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Les abattoirs animaliers, ce monde à la Dickens où l'on peut faire "accepter l’ignoble à n’importe qui"

Publié le 07 mai 2017
En France, 50 000 ouvriers travaillent dans les abattoirs. Ils tuent et découpent, chaque jour, trois millions d’animaux et les transforment en steaks, côtelettes ou saucisses. Pendant trois ans, je suis partie à la rencontre de ces mal-aimés qui nourrissent les Français. Extrait du livre "Le peuple des abattoirs" d'Olivia Mokiejewski, aux Editions Grasset (2/2).
Olivia Mokiejewski est documentariste. Végétarienne, très impliquée dans les combats scientifiques sur l’alimentation, l’environnement et la souffrance animale, sa ténacité lui a valu le surnom de « L’emmerdeuse »
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Olivia Mokiejewski
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En France, 50 000 ouvriers travaillent dans les abattoirs. Ils tuent et découpent, chaque jour, trois millions d’animaux et les transforment en steaks, côtelettes ou saucisses. Pendant trois ans, je suis partie à la rencontre de ces mal-aimés qui nourrissent les Français. Extrait du livre "Le peuple des abattoirs" d'Olivia Mokiejewski, aux Editions Grasset (2/2).

Patrick ouvre le tiroir de son vaisselier et me montre un couteau à saignée. « J’ai passé sept ans de ma vie chez Gad, alors quand l’usine a fermé, j’ai voulu garder un souvenir. »

Je prends l’objet dans la main. C’est un couteau de 30 cm, à double tranchant, plutôt léger pour sa taille. À l’abattoir, l’outil servait à couper la gorge des cochons, aujourd’hui Patrick s’en sert pour dépiauter le poisson. Il a aussi conservé un couteau de découpe, son compagnon de galère comme il l’appelle. Autant de vestiges d’une expérience douloureuse pour ce quinquagénaire.

« On peut faire accepter l’ignoble à n’importe qui, rajoute- t-il avec sa voix abîmée par le tabac. Tu n’as jamais la vision globale de l’abattoir. Tu travailles ta pièce et tu ne te poses pas de question, c’est tout. On ne voyait jamais l’animal en entier. Quand un soldat fait la guerre, il ne réfléchit pas. C’est quand il rentre qu’il morfle. Pour moi, ça a été pareil, c’est après coup que j’ai réalisé.»

Depuis qu’il a été licencié, Patrick s’interroge et cogite beaucoup. Le rapport aux animaux, la consommation de viande, l’avenir des ouvriers bretons…

Je l’ai rencontré avant la fermeture de Gad et on a tout de suite sympathisé. J’ai aimé son franc-parler, son air de rockeur anarchiste avec ses cheveux courts, ses pattes et ses lunettes rectangulaires.

Avec le temps on est devenu amis. J’ai fait la connaissance de sa famille et désormais quand je viens dans la région, je dors chez eux. Une petite maison simple et confortable sur les hauteurs de Morlaix. À chacune de mes visites, Jacqueline, sa femme, une Antillaise au grand sourire et aux formes généreuses, me fait goûter la cuisine de son île, la Guadeloupe. Ce midi, ce sera acras et fruits de mer. Le couple ne roule pas sur l’or mais met un point d’honneur à soigner ses invités.

Les tissus rouges et gris du canapé, le madras posé sur la table basse et le faux perroquet suspendu à une poutre du salon accompagnent parfaitement le repas. On en oublierait presque la Bretagne.

Patrick n’a aucun mal à trouver les mots pour raconter son expérience à l’abattoir, peut-être parce qu’il a eu une autre vie avant. Une vie agréable et une bonne place : cadre commercial dans une compagnie d’assurances. Une situation qui bascule brutalement en 2004. À 46 ans, il perd son emploi. Patrick envoie 780 CV et lettres de motivation, décroche 33 entretiens et aucun résultat. Trop vieux déjà, sans doute, dans ce secteur où l’on recherche en priorité de jeunes loups aux dents longues. Il enchaîne les petits boulots d’intérimaire et atterrit finalement à l’abattoir.

« Le premier jour a été terrible. La mort industrielle, type camps de concentration, avec des animaux parqués dans des box, les murs blancs, le carrelage, le sang par terre, les bruits de la chaîne, ça m’a fait flipper. J’ai eu du mal à m’habituer.

Contrairement à la plupart de mes collègues, je pouvais prendre du recul. Quand on n’a connu que l’abattoir, on ne peut pas juger de sa situation, on n’a aucun élément de comparaison. On pense que ça se passe comme ça partout, que c’est la norme. »

À l’usine, l’ancien assureur découpe les pieds des cochons et enlève les abcès dans les jambons. « Il y en avait beaucoup, à cause des piqûres d’antibiotiques, faites un peu n’importe comment dans les élevages. »

Patrick n’oublie jamais de porter des gants, il n’aime pas le contact de la chair. « C’est rarement une vocation ! Pour certains bouchers peut-être mais ne me dis pas que la nana ou le mec qui bosse toute la journée dans la merde, le sang et les boyaux aime son métier. On était fiers de notre boulot, du travail bien fait, on se sentait utiles mais si on avait pu faire autre chose, tu penses bien qu’on n’aurait pas dit non. »

Les jours passent et se ressemblent. Les mêmes gestes, les mêmes conversations, et bientôt les mêmes douleurs. Un quotidien digne de celui d’un 

Extrait du livre" Le peuple des abattoirs" d'Olivia Mokiejewski, aux Editions Grasset

 

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