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©LUDOVIC MARIN / AFP

Opposition

RN : ce tremblement de terre silencieux qui se cache dans les aspirations des Français à un gouvernement d’union nationale

Selon un sondage Ifop, 71% des Français seraient favorables à la constitution d'un gouvernement d'union nationale pour affronter la crise du coronavirus. 55% des sondés songent à recourir au Rassemblement national. Le RN serait-il devenu un parti d'opposition comme les autres ?

Guillaume  Bernard

Guillaume Bernard

Guillaume Bernard est maître de conférences (HDR) à l’ICES (Institut Catholique d’Etudes Supérieures). Il a enseigné ou enseigne dans les établissements suivants : Institut Catholique de Paris, Sciences Po Paris, l’IPC, la FACO… Il a rédigé ou codirigé un certain nombre d’ouvrages dont : Les forces politiques françaises (PUF, 2007), Les forces syndicales françaises (PUF, 2010), le Dictionnaire de la politique et de l’administration (PUF, 2011) ou encore une Introduction à l’histoire du droit et des institutions (Studyrama, 2e éd., 2011).

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Atlantico.fr : Selon un sondage Ifop, sept Français sur dix (71%) seraient favorables à la constitution d'un gouvernement d'union nationale pour affronter la crise du coronavirus. S'agissant des partis actuellement dans l'opposition qui pourraient être appelés, 55 % des sondés ont désigné le RN. L'extrême droite est-elle devenue un parti d'opposition comme les autres dans l'esprit des Français ? Comment expliquer cette percée de l'extrême droite dans l'opinion ?

Guillaume Bernard : Les motivations en faveur d’un gouvernement d’union nationale (et donc d’un remaniement ministériel) ne sont vraisemblablement pas les mêmes pour ceux qui ont lancé l’idée dans l’opinion publique et parmi les Français lambda. 

Pour les hommes politiques et les stratèges de la majorité, deux raisons peuvent être dégagées : d’une part, exfiltrer certaines personnes du gouvernement (pour qu’elles ne soient pas affaiblies par la vraisemblable colossale crise sociale, tant psychologique qu’économique, à venir et afin de les rendre disponibles pour la prochaine présidentielle dans le cas où Macron ne pourrait pas se représenter) et, d’autre part, collectiviser le plus largement possible la responsabilité politique dans la gestion de ladite crise (de telle manière que cela « mouille » le maximum de courants et partis politiques et que cela limite voire élimine la concurrence en 2022 pour Macron ou son remplaçant). 

Pour les Français, l’adhésion à une telle proposition s’appuie sans doute sur trois principaux ressorts : d’abord, le climat de peur voire de psychose que l’Exécutif a lui-même créé, d’une part, en raison de son discours (Macron a parlé de « guerre ») et, d’autre part, à cause de l’incohérence de ses actes faite d’injonctions contradictoires (fermeture des établissements scolaires mais maintien des municipales, masques d’abord déclarés inutiles puis présentés comme indispensables) ; ensuite, le réflexe d’unité, la recherche de la cohésion du corps social (faire bloc, être solidaire), face à une crise économique dont beaucoup préssent qu’elle va être très forte et frapper toutes les strates ou presque de la société  enfin, la perte des repères généralisée et la difficulté à faire une analyse sereine de la situation (celle-ci est-elle le résultat de la surpuissance ou de l’insuffisance de l’État-providence ?) poussent à rechercher une coagulation des différentes forces politiques parce que cela, à la fois, rassure et évite de devoir trancher entre des principes contradictoires (souverainisme ou mondialisme…). 

Dans ces conditions, une majorité de Français sont logiques : s’il doit y avoir union nationale, il n’y a pas de raison d’exclure une part importante d’entre eux (le RN pesant entre 20 et 25 % des électeurs). Ce sondage illustre donc sans doute moins un accroissement de l’adhésion au RN que sa banalisation dans le paysage politique, l’inscription de ce parti dans le jeu démocratique. Cela s’était d’ailleurs déjà explicitement manifesté en 2017 quand Marine Le Pen avait accédé au second tour de la présidentielle : il n’y eut aucune manifestation contre elle, contrairement à ce qui s’était passé en 2002 quand son père avait été finaliste. 

Un "projet de concorde" est-il réalisable avec le Rassemblement national ?

Sincèrement, il me paraît peu plausible que l’élargissement du spectre politique de la grande coalition au pouvoir aille jusqu’aux partis extrêmes, LFI et RN. Notons, au passage, qu’extrême n’est pas l’équivalent d’extrémiste : le positionnement d’un pari sur le spectre politique ne dépend pas uniquement de l’idéologie qu’il professe ou des mesures qu’il préconise mais aussi de l’état du système partisan. Ainsi, le RPF gaullien était-il le parti le plus à droite de 1947 à 1956 ; il n’était pas pour autant ontologiquement d’extrême droite. 

