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American Twittos

Sexe, pop culture et provoc' : l'incroyable compte Twitter de l'écrivain Bret Easton Ellis

Publié le 26 mars 2012
Sur son compte Twitter, l'auteur d'"American Psycho" twitte compulsivement sur tout et n'importe quoi. Il avoue au détour d'une phrase : "en 140 signes, ces messages en disent plus que beaucoup de romans."
Clément Bosqué et Victoria Rivemale
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Clément Bosqué réfléchit aujourd'hui sur les problématiques de l'action publique, dans le domaine des relations internationales et de la santé. Diplômé de littérature et agrégé d'anglais, il écrit sur le blog letrebuchet.c.la sur l'art, la société et l...
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Sur son compte Twitter, l'auteur d'"American Psycho" twitte compulsivement sur tout et n'importe quoi. Il avoue au détour d'une phrase : "en 140 signes, ces messages en disent plus que beaucoup de romans."

Notons tout d’abord que Twitter est un réseau social sensiblement plus distingué que Facebook ou Myspace, ou qu’un bon vieux Msn des familles. Sur Twitter, on manie la langue. Il faut être un peu fin, un peu spirituel ; il faut user d’ironie, avoir le goût de la formule choc. C’est pourquoi Twitter s’adresse plutôt aux intellectuels, aux écrivants, aux éduqués en tous genres. En France, ce sont surtout les journalistes et les gens de la “com” (les commeux ? Commateux ? Il faudrait un néologisme pour cette espèce) qui l’utilisent. Aux Etats-Unis, ce sont aussi les écrivains, à l’image de Bret Easton Ellis.

Peu imaginable en France, où un vrai écrivain, adoubé par les profs de français, se doit de nous mettre en garde contre les méfaits du flux cannibale d’Internet, de vanter les mérites de “l’objet-livre” (“ah, l’odeur du papier...”), d’inviter à se méfier de la “dématérialisation” galopante (bien qu’il reconnaisse qu’Internet peut être un outil formidable “à condition de savoir s’en servir”), de militer pour la lecture qu’il estime en danger (lui, dans sa jeunesse, quel bonheur quand il a découvert Stendhal - Julien Sorel ! quel personnage !) Bref, chez nous, l’écrivain est la vigie de l’expérience esthétique authentique, élevée en plein air, moulée à la louche.

Les Etats-Unis, ou la vitalité de l’Inculture

Foin de tout ceci aux USA. Il paraît que la particularité de la culture “postmoderne” serait l’absence de frontière entre une culture populaire et une “haute” culture, sphère de la recherche sur les formes, de la réflexivité, de la mise en question du monde tel qu’il nous est donné à vivre. Il paraît qu’elles se sont renversées l’une sur l’autre comme une tarte Tatin et que nous avons sombré dans une ère primitive. Qui sont les plus barbares ? Nos initiateurs et  nos gourous ? Les Américains. C’est bien ce que réalise Ellis, semble-t-il, qui va se vautrer, la queue frétillante, dans ces formes spontanées qui émergent : Internet, musique pop, clips. Mais où est la littérature dans tout ceci ? Où est l’art ?

Ellis, à l’aise

Il minimise un peu son intérêt pour la chose (“Je suis ce qu’on pourrait appeler un fan modéré des nouvelles technologies et des medias virtuels. Je ne suis pas fanatique de Twitter mais je tape mon propre nom dans Google. Et je m’étonne de choquer les gens quand j’avoue que je fais cela.”) mais se pique au jeu du gazouillis. “En 140 signes, ces messages en disent plus que beaucoup de romans." Ellis commente son environnement quotidien. Comme son protagoniste (Patrick Bateman dans American Psycho) le faisait de Phil Collins ou Whitney Houston, il disserte (brièvement, format oblige) sur Madonna, Lana Del Rey, PJ Harvey, le télé-crochet The Voice, les mérites de Dujardin et de Clooney aux Oscars ; il recommande des clips et des photos, décerne le titre de "meilleure chanson pop" à une complainte des Walker Brothers (“The Sun Ain't Gonna Shine (Anymore)”, Le soleil ne brillera plus) qui parle de vide et de solitude.

