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No-naming ou provocation : les stratégies paradoxales du gouvernement face aux grèves et mouvements sociaux
©GERARD JULIEN / AFP

Stratégie gagnante ?

No-naming ou provocation : les stratégies paradoxales du gouvernement face aux grèves et mouvements sociaux

Alors que le gouvernement semble parfois suivre une stratégie du "No Naming" ("Moins vous nommez une réforme, moins vous alimentez de slogans mobilisateurs​"), il peut aussi tomber dans la provocation, laissant penser qu'Emmanuel Macron chercherait une confrontation avec la rue.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Selon le journaliste Renaud Pila​, le gouvernement suivrait une stratégie du "No Naming" (absence de nom) " Moins vous nommez une réforme, moins vous alimentez de slogans mobilisateurs​" qui serait ainsi " L'anti modèle CPE​", pour éviter de cristalliser les mécontentements. Dans le même temps, le gouvernement et Emmanuel Macron semblent parfois vouloir tomber dans la provocation (lorsqu'Emmanuel Macron déclare que les mouvements sociaux n'ont pas d'impact sur les réformes en cours), laissant penser qu'Emmanuel Macron chercherait une confrontation avec la rue, lui permettant ainsi d'obtenir une forme de "brevet de réformateur". Comment expliquer ce qui ressemble à une forme d'indécision au travers de ces deux visions ? ​

Christophe Bouillaud : Si stratégie du « No Naming » il y a, elle tient aussi à la nature même des réformes engagées. Elles visent de larges secteurs du droit en vigueur, comme le droit du travail à l’automne dernier, ou l’assurance-chômage, la formation continue, la fonction publique ce printemps. Or toutes ces réformes sont finalement très techniques, voire technocratiques. Seuls les spécialistes y comprennent  vraiment quelque chose, et en voient les conséquences. Les syndicats eux-mêmes disent devoir s’accrocher pour savoir ce qui est proposé exactement par le gouvernement. Surtout, au moins avant d’être mises en œuvre, elles n’ont pas un impact très clair sur le quotidien des Français, puisqu’elles traitent à chaque fois de situations bien particulières, comme la reconversion professionnelle par exemple. En outre, elles ne font en réalité qu’accentuer des tendances déjà bien présentes depuis des lustres sous tous les gouvernements depuis au moins 40 ans – avec un début sous Raymond Barre en 1976. Quand le gouvernement promet par exemple de durcir le contrôle des chômeurs, il oublie de dire que cela a été déjà fait à maintes reprises par le passé, c’est littéralement un marronnier comme on dit dans la presse. Il oublie aussi que, de toute façon, la moitié des chômeurs ne sont pas actuellement indemnisés. Donc la menace de radiation à l’encontre des récalcitrants à la prise d’un emploi ne sert à rien, puisque cette moitié de chômeurs-là ne peut rien y perdre financièrement, ne recevant déjà rien, or ces non-indemnisés sont aussi en général les plus éloignés de l’emploi. En plus, on sait bien que ces contrôles renforcés conduiront simplement des gens non indemnisés à s’auto-exclure des listes de Pôle emploi, et à devenir officiellement des inactifs, tout en étant toujours en pratique des demandeurs d’emploi. De toute façon, dans un pays où les libertés publiques existent, il n’est pas possible d’imposer un travail à quelqu’un s’il n’en veut vraiment pas. Et, d’ailleurs, je vois mal quel employeur rationnel prendrait comme salariés des gens qui seraient là comme à une sorte de «STO ».

Par contre, au niveau des relations intra-européennes, Emmanuel Macron a besoin d’apparaître comme le « Margareth Thatcher » ou le « Gerhardt Schröder » français, c’est-à-dire comme le dirigeant néo-libéral qui va en finir enfin avec le modèle social français et ramener la « douce France » aux rigueurs nécessaires de l’éternel hiver social britannique, hollandais ou germanique. C’est un point très important dans sa position de négociation en Europe. Il faut à tout prix qu’il apparaisse comme un dirigeant faisant les fameuses « réformes structurelles » qui garantissent en principe qu’un Etat n’aura plus jamais besoin d’aide financière des autres pays européens en cas de choc économique asymétrique. La baisse rapide du coût du travail et l’absence de dépenses sociales généreuses pour indemniser les chômeurs doivent, dans le cadre de pensée ordo-libéral en vigueur à Bruxelles, à La Haye et à Berlin, ramener très vite à l’équilibre du marché du travail et à la croissance, sans avoir besoin de relance budgétaire ou de dévaluation monétaire en particulier. Il y a toutefois des limites à cette stratégie d’affichage : par exemple, en dépit des recommandations de la Commission ad hoc désormais dirigée par un économiste néo-libéral pur jus, nommé par le pouvoir actuel, le gouvernement n’a pas osé annoncer une désindexation complète du SMIC. Il a encore moins osé annoncer sa suppression pure et simple pour certaines catégories de salariés, sur le modèle du « SMIC-jeunes ». Il faut toutefois noter qu’avec l’explosion du nombre de jeunes en  service civique, il a introduit de fait un sous-SMIC pour les jeunes employés dans tout le secteur associatif, avec des effets d’éviction très nets pour les autres personnes ne correspondant pas à ce rabais général. Mais, là encore, il ne fait que poursuivre une tendance précédente, puisque ce n’est pas du tout lui qui a inventé le « service civique ». Contrairement au CPE, la jeunesse ne s’est pas mobilisée grâce au miracle de l’emballage citoyen du « service civique ». Il est probable que, si la mesure devenait obligatoire pour tous les jeunes, ce qui ferait certes autant de chômeurs de moins, il y aurait tout de même du grabuge.

