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©ATTA KENARE / AFP

Fin de la patience ?

Nucléaire et tensions dans le détroit d’Ormuz : l’Iran est-il en train de renoncer à sa légendaire patience stratégique ?

Le Pentagone a diffusé onze photos prouvant, selon lui, l'implication de l'Iran dans l'attaque des deux pétroliers en mer d'Oman.

Jean-Sylvestre Mongrenier

Jean-Sylvestre Mongrenier

Jean-Sylvestre Mongrenier est docteur en géopolitique, professeur agrégé d'Histoire-Géographie, et chercheur à l'Institut français de Géopolitique (Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis).

Il est membre de l'Institut Thomas More.

Jean-Sylvestre Mongrenier a co-écrit, avec Françoise Thom, Géopolitique de la Russie (Puf, 2016). 

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Atlantico : L'Iran, habituellement prudent, a enfin réagi par des actes à la pression exercée par les Etats-Unis sur la République islamique et dans ce contexte d'escalade où les Etats-Unis accusent l'Iran d'être derrière l'attaque de pétroliers en mer d'Oman. Comment analyser cette réaction: renversement réel ou choix par défaut d'un pays acculé à réagir ? Est-ce la fin de la prudence iranienne ?

Jean-Sylvestre Mongrenier : En quoi donc l'Iran serait-il « habituellement prudent »? Le régime irano-chiite est comparable à une idéocratie, la manipulation de la religion par la « classe de pouvoir » qui monopolise les fonctions politiques n'ayant que peu à voir avec le chiisme, tel qu'il est décrit et expliqué par Henry Corbin et quelques autres grands historiens des religions ou orientalistes. La doctrine du « A mort Israël, à mort l'Amérique! » constitue son ADN. Ce régime est compromis dans des attentats terroristes, conduit un programme nucléaire illégal (et resté clandestin jusqu'en 2002) et il mène une politique de déstabilisation de la région (Syrie, Liban, Yémen). Depuis la Syrie où les Pasdarans, le Hezbollah et les milices panchiites s'enracinent militairement, Téhéran conduit des actions armées contre Israël. Les objectifs et la politique iranienne ont des répercussions dans l’ensemble de la « plus grande Méditerranée ». Serait-ce donc là une vue de l’esprit ?

Le grand projet qui anime le régime irano-chiite est celui d'une vaste zone de domination, depuis le golfe Arabo-Persique jusqu'à la Méditerranée. Cela impliquerait l’éviction des Occidentaux, Français inclus. Dès lors, de quelle « prudence iranienne » parle-t-on? Rappelons que la prudence est une vertu cardinale censée commander les autres vertus. Ne la confondons pas avec la rouerie et l'habileté dans le cas iranien, une certaine pusillanimité dans le cas de ceux qui trouvent confort à renvoyer dos-à-dos les uns et les autres. Quant au « enfin » de la question, il laisse songeur. Maladresse ou « schadenfreude » ? Il serait par ailleurs imprudent de minorer les événements qui se sont produits au large de Fujaïrah (13 mai 2019) et dans le golfe d’Oman (16 mai 2019). Ce n’est pas une affaire anodine ou une simple péripétie. Dans les réactions internationales est observable une forme de déni ou encore une volonté de regarder ailleurs. Ainsi parle-t-on de « mystérieuses attaques». Une enquête a été menée sur celles qui se sont produites en mai dernier. Quels en sont les résultats ? A quoi bon une enquête internationale s’il est implicitement exclus d’incriminer qui que ce soit ?

Cette décision n'est pas anodine. Elle est aussi un signal malgré elle que l'Iran rompt un accord international - un accord déjà bafoué par les Etats-Unis depuis longtemps. Quelles pourraient être, pour l'Iran, les conséquences de cette réponse ?

Stricto sensu, cet accord international n'est pas bafoué par les Etats-Unis: ces derniers en sont officiellement sortis car l'actuelle Administration le jugeait mauvais. Il est curieux de louer, chaque jour que Dieu fait, le souverainisme de Trump, et de railler le multilatéralisme pour soudainement prendre le parti d’un légalisme dépourvu de sens politique. Vu depuis Sirius, il eût certes été préférable que la renégociation d'ensemble se déroule selon la méthode préconisée par Emmanuel Macron, i.e. l'utilisation de l'accord existant comme socle de départ d'une négociation d'ensemble. Celle-ci aurait été élargie aux « sunset clauses » destinées à expirer entre 2025 et 2030, au programme de missiles dont la portée constitue une menace pour tout le Moyen-Orient et le Sud-Est de l'Europe, in fine à la politique de déstabilisation régionale conduite avec constance par Téhéran. Il se trouve tout simplement que le discours de la méthode n’est pas la méthode : le « monde de la vie » est plus large que nos calculs, préférences et espérances. En l’occurrence, le « jeu » iranien était simple : faire entériner l’enrichissement de l’uranium, marquer une pause dans le programme nucléaire tout en le consolidant, développer les missiles et « pousser les feux » au Moyen-Orient. Par la suite, il serait toujours possible de reprendre la marche en avant vers le nucléaire. Du côté iranien, rien d’essentiel n’a été sacrifié dans l’accord de juillet 2015. L’infrastructure nucléaire a été sauvée.