Le même jour, il s’enthousiasme sans complexes pour un gros live camionnesque de Springsteen ("Tu sais pas où tu vas, mais tu sais que tu reviendras pas") dont il dit ailleurs : "Bruce m’a rendu gay.

 

Ces références introduisent une intimité qu’il dévoile au fil des tweets : "Quatre heure du matin et j’arrive pas à dormir parce que je viens de prendre conscience que mon père s’identifiait totalement à Michael Corleone [personnage du Parrain, de Coppola]" : où l’on reconnaît cette gentille ironie américaine, saturée de renvois aux paroles de chansons, aux films...qui fait tant rire dans les séries comme Friends ou How I met your mother.

On l’a dit, Twitter convient mieux aux lettrés qu’à ceux qui s’expriment plus volontiers à coups de vidéos ou de langage sms. Mais la même pulsion est à l’œuvre. Le contact permanent avec son semblable, l’hystérie de l’autre. Twitter est donc entré dans le quotidien d’Ellis l’écrivain, comme dans celui de Demi Moore (connue pour sa compulsivité tweetesque), au point qu’aujourd’hui le réseau social stimule son inspiration et irrigue ses écrits. 

Tout commence à  "1 heure du matin à Los Angeles, assis à mon bureau en train de finir un script et d’un seul coup je prends des notes sur Patrick Bateman et où il en est maintenant et peut-être qu’il…" Les fans commencent à tweeter des idées. Agréablement surpris, il se prend à envisager déjà une publication : "Hmmm... j’appelle mes éditeurs lundi... mais il faut que je définisse la structure... sûrement des meurtres à l’université et…" Les idées arrivent. Ellis note. N’est pas en reste : peut-être son personnage principal, propose-t-il, "écoute Nebraska [album de Springsteen]... peut-être Don Henley [membre des Eagles]". Peut-être qu’il "déteste Obama". Qu’il "se lancerait dans une grande discussion de l’œuvre de Coldplay"… et sa chanson préférée serait Fix You.

Pour ses followers avides de sang, il imagine une "scène où Chris Martin [chanteur de Coldplay] et Patrick Bateman mangent des gaufres […] puis Patrick lui tranche la gorge". Il étoffe : "le plan à trois idéal de Patrick : Chris Brown et Rihanna…", pour laquelle il nourrit une "obsession".

De fait, l’obsession n’épargne pas Bret Easton Ellis. Une obsession du mal dont on ne peut s’empêcher de penser qu’elle a quelque chose d’une hantise puritaine, une fixation, qui confine à la folie, pour le “péché” (songeons aux Sorcières de Salem). Le 19 février par exemple, jour de la mort de Whitney Houston – référence importante de son roman American Psycho -, il s’indigne, en vrai moraliste : "Est-ce qu’on n’est pas tous impliqués ? N’avons-nous pas tous contribué à sa chute ? Il est tombé du ciel, l’argent pour acheter tout ce crack et cette herbe ?"

Les yeux écarquillés sur l’horreur, il redemande pourtant de ce mélange à a fois "accrocheur et effrayant" : comme dans ce clip de The Shoes, Time to dance.

Une fête qui vire instantanément au meurtre le plus “gore”, c’est son truc. Il relance ses fans : "Ok alors Sean est homo et vit à West Hollywood et Patrick visite LA et va assassiner qui ? Une actrice célèbre ? Quelqu’un qui joue dans Hunger Games ?"

Enfin, exténué, il met fin à ce "marathon Twitter de cinq heures" qui l’a comblé : "Encore des notes. Au lit. J’arrive pas à croire à ce qui s’est passé. Est-ce que je vais vraiment m’y mettre ? P. B. [Patrick Bateman] pense que oui. Envoyez-moi vos idées…je vous citerai pas…mais ça aide…Je garde tout cela au chaud pour le moment ; mais envoyez moi encore vos avis et idées… »


Le miroir grimaçant de l’Amérique ?

