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Les historiens doivent-ils interférer dans le vote ou l'abrogation d'une loi ?

Publié le 31 juillet 2014
En décembre 2005, dix-neuf des historiens les plus réputés de notre pays exigèrent l’abrogation de plusieurs lois en vigueur. Marc Olivier Baruch tente de comprendre, en historien de l’État, les véritables raisons de cette émotion, avivée récemment par les débats sur la pénalisation de la négation du génocide arménien. Extrait de "Des lois indignes?", publié chez Tallandier (1/2).
Marc Olivier Baruch
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Ancien élève de l’École polytechnique et de l’ENA, Marc Olivier Baruch est directeur d’études à l’EHESS. Ses travaux font référence sur l’histoire de l’administration française au XXe siècle (citons en particulier Servir l’État français. L...
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En décembre 2005, dix-neuf des historiens les plus réputés de notre pays exigèrent l’abrogation de plusieurs lois en vigueur. Marc Olivier Baruch tente de comprendre, en historien de l’État, les véritables raisons de cette émotion, avivée récemment par les débats sur la pénalisation de la négation du génocide arménien. Extrait de "Des lois indignes?", publié chez Tallandier (1/2).

À QUI APPARTIENT L’HISTOIRE ? « À personne, et d’abord pas aux historiens », répondent en général les historiens. De fait, il n’existe pas – nul ne souhaite au demeurant qu’il existe – de monopole professionnel qu’une norme protégerait, alors qu’il faut être titulaire d’un diplôme collationné par la puissance publique pour devenir médecin ou instituteur, pour s’inscrire au barreau ou ouvrir un salon de coiffure. Pour autant « il n’est pas interdit de penser que les historiens ont aussi leur mot à dire sur l’histoire », comme l’écrivait Henry Rousso en expliquant pourquoi, tout compte fait, il se ralliait à Liberté pour l’histoire : Abandonner un prétendu monopole ne doit pas signifier devenir inaudibles, ni laisser toute la place aux seuls militants, journalistes ou députés. « Corporatisme ! » criera- t-on ici ou là. Et alors ?

En quoi la défense d’une vision identitaire et instrumentalisée du passé serait- elle plus louable qu’une vision qui croit encore à ces vieilles lunes que sont la raison, le savoir, la distance1 ? En d’autres termes, l’histoire n’appartient pas aux historiens, mais celle que les historiens ne font pas – ou, ce qui revient pratiquement au même, celle que font les non- historiens : « militants, journalistes, députés » – n’est pas de l’histoire. « La raison, le savoir, la distance » sont ici convoqués précisément parce qu’ils s’opposent terme à terme aux trois tentations auxquelles, dans la vision idéalisée de l’histoire portée par la pétition, l’historien se doit de résister.

Rappelons- les, telles qu’elles ouvrent la pétition de décembre 2005 : L’histoire n’est pas une religion. L’historien n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant. L’histoire n’est pas la morale. L’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner, il explique. L’histoire n’est pas l’esclave de l’actualité. L’historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n’introduit pas dans les événements d’autrefois la sensibilité d’aujourd’hui2.

Texte émouvant à sa manière : comment ne pas y voir la statue en pied d’un véritable héros contemporain, l’historien briseur de tabous, de dogmes, d’interdits, le savant que ne sauraient émouvoir passions ou sensibilités de l’instant, le penseur que son ascèse méthodologique a rendu inaccessible aux emprises de l’idéologie, des préjugés, des modes ? Chateaubriand n’est pas loin, Marc Bloch sensiblement plus qui aimait rappeler qu’il n’est d’histoire qu’anachronique, dans la mesure où, quoi qu’il prétende, l’historien éclaire le passé par le présent au moins autant qu’il ne procède à l’opération inverse3. Combien, surtout, ce texte paraît désuet, irréel presque, face à des enjeux dont un historien proche, en termes institutionnels comme intellectuels, de nombre des signataires de la pétition pouvait affirmer, huit ans avant celle- ci, qu’à coup sûr « parmi les idées fausses que notre temps a estour-bies, il en est une qui ne ressuscitera pas : celle d’une science historique qui élaborerait ses travaux en haut d’un Olympe, loin des tumultes du siècle4 ».

