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©Sameer Al-Doumy / AFP

Convention de la droite

Rafik Smati : « La droite doit apprendre à se libérer des intimidations morales comme des surenchères d’indignation »

Dans un contexte marqué par les interrogations croissantes sur le centre de gravité idéologique de la droite, de quoi celle-ci doit-elle se libérer pour avancer ? Interview avec le président d'Objectif France

Rafik Smati

Rafik Smati

Rafik Smati est Président du parti politique Objectif France. Entrepreneur, Il a publié  « French Paradise » (juin 2014), « Révolution Y : la génération qui va redessiner l'Europe » (2013),  « Eloge de la vitesse : la revanche de la génération texto » (2011),  « Vers un capitalisme féminin » (2010).

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Atlantico : Beaucoup ont retenu de la Convention de la droite qui s’est tenue ce samedi à Paris les deux discours d’Eric Zemmour et de Raphaël Enthoven, celui de Zemmour parce qu’il a choqué beaucoup de gens par la violence de ses propos sur l’islam ou l’immigration, celui de Raphael Enthoven parce qu’il pensait pouvoir prédire une absence d’avenir à la droite. Entre le «c’est-comme-ça» moralisateur d’Enthoven et le «c’était-mieux-avant» imprécatoire et de plus en plus paranoïaque de Zemmour, faut-il se résigner à l’impuissance ? 

Rafik Smati : J’ai de l’estime pour l’un comme pour l’autre, mais je regrette qu’ils se soient tous deux radicalisés dans leurs positions. 

Je comprends les questions que se pose Eric Zemmour, mais je n’adhère pas à ses réponses. Une action politique moderne ne doit pas chercher à empêcher la transformation du monde, mais plutôt à l’accompagner. Elle ne doit pas chercher à cliver, mais à rassembler. Le « c’était mieux avant » doit céder sa place à un raisonnable « ce sera mieux demain ».

Je comprends aussi la vision que porte Raphael Enthoven, mais je crains que celle-ci ne se projette dans un futur fantasmé, dont la seule ligne d’horizon est celle d’un supposé progrès.

L’un est prisonnier du passé. L’autre est prisonnier du futur. Or l’action politique consiste précisément à savoir faire le lien entre un passé, que nous devons tous assumer, et un futur, que nous devons construire ensemble.

Prenez l’exemple de la question identitaire, qui est fondamentale. La France est un pays de racines chrétiennes, romaines, païennes, phéniciennes, grecques, et celtes… Le baptême de Clovis, premier Roi des Francs en 496, est un acte fondateur de notre Nation. Le nier est un non-sens historique. La France est aussi un pays en mouvement, qui ne se fige jamais ; une nation vivante qui s’est de tout temps enrichie et solidifiée grâce à l’apport de celles et de ceux qui l’ont rejoint parce qu’ils l’ont aimé. J’insiste sur la question de l’amour de la France, qui conditionne à mon sens une fraternité retrouvée. Mais qu’est-ce qu’aimer la France ? Aimer la France, c’est puiser dans des racines que nous ne partageons peut-être pas tous, mais dont nous sommes tous fiers. Aimer la France, c’est aussi faire vivre une histoire deux fois millénaire, sans chercher à la figer. Ce ne peut pas être l’un ou l’autre. C’est nécessairement l’un et l’autre. Ou, pour paraphraser un proverbe yiddish : des racines, et des ailes.

Quid de l’économie et du monde de demain ? 

Nous vivons actuellement une période de guerre économique sans précédent. Une ère de géopolitique des puissances. Les grandes nations renouent avec l’esprit de conquête. La Chine et ses nouvelles routes de la soie, qui passent à quelques kilomètres de la France, dans les ports de Gênes et de Trieste, en Italie ; la Russie, dont le président Vladimir Poutine affirme que « le pays qui se rendra maître de l’intelligence artificielle deviendra le maître du monde »… Toutes les grandes nations se projettent à 50 ans, se préparent au tsunami technologique à venir, et adaptent leurs structures économiques en conséquence.

