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En un jour, la sortie de "Merci pour ce moment" a éclipsé toutes les nouveautés de l'automne.
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En un jour, la sortie de "Merci pour ce moment" a éclipsé toutes les nouveautés de l'automne.
Romans d'automne

Rentrée littéraire : qu'est-ce qu'on lit (à part Valérie) ?

Publié le 11 septembre 2014
En un jour, la sortie de "Merci pour ce moment" a éclipsé toutes les nouveautés de l'automne. Il est temps de réagir, de parler des livres — des vrais ! Petite sélection des romans qui nous ont étonné, fait palpiter et de ceux qu'il vaut mieux éviter...
Barbara Lambert a goûté à l'édition et enseigné la littérature anglaise et américaine avant de devenir journaliste à "Livres Hebdo". Elle est aujourd'hui responsable des rubriques société/idées d'Atlantico.fr.
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Barbara Lambert
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Barbara Lambert a goûté à l'édition et enseigné la littérature anglaise et américaine avant de devenir journaliste à "Livres Hebdo". Elle est aujourd'hui responsable des rubriques société/idées d'Atlantico.fr.
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En un jour, la sortie de "Merci pour ce moment" a éclipsé toutes les nouveautés de l'automne. Il est temps de réagir, de parler des livres — des vrais ! Petite sélection des romans qui nous ont étonné, fait palpiter et de ceux qu'il vaut mieux éviter...

"Le Royaume" d'Emmanuel Carrère

Depuis le mois de juin, la presse nous le dit : c'est "le phénomène" de la rentrée littéraire, le "livre-événement" à ne pas rater. Dans le concert de louanges qui se fait entendre depuis la fin août et qui a précipité la sortie du livre, initialement prévue le 11 septembre, seul Bernard Pivot a émis des réserves sur le "chef d'oeuvre" annoncé qui, surprise, ne figure pas dans la première sélection du Goncourt, dont le journaliste préside cette année le jury. Outre une scène "pornographique", dans laquelle l'auteur se représente "matant" la vidéo d'une jeune femme en train de se masturber, Bernard Pivot reproche à Emmanuel Carrère de faire montre de trop de vanité dans un livre censé être un "exercice de foi" qui commande, de fait, de s'oublier, de s'absenter pour être tout à l'Autre. Quelques pages avant la fin du "Royaume", l'écrivain avoue, tout à coup, être envahi par le doute : "J'étais en train d'achever ce livre et j'en étais, ma foi, plutôt content, écrit-il. Je me disais : j'ai appris beaucoup de choses en l'écrivant, celui qui le lira en apprendra beaucoup aussi, et ces choses lui donneront à réfléchir : j'ai bien fait mon travail. En même temps, une arrière-pensée me tourmentait : celle d'être passé à côté de l'essentiel. Avec toute mon érudition, tout mon sérieux, tous mes scrupules, d'être complètement à côté de la plaque. Evidemment, le problème, quand on touche à ces questions-là, c'est que la seule façon de ne pas être à côté de la plaque serait de basculer du côté de la foi — or je ne le voulais pas, je ne le veux toujours pas". 

Comprendre et faire partager ce qu'est la foi quand on ne l'a pas, tout le projet du "Royaume" est là. Car si Emmanuel Carrère a eu sa "période chrétienne", il en est revenu et sorti agnostique. Se mettre au service de ce qui nous est étranger, de ce contre quoi l'on bute, telle est la mission que s'est assigné Carrère. C'est d'ailleurs celle qu'il suit depuis toujours — dans "L'adversaire", comme dans "La moustache" ou dans "D'autres vies que la mienne", auxquels il renvoie, d'ailleurs, au fil de son livre. Tous ses livres ne parlent que de cela : de sa difficulté à s'extraire de lui-même, de son aspiration à accueillir l'Autre en lui, à lui donner voix, que ce soit celle de Jean-Claude Romand, d'un couple de juges ou, aujourd'hui, du Christ. En cela, Emmanuel Carrère est un écrivain au sens le plus noble du terme, et on comprend que la parole divine qui commande d'aimer son prochain comme soi-même ou encore celle de Saint-Jean Baptiste, "Il faut que je croisse et que, moi, je diminue", lui ait "parlé". Par son programme, son "intention", l'ampleur de sa documentation, "Le Royaume" est bel et bien un livre magnifique. D'une cohérence et d'une justesse sans égale. Atteint-il son objectif ? Malgré les efforts de "transposition" de l'auteur pour la rendre attrayante, l'oeuvre d'évangélisation de Paul, Luc, Jacques, Pierre, Jean, Marc et les autres, tantôt comparés à une équipe d'adeptes des arts martiaux, de "commerciaux" ou à des membres du "Politburo", nous a, en vérité, parue un brin longuette. Restent les moments d'introspection, d'observation fine et sincère du rapport de soi à l'Autre qui, à eux seuls, justifient, légitiment, même, l'existence de ce livre.

