à ce jour reconnues au plan mondial, en position favorable pour accompagner les entreprises en recherche d’experts dans le développement de leurs solutions blockchain).

Le bitcoin ne devrait pas changer le monde. Il ne supplantera pas les devises actuelles mais il n’est pas exclu qu’un système monétaire rénové et inédit émerge. La blockchain pourrait bien s’en charger … entre fantasme et réalité.



[1] Remplacer une donnée critique par un élément équivalent qui n’aura aucune valeur intrinsèque exploitable, une fois sortie du système.

 

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
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kelenborn
- 21/12/2017 - 17:56
mais
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