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manifestants étudiants Turquie
©ADEM ALTAN / AFP

Université de Bogazici

Révolte étudiante à Istanbul ou les prémices d’un printemps turc

L’université de Bogazici sera-t-elle la Sorbonne turque ?

Jean-Pierre Marongiu

Jean-Pierre Marongiu

Jean-Pierre Marongiu est écrivain, conférencier, ingénieur, expert en Management et Directeur général et fondateur du thinktank GRES : Groupe de Réflexions sur les Enjeux Sociétaux.Perpetuel voyageur professionnel, il a parcouru la planète avant de devenir entrepreneur au Qatar où il a été injustement emprisonné près de 6 ans, sans procès. Il a publié plusieurs romans et témoignages dont : Le Châtiment des Elites, Qaptif, InQarcéré, Même à terre, restez debout ! Aujourd'hui conférencier et analyste societal, il met son expérience géopolitique au service d'une approche libérale-souverainiste de la démocratie.

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Comme souvent c’est dans le creuset intellectuel des universités que germent les révoltes avant de se généraliser dans les couches sociales les plus défavorisées.

En juin 1968, Guy Michaud écrivait dans Le Monde diplomatique un article intitulé :  le mouvement étudiant, révolte ou révolution ?

"Il est toujours difficile d’écrire l’histoire au moment où elle se fait. Aux yeux de l’historien, une révolution manquée n’est qu’une émeute ; dans la bouche d’un pouvoir réactionnaire, il est normal de qualifier d’émeute les signes précurseurs d’une révolution."

Erdogan a plongé son pays dans une catastrophe économique sans précédent, il doit aujourd’hui faire face à une fronde estudiantine sans précédent.

Cela couvait depuis des mois, les réseaux étudiants progressistes, certainement encouragés par des interventions occidentales, se sont révoltés contre la nomination par Recep Tayyip Erdogan du nouveau recteur de l’université du Bogazici (Bosphore). Melih Bulu, personnalité extérieure au monde universitaire, est un membre influent du Parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdogan.

Depuis cette nomination controversée, la colère ne faiblit pas sur le campus et gagne déjà d’autres universités. Une majorité des étudiants et des enseignants réclament la démission de M. Bulu, mais les revendications se font plus larges au fil des jours. C’est désormais, c'est une refonte complète du système éducatif turc et particulièrement de son indépendance vis-à-vis du pouvoir qui est mise en avant par les manifestants. Une nouvelle manifestation était organisée ce vendredi 8 janvier.

Istanbul prend des allures de ville assiégée, des panneaux signalétiques ont fleuri dans les rues, indiquant la direction de l’université du Bosphore. Des barrières de police clôturent des quartiers entiers, des brigades d’officiers en uniforme et en civil balisent les avenues qui mènent aux grilles, afin d’empêcher les rassemblements sur la voie publique.  

Les étudiants sont confinés sur le campus, inaccessible aux journalistes. Ilkin Göksan, tête de file intellectuelle du mouvement, martèle sur tous les tons la revendication majeure, mère de toutes les autres : le rétablissement de l’élection du recteur par les enseignants, comme c’était le cas avant 2016.

« Le droit de vote des enseignants a été usurpé ! Personne ne peut être parachuté par le pouvoir à la tête d’une université. »

Les slogans anti-Erdogan, trop longtemps retenus, franchissent les grilles de l’université et se répandent dans les réseaux sociaux parallèles en dépit de la censure d’état sur internet.  Pour les leaders étudiants Ilkin Göksan et  Kutay Akin, l’enjeu dépasse de très loin le sort de l’université du Bosphore.

« Cette escalade autocratique d’Erdogan est l’expression des pressions psychologiques et anti-démocratiques imposées à la Turquie ces dernières années. Le contrôle dictatorial de l’AKP sur toutes les strates de la société turque est en passe de s’imposer à l’intérieur même des universités. En démocratie, la politique ne peut pas, ne doit pas, avoir son mot à dire dans les universités. »

Pour les étudiants en colère, la révolution est en marche, ils nient la légalité de la procédure de nomination des recteurs et exigent la démission du recteur imposé par Erdogan.

« Notre protestation n’est pas près de s’arrêter, elle prendra de l’ampleur puisque le recteur refuse de démissionner ! Peu importe comment tout cela va se terminer... »

Pour l’heure, les autorités jouent le pourrissement du mouvement en tentant d’éteindre sa propagation. Quarante étudiants arrêtés cette semaine ont comparu devant un juge, 24 d’entre eux ont été relâchés.

Toutefois, les autorités commencent à donner des signes de durcissement, des policiers équipés de fusils d'assaut ont interpellé mercredi une quinzaine d'étudiants et de professeurs qui tentaient d’étendre la contestation hors de l’enceinte du campus.