Editions POL, 630 p., 23, 90 euros

 

"Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive" de Christophe Donner

Voilà le seul livre de la rentrée qui, une fois terminé, refermé, nous a filé ce petit frisson de manque qui saisit à chaque fois qu'on achève une lecture qu'on aurait voulu prolonger encore, ne serait-ce qu'un tout petit moment. Bien sûr, on a aimé d'autres choses — pas autant, pourtant, que cet ouvrage au titre impossible (tiré d'une phrase d'Orson Welles), à la fois vif, tendre, triste et joyeux, pudique et très, très gonflé. Bien que le cinéma, et son milieu, possèdent leur pouvoir d'attraction, que l'on croise ici, au fil des pages, aussi bien Bardot que Godard, Trintignant que  Jane Fonda, le sujet de "Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive" n'est pas, a priori, comme ça, des plus "accrocheurs". En choisissant de s'intéresser au trio formé par le producteur Jean-Pierre Rassam (qui c'est, celui-là ?), Claude Berri et Maurice Pialat, Christophe Donner a misé sur ce qu'on pourrait appeler "le haut du panier" : pas le cinéma populaire (quoique Berri y ait, et pour cause, largement contribué...), mais celui des salles d'art et d'essai. Pourquoi eux ? Parce qu'ils étaient "frères", beaux frères, même, et qu'ils ont, comme dans toutes les histoires d'amour et d'amitié un peu trop folles, un peu trop entières, fini par se détester.

Pour résumer leurs liens, Anne-Marie, la soeur de Rassam, était la femme de Berri, dont la propre soeur, Arlette, vivait avec Pialat. De quoi bâtir une grande et belle famille de cinéma, sauf que les trois "beaufs" (qui n'en étaient vraiment pas...) n'ont ni les mêmes origines, ni les mêmes obsessions, ni, surtout, les mêmes fragilités. Côté fêlures, blessures, il faut dire qu'on est servi. Entre les "humeurs" de Pialat, la mélancolie de Berri et le désespoir sombre et lumineux de Rassam, il y a de quoi faire — de quoi écrire, aussi. Ajoutez à cela les tensions créées du fait de leur attachement à leurs soeurs, et à leurs femmes (l'un se confondant parfois avec l'autre), et vous commencerez à comprendre comment la jalousie, puis la haine, a pris corps entre ces trois-là. Et comment chacun a fini par tracer sa voie, pour mieux rompre et se venger de l'autre. Pourquoi Rassam a produit Rohmer, Pialat réalisé "Sous le soleil de Satan" et Berri "Les charlots", voilà ce que ce livre permet de saisir. En exposant l'étrange histoire d'amour et de désamour de ce trio infernal, Christophe Donner nous donne tout simplement à voir des oeuvres et des vies en train de se faire. C'est dire si ce livre est vivant ! Petite cerise sur le gâteau, "Quiconque exerce ce métier stupide..." nous fait découvrir Jean-Pierre Rassam, être complexe et tourmenté s'il en est, accro à la cocaïne, aux passions fortes, de préférence destructrices, qui l'ont pourtant conduit, sa vie durant, à entreprendre les projets les plus fous, mais pas les moins exigeants, ni les moins intéressants... Vous étonnera-t-on si l'on vous dit que, des trois héros de ce drôle de "roman", c'est lui qui, notre lecture terminée, nous a le plus manqué ?

Editions Grasset, 368 p., 19, 50 euros.