En parallèle, des multinationales d’un genre nouveau, les GAFAM (les américains Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) et les BATX (les chinois Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) acquièrent une puissance de frappe qui les rend aussi puissantes que les Etats. Facebook s’apprête à lancer sa monnaie, le Libra, qui pourrait supplanter les monnaies officielles. Au delà des enjeux économiques, c’est toute l’idée de souveraineté qui est en jeu.

Pendant ce temps, alors que le monde entier joue en attaque, nous, en Europe, et singulièrement en France, nous jouons en défense. A l’enjeu réel de l’omnipotence des GAFA, nous ne trouvons rien de mieux qu’inventer une taxe dont nous savons qu’elle pénalisera finalement par nos entreprises. A aucun moment, nous nous posons la question essentielle qui est celle de l’écosystème fiscal et réglementaire à mettre en place pour que notre économie soit offensive, et ne subisse plus.

Dans cette nouvelle ère de géopolitique des puissances, la France dispose pourtant de nombreux atouts : notre surface maritime, qui est désormais la première du monde, et qui abrite des ressources minérales et halieutiques exceptionnelles ; notre langue, le Français, qui, grâce à l’Afrique, sera bientôt parlé par près d’un milliard d’humains ; un esprit d’entreprise et un génie Français… Le jour où nous aurons le courage d’adapter notre économie au monde de demain, alors la France deviendra le pays le plus puissant d’Europe, et le pays le plus influent du monde. 

Bernard Henri Levy constatait pour sa part dans un tweet suite aux événements du week-end qu’il y avait deux droites, celle de la convention de la droite « avec son barnum d’aigreurs rances et de chevaux de retour qui veulent la guerre civile et la haine » et celle du « peuple des Invalides, silencieux, recueilli, noble, qui voulait rendre hommage Jacques Chirac. S’agit-il vraiment de deux droites ou plutôt de deux France minoritaires ? Et où est la droite aujourd’hui ?

Ni la peur, ni la nostalgie, ne permettront à la droite de se reconstruire, et à notre pays de connaître le sursaut.

Mon action politique repose sur une certitude : pour faire gagner la France, nous devons nous reposer sur deux piliers, celui de l’ordre, et celui de l’audace.

L’ordre, oui, j’ose le mot, car l’autorité est la condition de notre liberté. L’ordre est la base de notre contrat social. La défense de notre identité, telle que je l’ai défini plus haut ; la défense de nos frontières ; la défense de la laïcité…

Et l’audace, parce que nous devons insuffler plus de liberté dans notre économie, et parce que nous avons le devoir de partager avec nos compatriotes, tous nos compatriotes, une vision positive et entrainante de l’avenir. 

L’enjeu qui est devant nous est quasi existentiel pour la France : chaque Français, de toute condition, de toute génération, de toute origine, de toute religion, doit pouvoir se retrouver autour d’un seul et même récit national. Seule une vision de grandeur et d’ambition permettra d’unir les Français au sein de la seule communauté qui vaille : la communauté nationale. 

C’est le chemin que nous avons pris avec Objectif France. Il est exigeant. Il est difficile. Mais nous pensons qu’il est le seul qui permettra à notre beau pays d’écrire une nouvelle page de son histoire.

Si le refus de Jacques Chirac de toute complaisance avec l’extrême-droite est admirable alors que l’extrême-droite à laquelle il avait à faire n’était pas républicaine, elle ne s’est malheureusement pas accompagnée du refus symétrique de toute complaisance avec les intimidations morales de la gauche. Quelles conséquences pour la droite, la République et les adversaires de l’extrême-droite aujourd’hui ?