D’emblée, le Guide suprême de la Révolution islamique a écarté le schéma de la négociation proposé par Paris afin de pallier les lacunes de l’accord de 2015. En vérité, toute négociation était exclue pour Téhéran. Dès lors, deux options étaient envisageables : 1) Le président français et les autres dirigeants européens s’accommodaient de la situation (« Ne dramatisons pas, nous verrons cela plus tard »), et ils escamotaient les graves problèmes stratégiques et géopolitiques précédemment levés ; 2) Le même et ses homologues engageaient une épreuve de force avec le régime irano-chiite ce qui, inévitablement, aurait conduit à imposer des sanctions. A certains égard, Donald Trump nous a brûlé la politesse, nous épargnant ainsi les affres d’une décision souveraine (au sens le plus fort et existentiel du terme de « souveraineté »). Le président américain et son équipe nous ont fait prendre un raccourci. Notons cependant que Donald Trump aura reporté sa décision pendant près d’une année et demie. Pour revenir à la présente situation, le régime irano-chiite ne fait pas que réagir : il engage une dangereuse escalade. Notons que l’Iran est juridiquement lié par le traité de non-prolifération (1968) dont il est signataire, indépendamment de l’accord de juillet 2015. Le viol de ses obligations, avec le 7 juillet prochain pour date-butoir, mettra les pays européens en porte-à-faux. L’indécision ne sera plus longtemps possible.

Cette réponse peut-elle marquer selon vous une étape dans l'escalade entre USA et Iran ? Si les Etats-Unis réagissent, quelle sera alors la réponse proportionnée de l'Iran cette fois-ci ?

« Réponse proportionnée » ? Décidément ! Le vocabulaire est sous-tendu par le leitmotiv de la rhétorique tiers-mondiste : d’un côté, les « hommes-causes », responsable de tous les malheurs du monde, i.e. les Occidentaux ; de l’autre, les « hommes-effets » qui ne feraient jamais que réagir aux décisions et actes des premiers, i.e. les pays du tiers-monde . Au sein de la vieille Europe, on espère s’en sortir en jetant la vindicte sur les Américains (« Ce n’est pas nous, c’est eux »). Historiquement, c’est le régime en place en Iran depuis quarante années qui a pris l’initiative de révolutionner le Moyen-Orient, non sans contre-chocs : le djihadisme de facture chiite et celui de facteur sunnite se sont nourris réciproquement. Ce régime est à l’origine du Hezbollah, d’attentats qui ont frappé la France et les Français. En Palestine, il soutient le Hamas et ses agissements. Au Yémen, il arme et soutient les Houthistes, ce dont on commence à comprendre toutes les conséquences (cela a été nié un certain temps ou relativisé à l’extrême). De longue haleine, ce régime a conduit un programme nucléaire clandestin, et ce avec une grande constance. Par manque de gaz et de pétrole ? Par curiosité scientifique ? Pour le principe ? Qui donc peut croire cela !

Craignant de n’avoir plus d’autre option que la guerre, les Etats-Unis et l’UE-3 (Paris, Londres et Berlin) ont entériné une partie de ce programme. Les concessions faites en juillet 2015, envers et contre les résolutions condamnant l’enrichissement de l’uranium, l’ont été sur la base d’un scénario hypothétique: celui d’un ralliement progressif de l’Iran à la démocratie libérale, d’une ouverture économique et d’une politique responsable au Moyen-Orient. Les termes finaux de l’accord n’étaient pas encore arrêtés que le général en chef de la force Al-Qods (le fer de lance des Pasdarans) préparait avec Moscou une intervention combinée en Syrie. A cela s’est ajouté l’armement des Houthistes qui disposent désormais de drones, de missiles de longue portée et de missiles de croisière. Dans les mois qui ont suivi l’accord de juillet 2015, le programme balistique a été accéléré et amplifié. Il s’étend désormais aux missiles de croisière. La dénonciation américaine dudit accord n’est intervenue qu’en mai 2018, et la diplomatie coercitive de Washington privilégie la géoéconomie. Si Téhéran recourt à la violence armée dans le golfe Arabo-Persique et sur ses abords, fût-ce indirectement, il sera difficile de contenir le conflit dans ses limites actuelles.

Pour conclure, il importe de prendre en considération d’autres ordres de grandeur. A l’échelon régional, le rapport des forces est bien évidemment très favorable aux Etats-Unis, mais une guérilla navale pourrait leur infliger des dommages non-négligeables. Aussi et surtout, les moyens consacrés à une opération anti-iranienne et non-disponibles sur d’autres théâtres, les éventuels dommages et les diverses conséquences internationales, doivent être soupesés. Américains et Occidentaux sont engagés dans une nouvelle guerre froide contre un « axe » sino-russe (au minimum, c’est bien une alliance de facto). Dès lors, il faudrait n’agir que de manière sélective, prendre la mesure de la « corrélation des forces », hiérarchiser ses fins et priorités.

Politique et stratèges doivent conserver à l’esprit cette équation à trois termes : gains stratégiques espérés, risques induits par une action militaire, moyens à lui allouer (en se souvenant qu’il s’agit d’un jeu à somme nulle). L’amiral britannique Fischer résumait ainsi la chose « Risking what you value most for what you value less is folly ». D’un point de vue américain, le scénario idéal serait de pouvoir attendre les effets de l’asphyxie économique de l’Iran, avec l’ouverture de canaux de négociation (canaux non-officiels, le régime irano-chiite ayant besoin du « Grand Satan » américain pour se perpétuer). Cela dit, si le régime se lance dans une fuite en avant, au moyen d’un terrorisme non revendiqué et d’une relance du programme nucléaire, l’heure du « paiement au comptant » pourrait bien sonner.

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