 

"L'amour et les forêts" d'Eric Reinhardt

Soyons honnête : il nous a fallu du temps pour entrer dans ce livre dont la première partie aurait sans doute gagné à être un peu plus "resserrée". Est-ce un défaut ou cela explique-t-il, au contraire, l'étrange mais indiscutable force de ses livres ? Eric Reinhardt peut se montrer "bavard", rapporter une scène dans les moindres détails, reproduire un dialogue tout ce qu'il y a de plus insignifiant en apparence, comme si la négligence d'un seul petit fait, l'oubli de la remarque la plus infime pouvaient faire s'écrouler le récit tout entier. Reinhardt est comme ça : il a tendance à "saturer", il suffit de le savoir — et de l'accepter. Passer à côté de "L'amour et les forêts" serait en effet bien bête et fort mal avisé. A partir de sa rencontre et de sa correspondance interrompue avec une de ses lectrices, l'écrivain tisse un portrait de femme aussi vivant que singulier. Une manière d'hommage ou de "tombeau" à l'obscure et pourtant si lumineuse Bénédicte Ombredanne.

Normalienne promise à un avenir brillant, elle a très tôt renoncé à faire carrière et végète dans un lycée de Metz, où elle est prof de français. Mère d'une fille et d'un garçon, elle est mariée à un tyran qui surveille ses dépenses comme ses tenues et ses sorties. A son retour du travail, elle découvre un soir la maisonnée plongée dans le noir, les enfants terrorisés, terrés dans leur chambre, et son mari complètement prostré. En écoutant une émission à la radio, l'époux maltraitant s'est reconnu dans les traits des "harceleurs certifiés" dont il y était question. Sorti tout droit de la bouche du coupable, l'aveu agit comme un déclic sur Bénédicte. Pour se venger du gâchis de ses meilleures années, elle décide de s'octroyer du bon temps et s'inscrit sur Meetic pour y dénicher un amant. Deuxième déclic : dans les bras de Christian, la jeune femme découvre l'amour, le vrai : sincère et généreux. Auquel elle décide de renoncer, malgré l'insistance, la promesse qu'il lui fait de toujours l'attendre et l'espérer. Pourquoi ce sacrifice ? C'est ce que l'écrivain, apprenant la mort de son admiratrice, va découvrir au fil d'une véritable enquête, qui constitue la partie la plus aboutie et la plus sensible du livre. Pour ne pas gâter votre lecture, on ne vous en dira rien. Préparez-vous juste à vibrer et frémir, moins de peur que de compassion. Dans une vraie "communion". Trois points de suspension...

Editions Gallimard, 366 p., 21, 90 euros.

 

"Une éducation catholique" de Catherine Cusset

Grenouille de bénitier, un tantinet Sainte Nitouche, Catherine Cusset ? Pas vraiment. Sous couvert de nous raconter l'"éducation catholique" de Marie, grandie entre un père croyant et une mère athée, la romancière nous livre le récit sans complaisance, assez vert parfois, du cheminement de son héroïne hors de la foi qui lui a été inculquée. Une foi qui se confond avec la peur et la souffrance. Enfant, "j'étais très croyante, dit Marie. (...) Le message du catéchisme m'atteint profondément. La nécessité d'être humble et généreuse (...). L'idée qu'on puisse ne pas être dégoûté par la saleté, la vermine, la misère, la maladie, même aussi contagieuse et abominable que la lèpre, mais au contraire les accueillir et leur donner place ; qu'on puisse désarmer la violence et le mal en leur ouvrant les bras ; choisir la pauvreté, renoncer au confort et aux biens de ce monde, renoncer aux jouissances, se sacrifier. (...) Le message de Dieu est, je le comprends, un message d'effacement de soi". Partant, la petite fille qui n'a "qu'un désir : être bonne" n'a de cesse de s'oublier, de se mettre de côté, de gommer tout ce qui, en elle, relève du Moi.

Malgré ses efforts, elle est bien forcée de reconnaître qu'elle n'y arrive qu'imparfaitement, son individualité parvenant toujours à prendre le dessus, percer et même s'exprimer. Incapable d'"être bonne", Marie se met à se haïr, se dégoûter, au point de s'auto-mutiler. Le temps des premières amours venant, elle s'attache à des figures qui, loin de l'aider à s'épanouir, la maintiennent au contraire dans cet état de perpétuelle auto-détestation. Jusqu'à ce qu'un deuil la frappe de plein fouet et la paralyse tout à fait. Cette disparition fournissant une sorte de justification objective à sa souffrance, l'adolescente se complaît dans une phase morbide dont personne n'arrive à la tirer. Expédiée chez la psy, elle entend pourtant son conseil : aimer, physiquement, charnellement —faire l'amour, quoi — afin de se réapproprier son corps et de revenir à la vie. Reste — et ce n'est pas évident... — à ne pas confondre amour et douleur, amour et souffrance, à voir en l'autre, en résumé... le Dieu cruel de l'enfance, ce que Marie finira heureusement par comprendre. Un vrai beau livre, en même temps qu'une réflexion stimulante et subtile sur l'éducation, la croyance et l'amour, qui ne doit jamais être une "crucifixion" mais n'en demeure pas moins "une question de foi".

