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Nicolas Baverez : “L'illusion de l'Occident a été de croire qu'il avait la main sur l'Histoire au moment précis où elle était en train de lui échapper”
©Flickr/ Teleyinex

Danser sur un volcan

Nicolas Baverez : “L'illusion de l'Occident a été de croire qu'il avait la main sur l'Histoire au moment précis où elle était en train de lui échapper”

Alors que de nombreuses crises traversent actuellement les sociétés occidentales (migratoire, économique, identitaire), il n'est pas encore trop tard pour réagir en citoyens responsables.

Nicolas Baverez

Nicolas Baverez

Nicolas Baverez est docteur en histoire et agrégé de sciences sociales. Un temps éditorialiste pour Les Echos et Le Monde, il analyse aujourd'hui la politique économique et internationale pour Le Point.

Il est l'auteur de Lettres béninoises et de Chroniques du déni français aux Editions Albin Michel.

 
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Atlantico : En référence aux nombreuses crises auxquelles l'Occident est confronté aujourd'hui - migratoire, économique, géopolitique - vous écrivez que "les démocraties continuent de vivre dans une triple illusion : illusion que ces événements étaient exceptionnels ; qu'ils relevaient d'une anomalie ; qu'ils se concluraient par un retour à la norme, c'est-à-dire au monde d'avant, celui où l'Occident pilotait l'histoire". Comment selon vous l'Occident a-t-il perdu la direction, les rênes de l'histoire ? A quand faites-vous remonter ce basculement, et quels en sont selon vous les étapes clés ?

Nicolas Baverez : Aujourd'hui, nous voyons se multiplier les chocs : le surgissement de l'Etat islamique, le retour des empires et autocrates, qu'ils soient chinois russes ou turcs, l'écartèlement de l'Europe entre Grexit et Brexit, la crise des migrants, les krachs aux Etats-Unis et en Chine, l'arrivée de la révolution cybernétique et numérique qui affecte tous les secteurs de l'économie. Et face à ces événements improbables, extrêmes et irréversibles, on constate un double désarroi politique et intellectuel de l'Occident.

Un désarroi intellectuel parce que les réponses apportées jusqu'à présent se sont révélées insuffisantes ou fausses. C'est évidemment le cas de l'histoire de Fukuyama (auteur de La Fin de l'histoire et le Dernier Homme, ndlr) et La Fin du Travail de Jeremy Rifkin., alors que plus de 3 milliards d'hommes entraient dans le capitalisme. C'est également le cas de la théorie de la Terre plate de Thomas Friedman, alors que l'on voit refleurir et reconstituer les frontières et les murs, y compris sur le continent européen. Ces explications manquaient leur cible car elles étaient simplistes dans un monde complexe. Le désarroi politique s'exprime par l'impuissance des dirigeants et le développement du populisme dans les nations libres face à la menace de la déflation et la déstabilisation des classes moyennes, face à la montée des peurs au regard des menaces stratégiques intérieures et extérieures.

Pour expliquer cette illusion intellectuelle et cette impuissance politique, il faut évoquer l'erreur majeure du XXe siècle, en 1989, lorsque les démocraties se sont installées avec l'idée que l'histoire était finie, que la démocratie était installée et que l'on pouvait mettre le monde en pilotage automatique et qu'il produirait la paix et la prospérité. Malheureusement, ça n'est pas du tout ce qui s'est passé. Ainsi, le capitalisme auto-régulé a donné des bulles spéculatives et une quasi répétition de la crise des années 30 et la fin des idéologies a débouché sur le retour des passions passionales et religieuses : d'un côté les nationalismes exacerbés et de l'autre le fanatisme religieux. Donc, la violence n'a pas disparu, mais s'est disséminée, et même multipliée avec des guerres civiles, ethniques et religieuses, des conflits asymétriques et également des affrontements entre Etats. La Syrie mélangeant sur son territoire toutes ces dimensions. La grande illusion pour l'Occident a été de croire qu'il avait la main sur l'Histoire au moment précis où elle était en train de lui échapper. 

Vous allez plus loin en constatant non seulement un déficit politique, pour gérer et résoudre les différentes crises que vous mentionnez, mais aussi un déficit intellectuel, c'est-à-dire une incapacité à les comprendre. L'Occident s'en donne-t-il vraiment les moyens ?

Aux principes de cette erreur politique et intellectuelle dont on vient de parler, on trouve la volonté de plaquer des explications simples ou binaires avec des oppositions entre le Nord et le Sud pour succéder à l'Est et l'Ouest, ou entre l'Occident et le monde islamique, au lieu d'accepter le fait que c'est un monde extrêmement complexe où les risques ont changé de nature, d'intensité, de champ géographique, changé aussi d'acteurs avec une grande diversification. En même temps que l'Occident perdait la main, les Etats ont perdu la main face au dynamisme d'un certain nombre d'acteurs économiques et sociaux, face aussi aux groupes terroristes.

