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Une tragédie américaine
©Scott Heins / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Parti de la loi et de l'ordre

Une tragédie américaine

Gérald Olivier revient sur la situation aux Etats-Unis suite à la mort de George Floyd lors de son interpellation par les forces de l'ordre à Minneapolis.

Gérald Olivier

Gérald Olivier

Gérald Olivier est journaliste et  partage sa vie entre la France et les États-Unis. Titulaire d’un Master of Arts en Histoire américaine de l’Université de Californie, il a été le correspondant du groupe Valmonde sur la côte ouest dans les années 1990, avant de rentrer en France pour  occuper le poste de rédacteur en chef au  mensuel Le Spectacle du Monde.  Aujourd’hui il est consultant en communications et médias et se consacre à son blog « France-Amérique ».

Il est aussi chercheur associé à  l'IPSE, Institut Prospective et Sécurité en Europe.

Il est l'auteur de Mitt Romney ou le renouveau du mythe américain, paru chez Picollec on Octobre 2012.

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La mort de George Floyd est une tragédie américaine. Les émeutes qui ont suivi ce crime sont une catharsis malsaine, qui déshonore, dans un même élan, la communauté afro-américaine, les pilleurs, ces « voyous » dénoncés par le président Trump, et les autorités politiques, d’un bout à l’autre du pays. 

Dans son sens classique, une tragédie doit inspirer au spectateur « terreur et pitié ».  Le personnage principal y lutte pour son destin, mais se trouve en proie à une fatalité qui finit par l’emporter. La pièce s’achève par la mort du héros, et celle d’autres personnages dans des duels et batailles que l’on ne voit pas mais qui sont rapportés. C’est exactement ce qui s’est passé aux Etats-Unis ces derniers jours. 

George Floyd est cet homme de 46 ans mort mardi 25 mai lors de son arrestation par la police de Minneapolis, principale métropole de l’Etat du Minnesota, au centre du pays le long de la frontière canadienne. Après l’avoir mis à terre, sur le ventre, les mains menottées dans le dos, l’un des quatre officiers lui a appuyé son genou sur le cou pour le maintenir immobile mais l’empêchant de respirer. Floyd n’est pas mort asphyxié par le policier mais sous l’effet conjugué de substances prises précédemment, dont de l’alcool, de l’anxiété provoquée par la situation, et d’une brutalité policière excessive. La scène a été filmée par des dizaines de badauds, et on peut y entendre Floyd se plaindre de ne pas pouvoir respirer. Des témoins de la scène ont tenté d’intervenir. Certains ont alerté les policiers de l’agonie de leur suspect. Rien n’y a fait. Le policier a maintenu son genou  sur le cou de sa victime jusqu’à l’arrivée de l’ambulance, mais il était alors trop tard…  

C’est comme si la mort de George Floyd avait été programmée par un implacable destin. Un destin auquel il essayait d’ailleurs d’échapper. Car Floyd est à mort à Minnéapolis, loin de la Caroline du Nord où il est né et du sud du Texas, où il a grandi. 

Floyd avait un physique très imposant. Il était grand et athlétique. Lycéen, il excella au basket-ball et au football américain. Deux sports qui demandent des physiques surdimensionnés.  Mais il préférait la scène et s’essaya au « rap » et au « hiphop », des genres musicaux nés au sein de la communauté noire américaine. Sans réussite. Et presqu’inévitablement, il finit par cambrioler un magasin et se retrouva pour cinq ans en prison. A sa sortie en 2014 il voulut changer de vie et fila vers le nord, laissant son épouse et ses deux filles derrière lui à Houston. A Minnéapolis il obtint un job d’agent de sécurité pour un restaurant. Il l’occupait toujours quelques semaines avant le drame mais se vit licencié quand les mesures de confinement lié à la pandémie de Covid 19 obligèrent le restaurant à fermer. 

Sans ressource, Floyd tenta de monnayer un faux billet de 20 dollars, une pécadille, et fut dénoncé ce qui entraina son arrestation et son décès. Comme si la mort l’avait poursuivi à travers les Etats-Unis attendant son heure, sûre de son fait. Profitant même de l’apparition d’un virus inconnu six mois plus tôt… 

Mais la mort de Floyd n’est pas une tragédie que pour lui ou ses proches, c’est une tragédie pour toute l’Amérique. Parce qu’elle semble dire qu’il existe une fatalité de la condition noire aux Etats-Unis. Alors même que la communauté noire, dans son ensemble, n’a jamais été aussi prospère qu’aujourd’hui. Le revenu moyen des « afro-américains » n’a cessé d’augmenter au cours des cinq dernières décennies. Depuis 1980 et l’élection de Ronald Reagan, le taux de pauvreté au sein de la communauté noire a baissé d’un tiers de 32% à 20%. Celui des blancs est resté inchangé, à 10%. Depuis 2017, et l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump, le revenu des noirs a plus augmenté en pourcentage que celui des blancs, des hispaniques ou des asiatiques. Avant la pandémie de Covid19 le chômage au sein de la communauté noire était tombé à son niveau historique le plus bas, 5%.  Les journaux, y compris le New York Times, qui n’est pas spécialement favorable à Trump, imprimaient sans cesse des « success stories » sur la communauté noire.  