Editions Gallimard, 132 p., 15, 90 euros.

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"L'écrivain national" de Serge Joncour

Avec son dernier livre, "L'amour sans le faire", paru il y a deux ans, on avait découvert un Serge Joncour très différent de celui que l'on suit  (avec bonheur) depuis ses débuts : plus expansif, plus tendre, plus sentimental, aussi. Faut-il l'avouer ? Avec ce roman de l'apaisement, on craignait un peu d'avoir, chemin faisant, perdu le Joncour trouble et inquiétant d'"UV" mais aussi le truculent un peu piqué, à la fois drôle et grinçant, de "Vu" ou de "L'idole". Il aura suffi d'à peine quelques pages de son nouvel opus pour être tout à fait rassuré : "L'écrivain national" rassemble en effet toutes les nuances de Joncour, les sombres comme les claires, mais aussi les intermédiaires, celles qui font qu'on ne sait plus trop sur quel pied danser, que l'on se dit que tout peut basculer à n'importe quel moment. 

Tout commence comme un genre de farce : le narrateur, écrivain, est invité à séjourner dans un village du centre de la France, situé "entre Nièvre et Morvan". Quatre semaines "aux frais de la princesse" mais dans un trou paumé, où il craint quand même très fort de s'ennuyer. Dès son arrivée, tout paraît mal s'engager : à la gare, personne ne l'attend. Le libraire venu le chercher lui apprend que la rencontre-dédicace prévue le lendemain tombe un soir de match et qu'il y a de grandes chances qu'il n'y vienne personne. Le maire, enfin, dans son discours de bienvenue, le gratifie du titre d'"écrivain national" avec un plaisir malin et assez ouvertement méprisant. S'ensuit un événement étrange au cours duquel l'auteur, parti se rafraîchir quelques minutes, découvre à son retour que la salle bondée l'instant d'avant est absolument vide, comme si la réception organisée en son honneur n'avait jamais eu lieu. Tout doucement, un climat s'installe — un climat propice au déroulement de l'intrigue policière qui irrigue le roman, sans le contenir pourtant. Dans le journal du coin, l'écrivain est tombé en effet sur un article annonçant la disparition d'un "octogénaire illuminé, vivant loin de tout en lisière de forêt, probable crésus à la fortune enfouie". Le locataire et voisin du disparu a été arrêté, sa compagne, un temps soupçonnée, laissée en liberté. Accroché par le regard de la belle, l'écrivain n'a dès lors qu'une idée : la rencontrer, enquêter. Inutile de nous demander de vous raconter la suite, on ne vous la dira pas. Les bonnes choses, c'est sacré, il ne faut pas les gâter. Et puis, vous nous en voudriez...

Editions Flammarion, 400 p., 21 euros.

 

"Notre-Dame des vents", de Mikaël Hirsch

Deux romans et deux sélections au Prix Femina, Mikaël Hirsch n’a pas perdu de temps pour imposer son talent. Si son troisième opus est très différent du précédent, on y retrouve cette qualité d’écriture qui est sa marque : fine mais jamais précieuse, toujours sobre et précise. Comme dans « Avec les hommes », le récit démarre de manière très classique : une femme reçoit une lettre qui lui apprend la disparition d’un homme qu’elle a connu. S’ouvre alors une longue ellipse qui nous ramène des années en arrière. Joanne, c’est son nom, s’embarque pour les îles Kerguelen où elle doit effectuer des prélèvements dans le cadre de ses recherches sur le réchauffement climatique. Le voyage en bateau est long, silencieux, propice à la rêverie, aux questionnements. Un climat s’installe, assez indéfinissable, à la fois ouaté et inquiétant, étrange, et avec lui un rythme plus lent, plus étiré, comme si le temps se suspendait au fil de la traversée.