Ainsi, pour essayer de retrouver une capacité d'action, il faut d'abord partir de la bonne analyse de ce monde et finalement les quatre grandes forces qui le traversent et qui se combinent : d'abord l'universalisation du capitalisme, et son adaptation aux contraintes écologiques et environnementales, ensuite la révolution technologique qui ouvre de formidables espoirs, mais en même temps va détruire des pans entiers d'activités et détruire des emplois, la fin d'une idéologie, mais le retour du nationalisme et du fanatisme religieux, cette transformation de la violence qui est un espèce de caméléon et s'immisce un peu partout. Une fois que l'on a bien ces forces en tête et que l'on comprend comment elles se combinent, on peut essayer de travailler à la fois sur la gestion des risques, mais aussi profiter des chances et opportunités offertes par ce monde. Il y a des risques très importants, mais il y aussi des espoirs. Tout d'abord des espoirs pour les nouvelles sources de la croissance : les classes moyennes du Sud, le décollage de l'Afrique, le numérique, la conversion écologique, l'économie des seniors. Il y a aussi d'importants progrès pour l'éducation ou la santé. Il y a une société ouverte qui se met en place et qui peut permettre de mieux gérer les biens communs de l'humanité. Un bel exemple de possibilité de se réformer vient de l'Europe du Nord, en Espagne ou en Italie. 

Cette compréhension du monde doit ensuite déboucher sur l'action, soit le fait de combler l'écart entre cette vitesse des transformations et la faiblesse des réponses politiques. Pour cela, il faut travailler à trois niveaux : sur la mobilité, la créativité des acteurs économiques et sociaux. Il faut donc leur laisser beaucoup d'espace parce qu'on l'a vu aux Etats-Unis, c'est par eux que transitent toute une partie des solutions et des adaptations. Il faut les reconcentrer sur la gestion des risques. Il faut agir sur la structure du monde du XXIe siècle en essayant de cantonner la violence et en intégrant les émergents, en essayant de renforcer le coopération entre les grands pôles qui structurent la mondialisation, que ce soit les très grandes métropoles, les Banques centrales ou les gouvernements. Le clivage ne passe plus entre le Nord et le Sud, mais il passe maintenant entre les individus, les entreprises, les nations, les continents qui sont capables de s'adapter et ceux qui sont immobiles et se trouveront marginalisés.

Dans un entretien accordé par Valéry Giscard d'Estaing, à la question de savoir si la France est en décadence, l'ancien chef d'Etat répond "sans aucun doute" et ajoute que "le problème de la décadence est qu'elle ne s'arrête jamais", contrairement au déclin qui lui ne requiert pas un changement de système. "De la période de décadence naît inévitablement une période de confusion, parce que les structures auxquelles les gens sont habitués se disloquent, disparaissent, s'affaiblissent [...] et cela ne peut s'arrêter que s'il y a une génération qui arrive et qui veut autre chose". Que vous évoque le constat de l'ancien président de la République ?

Il faut faire une différence entre le déclin et la décadence. Le déclin peut être soit relatif, c'est-à-dire une performance inférieure à celle des pays comparables, soit absolu c'est-à-dire une baisse de la production, de l'emploi, du pouvoir d'achat des citoyens. La différence avec la France, c'est qu'elle est train de passer d'un déclin relatif à un déclin absolu. La décadence renvoie à la philosophie morale et est l'idée d'un déclin inexorable, fatal et irréversible. Et cette idée, je ne la partage pas du tout. Je crois que la France est en déclin, comme les Etats-Unis dans les années 1970 ou l'Allemagne dans les années 1990. Ce déclin peut être enrayé. La France a tous les moyens de le faire si elle accepte de faire le chemin qu'ont fait les autres démocraties qui se sont modernisées, c'est-à-dire faire un constat vrai de ses problèmes, accepter d'en débattre et d'en discuter, faire émerger des solutions différentes et les mettre en oeuvre. Le drame de notre pays, c'est qu'il y a toujours eu un énorme écart entre ce que les dirigeants pensaient, ce qu'ils disaient et ce qu'ils faisaient : la différence entre la pensée, le discours et l'action. Cela a déjà été fait par des pays aussi différents que la Suède et le Canada dans les années 1990, l'Allemagne dans les années 2000, les Etats-Unis, l'Espagne et maintenant l'Italie.

Pour autant, l'Occident n'est-il pas justement en train de revenir à la réalité de l'histoire ? Quels sont selon vous les motifs d'espoir pour l'avenir ? 

Le grand espoir de l'Occident, c'est qu'il a perdu le monopole de l'Histoire qu'il avait depuis le XVIe siècle. Il a perdu le monopole du capitalisme, partagé par des cultures et des civilisations différentes, à commencer par celle de la Chine, mais il lui reste un monopole extraordinaire qui est celui de la liberté. Quand on regarde un pays comme la Chine, il est impressionant de voir combien les Chinois doutent de leur système, parce que la Chine voit des sorties massives de capitaux et que beaucoup de jeunes filles vont étudier à l'étranger, notamment en Angleterre et aux Etats-Unis. La nouvelle classe moyenne chinoise va connaître un décalage croissant avec un système qui limite sa liberté d'expression.

Notre grand privilège est donc la liberté politique et l'abandonner aux populistes est un contresens politique et historique. Il faut donc nous remettre au travail. La liberté est une pédagogie, une éducation et une responsabilité. Les citoyens français doivent se remettre en situation d'agir comme des citoyens responsables et d'abord responsables de la défense de la liberté. Ils ne doivent donc pas céder aux démons du populisme. 

La grande erreur de l'Occident depuis la chute de l'Union soviétique, c'est qu'il s'est reposé sur l'idée de sa propre responsabilité et il a arrêté de moderniser ses institutions politiques. Il faut donc se remettre au travail en tant que citoyen, en tant que nation et donner à la mondialisation les principes des institutions, les règles, afin d'être à la fois plus stable et plus prospère.

Propos recueillis par Marie-Eve Wilson-Jamin

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