Recep Tayyip Erdogan ne s’est pas encore prononcé sur ce mouvement préférant laisser la parole à son allié Devlet Bahçeli.  Bahçeli est le dirigeant du parti ultranationaliste MHP, qui a appelé mercredi à écraser les manifestations, y voyant un complot qui vise à provoquer un soulèvement. Ce choix constitue une menace directe adressée aux contestataires signifiant qu’Erdogan, sans se salir les mains, pourrait lâcher sur eux les chiens du MPH, ses Back Blocs personnels.

Pour Erdogan, l’enjeu est de taille, son pouvoir dictatorial s’étire exagérément sur tous les fronts, menaçant d’atteindre la limite de rupture. Son fantasme égocentrique d’incarner un néo-empire ottoman panislamique lui impose d’être présent sur la scène internationale, militairement et diplomatiquement. Les ennemis de l’intérieur l’obligent à resserrer son autorité et accroître les mesures de contrôle de sa population déjà excédée par le déclin de son pouvoir d’achat et par la crise sanitaire du Covid 19.

En Europe, tous les regards, sont tournés vers la jeunesse turque qui a pris le relais des politiques. La purge institutionnelle sans précédent et les exécutions sommaires qui ont émaillé la reprise en main du pouvoir par Erdogan après le coup d’État manqué de 2016 sont encore dans toutes les mémoires. La gauche progressiste qui peine depuis des années à retrouver la Turquie démocratique et laïque d’Atatük pourrait profiter de cette révolte étudiante pour faire basculer le despote.

Tous les ingrédients d’un psychodrame révolutionnaire sont réunis. Les restrictions économiques amplifiées par la crise sanitaire sont conjuguées à l’emprise islamiste d’Erdogan. Il suffirait d’une étincelle pour que l’embrasement ait lieu, des sanctions internationales par exemple.

La situation économique de la Turquie s’est détériorée, le pays est confronté à une inflation inégalée. 25 % de la population ne parvient pas à se procurer les denrées alimentaires élémentaires.

Les finances de l’État sont plombées par le budget de l’armée, par les financements accordés aux mouvements terroristes alliés, par le soutien aux pays frontaliers sécurisant ses frontières et aux réseaux turcs à l’étranger. Ces dépenses pharaoniques ne sont plus compensées par les aides logistiques rétribuées par le Qatar et l’Azerbaïdjan.

La recherche coûteuse d’une énergie pétrolière en méditerranée, en Syrie ou en Lybie, afin d’assurer une autonomie politique tarde à porter ses fruits. Cette stratégie géopolitique guerrière est d’autant plus coûteuse sur l’échiquier diplomatique, qu’elle génère des crises politiques et de probables sanctions internationales.

L’élection de Joseph Biden ne constitue pas une bonne nouvelle pour Erdogan, l’administration démocrate faisant déjà courir les rumeurs d’une intervention armée en Iran, allié conjoncturel d’Erdogan.

La brouille des pays du Golfe avec le Qatar ne survivra pas au départ de Trump, Erdogan perd à la fois un allié dans la région, une source de revenus importante et une carte de pression géopolitique précieuse.

Quant à la guerre des egos avec Vladimir Poutine, exacerbée par la crise du Haut-Karabakh, celle-ci ne peut tourner durablement à l’avantage d’Erdogan.

Sur le plan intérieur, Erdogan en dépit de ses efforts pour intensifier la prise de contrôle de toutes les institutions, il ne parvient pas à faire taire les dissidences.

Ce sont des centaines d’étudiants universitaires qui manifestent à Istanbul depuis une semaine, le mouvement se durcit. Selon les informations de WION News, les interventions de la police n’ont fait que radicaliser la situation. Les étudiants, désormais soutenus par leurs professeurs, refusent de céder du terrain et parviennent à rallier à leur cause d’autres universités et associations.

Rappelons que la dernière grande manifestation en 2017 a été férocement réprimée, un nombre incalculable de manifestants sont depuis toujours emprisonnés dans les geôles d’Ankara.

L’université Bogazici à Istanbul fondée sous le nom de Robert Collège en 1863 applique le système d’enseignement supérieur américain. Erdogan a toujours considéré cette université comme une menace et un foyer de subversion progressiste. C’est pourquoi il a nommé un loyaliste comme nouveau recteur de l’université.

La nomination de Melih Bulu par décret présidentiel le 1er janvier a été perçue comme une réforme agressive et unilatérale du système éducatif turc

« Nous observons, depuis longtemps, l’AKP consolider son emprise sur les universités. La meilleure façon d’y parvenir est de nommer des recteurs. Cela s’est produit dans de nombreuses universités à travers notre pays, aujourd’hui c’est au tour de l’Université Bogazici, mais les étudiants de Bogazici sont venus pour s’opposer à la mainmise du pouvoir politique sur le système universitaire », a déclaré Cihan Cicek, un leader de la contestation étudiante.

Les manifestations gagnent en intensité, l’opposition, bien qu’encore discrète, progresse en popularité. Il est fort possible que nous assistions à un printemps turc qui mettra fin à une des pires dictatures qu’ait connue la Turquie.

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