Les lecteurs admirateurs d’Ellis, les critiques élogieuses de ses œuvres célèbrent le miroir glaçant et sans concession qu’il tend à la société américaine, à l’homme occidental contemporain. Stuart Evers, du Guardian voit en lui un "chroniqueur du vide derrière nos sociétés consuméristes".

D’autres soupçonnent quelque complaisance et lui reprochent d’être trop pleinement ce qu’il dénonce, de se délecter de ce monde finissant, pourrissant, cynique, violent ; de refuser de sortir du monde américain de la “misère symbolique”, comme dirait Bernard Stiegler ; de ne pas pointer une autre voie. Comme devrait le faire un véritable moraliste. 

Un provoc’ aussi creux que le monde qu’il prétend épingler ?

Force est de se demander si la foi qu’a notre société en sa capacité de se critiquer elle-même n’est pas autre chose qu’une superstition de plus. Il y a d’ailleurs quelque chose de drôle à voir cette citation du Guardian reprise en outil marketing sur le site promotionnel d’Imperial Bedrooms, le dernier roman d’Ellis. Et si Ellis n’était qu’un sale type vautré dans la superficialité et le cynisme ? Et si sa plus-value se limitait au larsen produit par l’amplification du bruit qu’il enregistre ? Et s’il n’y avait, pour citer les derniers mots d’American Psycho, “pas d’issue ?

Profond ou superficiel ? Utile ? Un moraliste est un réformateur, mais ici la question n’a pas d’intérêt. C’est que B.E.E. est ce qu’il est. Il écrit ce qu’il voit. Il voit ce qu’il est. Il est ce qu’il écrit. Il n’est pas en position de détachement, de distance vis-à-vis de la violence et de la superficialité qu’il décrit. Il laisse remonter vers lui les fantasmes ultraviolents des followers, s’en nourrit et les régurgite tels quels. Quoi de plus banal, direz-vous ? Les lecteurs et téléspectateurs n’ont-ils pas toujours été, plus que tout, attirés par la violence et le sexe ?

Rituel sadomasochiste

Il semble intéressant de repérer en quoi Bret Easton Ellis pousse cette logique jusqu’au bout. Finalement, la dénonciation n’est pas le souci d’Ellis. Moraliste jouisseur, ses œuvres ont quelque chose d’un rituel sadomasochiste. Sadomasochisme entre cet écrivain et ses lecteurs, ce qui ressort nettement dans sa pratique de Twitter. L’auteur frappe - les lecteurs jouissent des coups et les renvoient à l’auteur, contraint de contempler les horreurs façonnées par son imagination (ce que Bret Easton Ellis veut appeler l’effet “thérapeutique” de l’écriture). Sadomasochisme entre l’Amérique et les représentations qu’elle se donne d’elle-même, Amérique flattant sa vertu par l’exhibition chronique de son vice. Ainsi elle maintient intacte la pureté de sa fondation : le paradoxe d’une “utopie réalisée” (Baudrillard). Enfin, sadomasochisme entre l’Amérique et le reste du monde, le Vieux monde notamment, voyeur pervers de cette auto-flagellation : on aime la violence américaine, on aime la voir, on aime la voir dénoncée. Caricature de nous-mêmes, elle nous passionne et nous fascine parce qu’elle nous rassure. Nous ne sommes pas ça, nous.

Chaque décennie apporte chez nous, comme une vague, son imaginaire américain. Pour parler en termes musicaux, comme Ellis aime à le faire : les années jazz, les années rock’n’roll, les sixties pop. B.E.E. prend le relais dans les années 80. Trente ans qu’il nous traîne dans un monde fantomatique : celui des USA “hyperréels” dont parlait Baudrillard.

Mais aujourd’hui, n’a-t-on pas fait le tour de ce monde ? Du Hollywood désenchanté et pervers, du New-York capitaliste et meurtrier - de leur critique même ! -, n’est-on pas, aujourd’hui, bel et bien revenu ? Comme le tweete Ellis : "Un fantôme ne désire qu’une chose : revivre."

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