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Pourquoi la baisse des chiffres officiels sur les arrivées de migrants en Europe masque un phénomène plus massif et durable qu’il n’y paraît
©Reuters

Flux et reflux

Pourquoi la baisse des chiffres officiels sur les arrivées de migrants en Europe masque un phénomène plus massif et durable qu’il n’y paraît

Depuis l'accord conclu avec la Turquie, le nombre de migrants cherchant à gagner l'Europe a diminué. Néanmoins, derrière cette apparente mutation des flux, le problème migratoire reste entier.

Yves Montenay

Yves Montenay

Yves Montenay est centralien, docteur en démographie politique (pays arabes), ancien chef d'entreprise et ancien directeur d'une école de management, actuellement président de l’Institut Culture, Economie et Géopolitique. Il s'intéresse particulièrement à la combinaison entre démographie, économie et politique concernant le monde musulman. Il a publié "Nos voisins musulmans, du Maroc à l'Iran 14 siècles de méfiance réciproque", prolongé par de nombreux articles et débats sur ces questions, dont la lettre d'information "Échos du monde musulman".

Son site web : http://yvesmontenay.fr/

 

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Atlantico : Après une année 2015 considérée comme un record en termes de mouvements migratoires à destination de l'Europe, comment ont-ils évolué ? Dans quelle mesure ont-ils muté ? Quelles en sont les causes principales et quels sont les résultats produits par les différentes politiques mises en place pour y faire face, comme l'accord passé avec la Turquie ?

Yves Montenay : Les flux migratoires ont effectivement muté, avec beaucoup moins d'arrivées par les îles grecques et davantage par l'Italie. Cela tient d'abord à l'accord avec la Turquie et accessoirement aux mesures de sauvetage en mer au large des côtes libyennes.

L'accord passé avec la Turquie est le facteur principal. Or, cet accord est fragile, car la Turquie en profite pour exiger un changement des règles européennes : exempter les Turcs de certaines conditions pour leur visa vers l'Europe, cesser de reprocher à la Turquie le génocide arménien et son manque de démocratie, interdire à la presse européenne de critiquer le gouvernement turc, fermer les yeux sur l'insuffisante sécurité pour les migrants qui devrait juridiquement interdire le renvoi en Turquie… Tout cela est en principe inacceptable par les gouvernements européens. Qui cédera ?

Comme d'un côté la plupart des pays européens sont devenus allergiques à l'arrivée des migrants, et que d'autre part le président Erdogan a quelques points communs avec le chancelier Hitler de 1938, il est possible que ce soit "les démocraties les plus démocrates" qui cèdent. 

L'arrivée massive qui a commencé il y a plus d'un an, puis la diminution actuelle montre que les autorités turques contrôlent le passage, et donc qu'elles ont été complices des entrées de 2015. Était-ce calculé pour faire accepter ses demandes actuelles et toucher les 3 milliards de dollars s'ajoutant aux trois autres déjà promis ? Ou était-ce une simple tolérance envers les passeurs turcs, probablement accompagnée de corruption? En tout cas un simple froncement de sourcils des autorités turques a fait cesser leur activité. 

Accessoirement, l'organisation navale de l'Europe s'est perfectionnée au large des côtes libyennes pour recueillir les migrants en détresse. Cela facilite d'ailleurs le travail des passeurs libyens : ils mettent leurs "clients" dans des embarcations en mauvais état, disent de garder le cap vers le nord et d’appeler le numéro spécialisé dans l'organisation des secours !  Les Africains s'accumulent en Libye depuis que la route vers la Grèce est coupée. On voit même quelques Syriens et Afghans faire des milliers de kilomètres de plus à travers plusieurs frontières pour tenter leur chance en Libye. Et l'anarchie politique et militaire régnant dans ce pays laisse libre cours aux passeurs. 

Au regard des données migratoires du site Frontex, le nombre de migrants cherchant à se rendre illégalement en Europe a baissé entre 2015 et 2016. Ainsi, ils étaient un peu plus de 760.000 à emprunter la route des Balkans occidentaux en 2015 contre un peu plus de 110.000 entre janvier et avril 2016. Qu'en est-il des autres routes ? Ces chiffres sont-ils fiables ? A quoi cette baisse est-elle liée ? Peut on estimer que le pic de la crise est désormais derrière nous ?

La route italienne a été utilisée par 26 000 migrants du 1er janvier au 13 avril 2013, venant principalement de Lybie, mais aussi d'Égypte, de Tunisie et parfois d'Algérie contre 23 000 l'année précédente. Cela reste moins important que les 110 000 de la route des Balkans. Ces chiffres sont probablement sous-évalués, car ils ne comprennent que ceux qui entrent officiellement. Il ne faut pas les confondre avec les chiffres donnés par les pays d'arrivée, principalement l'Allemagne, qui sont, eux, surévalués, du fait de doubles emplois dans l'agrégation du nombre de passages à chaque frontière.

Le pic des arrivées de 2015 pourrait être dépassé, car, outre une possible fin de l'accord avec la Turquie, les raisons de partir sont toujours aussi fortes : 

  • au Moyen-Orient, la guerre en Syrie et en Irak et la répression contre les civils par l'État islamique et le gouvernement syrien, la guerre civile en Afghanistan et le refoulement des réfugiés Afghans par l’Iran,

  • en Afrique, la répression en Égypte et surtout en Érythrée ; la guerre civile en Somalie, le chômage au Maghreb, doublé en Algérie d'une sorte de désespoir politique ; et, au sud du Sahara, le sous-développement général aggravé au nord du Mali et surtout du Nigéria par les exactions islamistes.

En 2015, les migrants qui souhaitaient entrer en Europe étaient principalement des Syriens, suivis des Afghans et des Irakiens. Qu'en est-il aujourd'hui ? Quelles sont les dernières tendances, en termes de nationalité des migrants ? Comment expliquer ces changements ? 

La fermeture des Balkans a fait chuter le nombre des Syriens, Afghans et Irakiens, mais ils trouveront de nouvelles routes tandis que l'accord avec la Turquie peut capoter à tout moment. Et le flot africain continue.

Une solution partielle serait que l'Union Européenne ou l’ONU monte d'immenses camps en Turquie, au Liban et en Jordanie, comme cela a été fait pour des Palestiniens à partir de la création de l'État d'Israël en 1948. Mais bientôt 70 ans après, leurs descendants, peut-être 10 fois plus nombreux, sont toujours dans les camps, car aucun pays n'a voulu les accueillir. Pour que ces éventuels futurs camps se vident, il faudrait non seulement la paix en Syrie et en Afghanistan, mais de plus que les régimes politiques et économiques dans ces deux pays soient acceptables.

Quant aux Africains, il faudrait non seulement un changement positif de régime en Égypte, en Somalie et en Érythrée, mais aussi un développement rapide dans les autres pays, alors que la croissance démographique y est encore plus forte qu'en Irak et Syrie.

Tout cela n'est pas pour demain, ni pour après-demain.

 

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