Parvenue à destination, la chercheuse découvre une petite communauté constituée essentiellement de scientifiques vivant éloignés les uns des autres, par méfiance ou incapacité à communiquer, mais soudés par la nécessité de maintenir un semblant de cohésion, de rester unis face à une nature hostile et menaçante. A Port-aux-Français, l'existence s'organise entre le laboratoire, la cantine, la bibliothèque, la petite chapelle de Notre-Dame des vents où, tous se retrouvent, croyants ou pas. Tout est minutieusement réglé, sauf les incursions en dehors des limites du village, sur une terre sauvage où l'on ne sait jamais trop ce qui peut se passer. C'est sur cette lande froide et désolée que naît l'idylle de Joanne et d'Alexis. Officiellement ingénieur au CNES, ce dernier joue les espions pour le compte du Ministère de la Défense. S'il l'avoue d'emblée à la jeune femme, celle-ci se doute qu'il ne lui dit pas tout. Quand, sa mission terminée, elle doit regagner la France, Joanne quitte son amant, le coeur gros et la tête pleine de questions. Un nouveau chapitre s'ouvre alors, qui nous fait entrer de plain-pied dans "le monde d'Alexis", un monde à la jonction du réel et de l'irréel, le plus étonnant étant que l'on est fortement tenté, ici, de croire à "l'invraisemblable vérité". Amateurs de récits d'amour, de voyage et de fantastique, vous allez être comblés !

Editions Intervalles, 182 p., 19 euros.

 

Il est comment, le dernier...

 

... Amélie Nothomb ?

L'histoire : Amélie Nothomb se cherche une "compagne de beuverie" capable, comme elle, d'apprécier le champagne, le bon. Elle la trouve en la personne d'une de ses lectrices, Pétronille Fanto (Stéphanie Hochet dans la vraie vie), qui ne tarde pas à publier son premier livre et à enchaîner les succès.

Ce qu'on en pense : Du début à la fin, téléphonée, on n'a guère été enivré — on n'a, pour tout dire, même pas été pompette. En vrai, on n'a pas bien vu à quoi Amélie Nothomb voulait en venir, ce qu'elle voulait représenter, donner à imaginer — et surtout partager. L'amour du champagne ? Son éloge de l'ébriété tombe à plat, il ne pétille pas. Sa défiance vis à vis du milieu de l'édition ? D'autres l'ont dépeint beaucoup plus férocement. Restent des scènes : Amélie qui jeûne pour être sûre d'être fine joyeuse, Amélie humiliée, condamnée à sortir le chien de Sa Majesté Vivienne Westwood, Amélie skiant les yeux fermés pour pouvoir retrouver ses premières sensations... Tout cela est bien maigre, pas très nourrissant ni même franchement désaltérant.

"Pétronille", d'Amélie Nothomb, Albin Michel, 170 p., 16, 50 euros.

 

... David Foenkinos ?

L'histoire : Le destin tragique de Charlotte Salomon, artiste peintre morte à Drancy, à l'âge de 26 ans, alors qu'elle était enceinte.

Ce qu'on en pense : C'est une révolution à 360 degrés, un événement à marquer d'une pierre blanche : pour la première fois depuis qu'il écrit (son premier roman, "Inversion de l'idiotie", date de 2002), David Foenkinos s'attaque à un sujet sombre, plombant, même, qui l'amène, cerise sur le gâteau, à parler d'une personne autre que lui — morte, qui plus est. Autant dire que le risque était grand de complètement rater la cible, de basculer dans le "pathos" et de faire du bon sentiment à peu de frais. Ce livre est-il celui que l'écrivain rêvait secrètement d'écrire depuis toujours — il reconnaît y avoir plusieurs fois renoncé ? En choisissant de rédiger son texte, avec une phrase par ligne, comme dans une poésie en prose, il réussit en tout cas à créer une petite musique distanciée, jamais sirupeuse, encore moins pathétique. Une petite musique juste, et plutôt émouvante.

"Charlotte", de David Foenkinos, Gallimard, 222 p., 18, 50 euros.

 

... Grégoire Delacourt ?