La force de la grande coalition des modérés, c’est aussi sa faiblesse. Un tel paradoxe mérite d’être expliqué. La grande coalition est forte de sa position centrale qui lui permet de diviser l’opposition en plusieurs camps idéologiquement incompatibles entre eux (ils peuvent, à la rigueur défaire, mais ils ne peuvent pas construire ensemble : cela peut être illustré par la majorité stérile du « Non » au référendum de 2005 sur le Traité établissant une constitution pour l’Europe). Toutefois, la grande coalition présente aussi une faiblesse ; elle a un talon d’Achille. Car, en réunissant modérés de droite et de gauche en 2017, et en cherchant très vraisemblablement à s’élargir encore dans le contexte de l’après coronavirus, la grande coalition rend impossible toute alternance au sein des forces centripètes. La cristallisation de la cohabitation permanente ne peut que favoriser la montée des extrêmes. Et si la grande coalition échoue, que restera-t-il aux Français comme offre politique à porter au pouvoir si ce n’est celle se trouvant aux extrêmes ? Et, dans les conditions actuelles que j’ai proposé de décrire à l’aide du concept de « mouvement dextrogyre », il est vraisemblable que c’est ce qui se trouve sur la droite du spectre politique qui sera susceptible de l’emporter. 

Par conséquent, il n’y a aucun intérêt ni pour LREM ni pour le RN de trouver un terrain d’entente : car, pour la première, cela reviendrait à légitimer le second et, pour celui-ci cela lui ferait perdre son statut (de moins en moins réel cependant puisque Marine Le Pen a cherché, jusqu’au parricide politique, la dédiabolisation) de parti antisystème. 

L'extrême droite a jusqu'à présent échoué dans sa conquête du pouvoir par son image d'incompétence à l'exercer, en particulier dans le secteur économique. À la lumière de ce récent sondage, l'émergence d'un candidat considéré comme compétent dans les domaines d'expertise échappant à l'extrême droite et qui se présenterait sous la bannière du RN, ne représenterait-il pas un danger pour notre démocratie ?

Deux choses méritent d’être notées. D’un côté, le RN est encore confronté à un plafond de verre qui fait qu’il peut difficilement (la plupart du temps mais pas toujours), dans le cadre d’un scrutin majoritaire à deux tours, l’emporter à lui seul. Il y a un blocage psychologique à son égard, en partie injuste (il faut le reconnaître) dans la mesure où ce parti a, par le passé, diagnostiqué un certain nombre de problèmes qui se sont révélés exacts (ceux liés à la perte de souveraineté et à la globalisation de l’économie ou encore à la dislocation du corps social par une forte immigration non assimilée). D’un autre côté, lorsqu’il accède à des postes de responsabilité (quand le parti a réussi à trouver des candidats crédibles, ce qui n’est pas toujours le cas), il semble que les électeurs en soient plutôt satisfaits (les maires RN sortants ont été, pour l’essentiel, réélus au premier tour des dernières municipales). 

Pour ce parti, c’est donc la quadrature du cercle. Cependant, ce qui semble certain, c’est que les principales propositions (authentiquement) de droite (qu’elles soient issues du RN ou des autres formations LR, PCD, etc.) sont majoritaires dans l’opinion publique mais à condition d’être présentées en aveugle, c’est-à-dire sans étiquette partisane. C’est le cas de la préférence nationale en matière d’emploi, de la lutte contre le fiscalisme, du retour de l’autorité de l’État pour assurer la sécurité des personnes et des biens, etc. Dès qu’elles sont identifiées à un parti, elles deviennent minoritaires. 

Autrement dit, les Français semblent aspirer à une politique qui soit « doctrinalement » cohérente, mais qui ne soit pas l’apanage d’un parti. Par conséquent, c’est moins la victoire d’un candidat du RN à la présidentielle (quel qu’il soit) qui semble réalisable (encore qu’elle ne soit pas impossible) que celle d’une personnalité hors-système (un peu comme les Gilets jaunes des ronds-points ont été hors-partis et hors-syndicats) qui serait animé par des principes immédiatement compréhensibles et cohérents entre eux (tels les items dégagés dans l’Appel d’Angers au printemps 2018 : identité, autorité, souveraineté, libertés et dignité). Dans ces conditions, il serait susceptible de rassembler des électorats actuellement séparés de manière artificielle par la survivance de vieilles boutiques partisanes. 

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