Que révèlent ces deux approches des objectifs d'Emmanuel Macron ? En quoi l'existence d'un conflit social "dur" pourrait-il paradoxalement servir les ambitions du Président ?

D’une part, le fait que les réformes soient essentiellement techniques révèle simplement que la présidence Macron s’inscrit dans une continuité, et que, dans le fond, il ne reste plus grand-chose à faire pour que le « modèle social » français soit mort et enterré. Cela se lit d’ailleurs dans les rapports de l’OCDE sur la flexibilité du marché du travail en Europe, ou dans l’attractivité  bien réelle de la France pour les investisseurs créant des filiales sur notre sol. Par exemple, l’introduction de la rupture conventionnelle en 2008 a été un moment décisif de réforme du marché du travail, celle de la rupture conventionnelle collective en 2017 ne représente du coup qu’un approfondissement de cette tendance de moyenne période qui revient à dire que les entreprises ne doivent rien d’autre à leurs salariés qu’un salaire en instantané et n’ont vraiment aucune responsabilité pour l’avenir de ces derniers. Il faut bien remarquer aussi que les jeunes salariés ont bien compris les nouvelles règles du jeu, et qu’ils n’attendent plus de la part des employeurs aucune loyauté à leur égard – et n’en donnent non plus en conséquence.

D’autre part, un conflit social dur et gagné de haute lutte permettrait bien sûr au président de se présenter comme celui qui a vaincu définitivement les syndicats – un peu comme Margareth Thatcher avec les mineurs, ou Ronald Reagan avec les contrôleurs aériens. Notons qu’il a déjà gagné une manche à l’automne contre ces mêmes syndicats sur la loi réformant le marché du travail. Plus les syndicats auront mis de leur poids dans la balance, plus le gouvernement et Emmanuel Macron pourront fanfaronner qu’ils ont enfin réformé la France. En particulier, pour ce qui est de ce printemps 2018, briser les reins aux cheminots, avec si possible une fin de grève dans les cris et les larmes de leur part, permettrait de se présenter comme le réformateur qu’il fallait à la France. Cela serait bien sûr la grande revanche par rapport à 1995. Les « privilégiés » de cheminots auront été enfin ramenés au malheur commun du salariat, et c’est ce qui plait à une bonne part de l’opinion publique, il faut bien le dire.

Quels sont les risques pris par le chef de l'Etat dans ce contexte d'indécision actuelle sur la capacité du mouvement social à prendre de l'ampleur ?

Le risque de cette stratégie d’attaque généralisée contre tous les éléments du « modèle social » français est d’une part de désespérer complètement les classes populaires de ce pays. Elles n’étaient déjà pas la base électorale du « macronisme » en 2017. Il ne faudrait pas qu’elles deviennent totalement hostiles à ce qu’Emmanuel Macron représente. Il peut très bien n’y avoir que peu de mouvements sociaux depuis l’élection d’Emmanuel Macron, mais, en même temps, on peut observer dans les sondages un détachement de plus en plus net des classes populaires ou même des classes moyennes face à ce pouvoir perçu comme le « gouvernement des riches et des patrons ». Cela se verra sans doute plus tard dans les urnes, et cela s’est d’ailleurs déjà vu lors des premières élections partielles en métropole avec le score nettement en baisse des candidats LREM.  

Par ailleurs, il n’est pas totalement exclu que les divers conflits sociaux, à la SNCF, dans les EPHAD, dans les hôpitaux, dans les universités, finissent par dépasser le pouvoir. En particulier, l’utilisation de la répression policière pour réprimer certaines pratiques de protestation, certes radicales comme l’occupation de bureaux de la direction dans un hôpital par exemple, peut avoir des effets contre-productifs pour le pouvoir. Il peut y avoir l’incident ou même le mort de trop qui va tout embraser. Au-delà des enjeux d’une contestation sociale quelconque, il ne faut pas négliger la dynamique autonome mobilisation/répression dont personne ne sait où elle peut mener.

Enfin, mais c’est toutefois le moins probable, à force de réformes présentées sciemment comme antisociales pour complaire au consensus néolibéral européen,  le gouvernement et E. Marcron pourraient finir par réconcilier les divers syndicats entre eux, en particulier les réformistes de la CFDT avec les radicaux de la CGT. La fin de la division syndicale – division inscrite dans un siècle d’histoire -  est certes aussi improbable que le retour d’un Bourbon sur le trône de France, mais qui sait ? A force de les tenir tous pour des quantités négligeables…

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