L'histoire : Parvenu au seuil de ses quarante ans, Antoine, assureur, passé maître dans l'art de l'expertise, estime la valeur de sa vie. Sur le papier, tout va bien. Une femme belle et sexy, des enfants rayonnants, bien dans leurs pompes, du succès et de l'argent, comme il faut. Dans la réalité, tout s'effrite, s'effiloche. A commencer par l'amour de l'épouse, volage et égoïste. Et pour finir le travail, où il ne supporte plus de gruger, de faire de "vrais faux" pour "rapporter du blé" à la société et être bien noté. Au soir d'une journée qu'il passe avec ses enfants, Antoine pète les plombs, façon Jean-Claude Romand, mais en plus petit, moins assumé : il tire sur sa fille, qui ne meurt pas mais est défigurée. Antoine, alors, entame son chemin de croix, et disparaît au Brésil, où il renaît.

Ce qu'on en pense : Hélas, hélas, tout le monde ne transforme pas l'essai, ne passe pas, comme ça, du léger au grave, du souriant au tragique, du malicieux au sérieux. On aimait l'auteur de "La liste de mes envies", petit roman tendre, marrant et généreux, on aime beaucoup moins le Delacourt, version bobo et traumaSi la dernière partie du livre, où Antoine s'abîme à se défaire, puis à se refaire, est assez réussie, l'ensemble reste, au final, plutôt bancal, parce que trop lourd et trop appuyé. Tout est une question de dose, d'équilibre, qu'il faut encore savoir savamment orchestrer. Grégoire Delacourt — on le lui souhaite — saura peut-être y arriver la prochaine fois.

"On ne voyait que le bonheur", de Grégoire Delacourt, Lattès, 360 p., 17 euros.

 

... Frédéric Beigbeder ?

L'histoire : En 1940, dans un night-club de New York, le futur auteur de "L'attrape-coeurs", J.D. Salinger, rencontre Oona O'Neill, fille du prix Nobel de littérature Eugene O'Neill, qui l'a plus ou moins (plutôt plus que moins) abandonnée. Entre ces deux-là, un déclic se fait — pas suffisant, pourtant, à les réunir tout à fait. Quand, Jerome parti à la guerre, Oona se retrouve seule à Hollywood et rencontre Charlie Chaplin, la fille d'Eugene, 18 ans, n'hésite pas et dit "oui" à "Charlot", âgé de 54 ans. Tandis que la belle nage ostensiblement dans le bonheur et enchaîne les maternités (elle aura huit enfants de Chaplin), Jerome s'abîme dans le regret et la guerre, dont il ne se remettra jamais.

Ce qu'on en pense : L'histoire est romanesque en diable — difficile, quand on est auteur, d'y résister. Quel fut l'impact réel de la séparation de Jerome et d'Oona sur la destinée de l'auteur de "The Catcher in the Rye" ? Dieu seul le sait... Beigbeder, pour sa part, a choisi d'y voir un moment fondateur, une "clé", susceptible d'éclairer la genèse de son oeuvre maîtresse. Pourquoi pas... L'idée, au demeurant, est assez jolie, et le travail de reconstitution — et d'invention — de l'auteur, plutôt convaincant, parce que fouillé, documenté et visiblement pénétré du désir de bien faire, de s'imprégner, de s'absenter — pour une fois ! —, d'être simplement juste et sincère. Tout à son exercice d'admiration et de dévotion pour Salinger, BGBD mêle, ce faisant et pourtant, de petites considérations sur l'avantage et le bonheur de s'unir, l'âge venant, comme Charlie Chaplin — et comme lui-même... —, à une femme jeune, vierge d'amours empoisonnées et empoisonnantes. Pourquoi pas, dira-t-on encore... N'étant pas un homme, et encore moins Beigbeder, on ne saurait lui contester cette préférence — même si, perso, on ne peut concevoir l'amour que dans l'égalité, à commencer par celle de l'expérience, des souvenirs amoureux accumulés et plus ou moins heureux, plus ou moins acceptés, assumés, digérés, qui font qu'on est comme on est. Après tout, pour être capable d'aimer, il faut se connaître un peu... Reste cette question : de qui BGBD parle-t-il donc dans son livre ? De Salinger, d'Oona, de Chaplin, de lui, de sa nouvelle épouse, ou des cinq à la fois  ? Des cinq, à n'en pas douter. Cela fait pas mal de monde, mais, ma foi, au final, cela ne cohabite pas trop mal.

"Oona & Salinger", de Frédéric Beigbeder, Grasset, 288 p., 19 euros.

 

 

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