Mais quels sens peuvent avoir ces récits et ces statistiques encourageantes si dans le même temps des noirs continuent de mourir aux Etats-Unis, simplement parce qu’ils sont noirs. Là est la tragédie. Parce que la police se méfie d’eux et emploie lors d’arrestation des méthodes musclées qu’elle n’utilise pas forcément avec d’autre groupes ethniques. Non pas simplement par racisme, en tout cas pas uniquement, mais parce que la criminalité est beaucoup plus élevée au sein de la communauté noire que dans les autres communautés, parce que la possession d’armes à feu y est plus fréquente et la consommation de drogues dures induisant des comportements violents et imprévisibles y est aussi plus forte que dans les autres communautés. Donc par précaution la police des métropoles américaines traite les noirs lors d’arrestations comme s’ils étaient tous de dangereux criminels. 

C’est une tragédie pour l’Amérique parce qu’elle fait accomplir au pays un gigantesque pas en arrière. Il n’est pas facile de s’en sortir pour un noir du « ghetto » (le mot n’est plus guère utilisé aujourd’hui, mais il existe bien dans chaque grande métropole américaine des quartiers défavorisés où la population est exclusivement noire). Il faut surmonter bien des obstacles et en premier lieu le regard suspect de sa propre communauté, car être bon élève n’est toujours pas bien vu. Les noirs appellent ça « jouer au blanc » (playing whity). Et parvenu à l’âge du lycée il est plus « cool » de faire le guetteur au service du gang local pour gagner de l’argent de poche que d’aller travailler au Macdo. 

Mais pourquoi vouloir s’en sortir si c’est pour être la victime de brutalités policières, ou d’un racisme persistant. L’intégration est un modèle social à deux composantes. Il faut qu’un individu veuille se faire accepter par le groupe au sens large, et il faut que le groupe accepte de prendre cet individu en son sein. La mort de George Floyd raconte en huit minutes terribles que ce n’est pas encore le cas, en 2020, cent-cinquante-cinq ans après l’abolition de l’esclavage et la pleine citoyenneté des noirs. 

Par contre les incidents violents, les émeutes et les pillages qui ont suivi sa mort sont indignes et tout aussi révoltants. Une brutalité policière n’autorise pas la violence de masse. La colère, même légitime, ne peut justifier le pillage. Et de quelle « colère » s’agit-il ? Les individus qui ont dévalisé les magasins Target  pour y prendre une  télévision ou des basket étaient ils en colère ou profitaient-ils simplement de la situation ?  Et que dire  de tous ses ultras débarqués deux jours après le drame, masqués et casqués, se réclamant de l’anti-fascisme et venus attiser les haines pour « casser du flic » et orchestrer le chaos. Les émeutes de Los Angeles ou New York qui ont secoué l’Amérique tout au long du week-end n’ont plus rien à voir avec la mort de George Floyd. 

Sans doute le contexte de 2020, c’est-à-dire la pandémie de coronavirus,  donne-t-il à ces émeutes un caractère exceptionnel. Le confinement et le ralentissement économique consécutifs à la pandémie de Covid 19 ont pu exacerber les frustrations. L’Amérique est un pays qui vit par le travail et l’oisiveté ne lui convient pas. D’autant que cette oisiveté entraine une montée quasi immédiate de la précarité  et qu’elle devient vite anxiogène. Les élites libérales des grandes villes ont voulu voir dans les protestations contre la fermeture des commerces, écoles et restaurants pour raison de pandémie, des coups de gueule de rustres attardés (« rednecks »), alors qu’il s’agissait des cris d’alarme d’individus réclamant simplement le droit de pouvoir survivre.  

Le coronavirus n’est donc pas une excuse. Il ne saurait  justifier les violences. La façon dont certains se sont complus à semer le chaos est peut-être plus terrifiante encore que les circonstances de la mort de George Floyd ? 

Seul point rassurant les émeutiers peuvent envahir une rue et dévaster un commerce, ils ne peuvent pas remplir les urnes. Ils peuvent occuper les écrans, mais ils ne représentent rien face à la majorité silencieuse des citoyens qui regardent médusés ces mêmes écrans. Les Américains auront l’occasion de voter le 3 novembre prochain pour leur nouveau président, pour renouveler le Congrès dans son ensemble ainsi que nombre d’élus locaux. Y compris à Minnéapolis. Si l’histoire est guide, cela pourrait  profiter à Donald Trump et aux Républicains. Les accès de violence urbaine dans l’histoire américaine ont toujours renforcé le parti de la loi et de l’ordre. 

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