Il serait par ailleurs amusant mais déplacé – au sens littéral, c’est- à- dire pas à sa place ici – de citer telle ou telle situation dans lesquelles mes collègues ou moi avons, sans trop rechigner, avalé telle ou telle couleuvre – dans un jury de thèse, pour accéder à un fonds d’archives, en adoucissant sa plume de critique face au livre publié sous le nom d’un puissant… Que le lecteur se rassure, l’historien de métier est aussi médiocre que tout un chacun : il lui arrive de respecter les interdits et de caler devant les tabous, de juger là où il devrait comprendre et, ni ange ni bête, de faire preuve d’émotion plus que de raison, jusque dans l’exercice de son métier. Seul le dernier item de la définition de l’idéal historique proposé par la pétition mérite qu’on s’y attarde un peu : L’histoire n’est pas la mémoire. L’historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits. L’histoire tient compte de la mémoire, elle ne s’y réduit pas5. Par rapport aux trois alinéas précédents, qui opposaient terme à terme l’histoire respectivement à la religion, à la morale, au présent, la relation qui lie histoire et mémoire apparaît d’emblée plus complexe. Ce n’est pas, comme dans le cas de la religion ou de la morale, parce que les formes de connaissance sont de natures différentes qu’il convient de clairement distinguer histoire et mémoire, mais parce que existe entre ces deux modes d’appréhension du passé des relations d’inclusion : on ne saurait réduire l’histoire à la mémoire, de oppositions binaires « mémoire absolue, histoire relative6 », « France pays de mémoire, Angleterre pays de tradition7 » ou encore « mémoire tableau des ressemblances, histoire tableau des changements8 ».

Toutes ces formules sont trop bien frappées pour être pleinement convaincantes, d’autant que, comme le rappelle l’une des meilleures spécialistes du sujet, Annette Wieviorka , « depuis une trentaine d’années, la mémoire est devenue un sujet d’étude à part entière : [toute] une bibliothèque lui est désormais consacrée9 » – analyse que confirme, dans l’une des plus récentes synthèses sur la question10, l’historien Philippe Joutard , dont les travaux sur l’histoire et les traces du phénomène camisard furent pionniers par leur recours à l’histoire orale. Conclu par une utile « chrono- bibliographie11 », dont il est significatif de constater qu’elle ne prend de l’ampleur qu’à partir du milieu des années 1970, ce parcours historique de l’irruption du champ de la mémoire dans l’étude du passé se trouve bien entendu balisé par la fresque illustrative qui court au fil des sept volumes des Lieux de mémoire dirigés par Pierre Nora 12. Comme dans tout phénomène intellectuel de grande ampleur, les épigones et plus encore les épigones des épigones sont loin de valoir le fondateur, de sorte que la littérature à finalité mémorielle se révèle d’une terrifiante répétitivité13. Le fait est qu’on a vu se multiplier, au sein de ces bibliothèques d’ouvrages sur la mémoire qu’évoquait Annette Wieviorka , les termes de péjoration : « envahissement mémoriel », « abus de mémoire », « commémorationnite » et quelques autres.

Mais c’est sur trois mots – repentance, victimisation, communautarisme – que se focalisent les critiques. La remise en cause de ces trois concepts (systématiquement connotés négativement, en excluant toute référence à leur versant positif que traduirait par exemple la trilogie lucidité, rééquilibre, diversité) signe une opération politique globale de disqualification dont il convient de préciser les contours et surtout les finalités.

1. « Pourquoi j’adhère à Liberté pour l’histoire », Le Monde, 25 février 2008.2. « Liberté pour l’histoire : 19 historiens dénoncent… », Libération, 13 décembre 2005.
3. « Comprendre le passé par le présent », Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, Armand Colin, 7e éd., coll. « U Prisme », 1974, p. 47-50.4. Jean- Noël Jeanneney, « La demande sociale en question », Le Monde de l’éducation, n° 253, novembre 1997, p. 26.
5. « Liberté pour l’histoire : 19 historiens dénoncent… », Libération, 13 décembre 2005.6. Pierre Nora, Les Lieux de mémoire, t. I, op. cit., p. XX.
7. Avec toutes les variations possibles, telle celle, rapportée avec admiration par Pierre Nora, que propose l’historien britannique Stefan Collini : « Les Anglais ont la mémoire de la tradition, nous avons la tradition de la mémoire », ibid., p. 396.
8. Aphorisme par lequel on résume la pensée, singulièrement plus élaborée, de Maurice Halbwachs, cité par Thomas Ferenczi, Devoir de mémoire, droit à l’oubli ?, Complexe, 2002, p. 15. Sur les travaux d’Halbwachs relatifs à la mémoire, on peut se reporter au très copieux dossier (164 pages) dirigé par Marie Jaisson pour présenter la réédition du livre de Halbwachs publié en 1941, La Topographie légendaire des évangiles en Terre sainte, étude de mémoire collective, PUF, coll. « Quadrige », 2008.
9. Préface à Régis Schlagdenhauffen, Triangle rose, la persécution des homosexuels et sa mémoire, Autrement, 2011, p. 4.
10. Histoire et mémoires, conflits et alliance, La Découverte, 2013. On notera l’usage en chiasme du pluriel et du singulier dans le titre.
11. Ibid., p. 285-299.
12. Les textes écrits par Pierre Nora autour des Lieux de mémoire ont été regroupés dans Présent, nation, mémoire, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 2011.

Extrait de "Des lois indignes?", de Marc Olivier Baruch, publié chez Tallandier. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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zouk
- 31/07/2014 - 11:25
Législation et historiens
Les historiens n'ont pas à intervenir dans la projets de loi, mais la prétention des politiques à "faire l'histoire" est proprement insupportable. Les lois "mémorielles" sont un moyen très sûr de réveiller les conflits et de les entretenir.