Baser mon engagement politique sur un combat contre une partie de l’échiquier politique, comme le font beaucoup par facilité, ne m’intéresse pas. On ne se construit pas contre quelque chose, mais pour un idéal, une vision positive de l’avenir de notre pays. De cela, je ne dérogerai jamais.

En réalité, toutes ces questions d’appareil ont peu d’importance. L’enjeu est de rassembler les Français autour d’une vision pour notre pays, d’un projet solide et cohérent, et d’un programme précis. Il est temps de revenir aux fondamentaux de ce que doit être la politique : les idées, et l’avenir de la jeune génération.

Pourquoi la droite a-t-elle tant de peine en France à accepter qu’elle est légitime à proposer une vision du monde qui ne se limite pas à des gammes sur des idées venues et validées par la gauche ? Ou parfois de l’extrême-droite comme si la radicalité était le seul gage de la densité ? D’autant que dans un cas comme dans l’autre, c’est La défense de la liberté qui en prend un coup...

J’ai appris quelque chose dans le monde de l’entreprise : ne jamais être obsédé par ce que font vos concurrents. Dans l’entrepreneuriat, vous ne tutoierez le succès que si vous allez au bout de vos propres idées, en tâchant de créer le produit le plus abouti. A trop chercher à imiter, ou à se distinguer de votre concurrent, vous finissez par perdre votre âme.

Il en est de même en politique. Une certaine gauche cherche à définir ce qui est le périmètre de la respectabilité, le bien et le mal. Elle instaure un climat d'intimidation idéologique grave. A l’inverse, les discours extrêmes font monter la surenchère d’indignation. 

Face à ces deux postures, vous avez deux réactions possibles : entrer dans ce jeu, dont vous finissez par être prisonnier (c’est le triste sort d’une grande partie de la droite française) ; ou ignorer ces injonctions, et avancer selon votre agenda, avec un projet ambitieux et fédérateur en ligne de mire. C’est cette seconde voie que j’ai choisi. 

La France a produit beaucoup de grands penseurs libéraux, de Tocqueville à Aron en passant par Bastiat. Paie-t-elle le fait que ses grandes personnalités politiques, elles, n’aient jamais été très libérales ?

Il est vrai que depuis plusieurs décennies, dans la vie politique Française, l’idée d’égalité a supplanté l’idée de liberté. Etre libéral est même devenu une insulte, à laquelle il est fréquent d’associer le préfix « ultra » (ultra-libéral). Cette perversion des mots est regrettable.

Surtout, ce modèle ne fonctionne plus. Le dogme de l’égalitarisme à conduit à ce que la France ait les dépense sociales les plus fortes du monde (15% du total mondial, alors que nous représentons moins de 1% de la population de la planète !), tout cela pour un service rendu au public qui se dégrade d’année en année. Il suffit de regarder l’Etat de nos hôpitaux, qui sont dans un état de délabrement préoccupant, pour comprendre que le « modèle français » égalitariste ne tient plus.

Il est donc essentiel de redonner ses lettres de noblesse à l’idée de liberté. Et les Français y sont prêts. Comme Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, une grande partie de nos compatriotes sont attachés à la liberté, notamment en économie. Sinon, pourquoi notre pays serait-il celui où se créent le plus d’entreprises dans le monde ? 

Au delà des grands penseurs dit libéraux, je crois en l’idée d’un capitalisme de terrain, incarné par des femmes et des hommes libérés de toutes les contraintes qui les brident et les freinent leur esprit d’initiative. Je crois aussi que l’Etat gagnerait à se concentrer sur ses missions essentielles, dans lesquelles il est aujourd’hui tellement défaillant. L’Etat doit avant toute chose assurer l’ordre et la sécurité, protéger les plus fragiles, et garantir un écosystème favorable et stable dans la durée. Sa raison d’être est de préserver notre héritage d’hier, nos intérêts d’aujourd’hui et nos espoirs de demain. 

Pour le reste, c’est au peuple Français, et à lui seul, d’écrire son Histoire.

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