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La plage de Qingdao, à l'est de la Chine.
La plage de Qingdao, à l'est de la Chine.
©STR / AFP

Combien de millions de Chinois, et moi et moi et moi ?

Le grand bond en arrière : quand la Chine manipule allègrement les chiffres de sa démographie

La population chinoise compterait près de 130 millions d’habitants en moins que les chiffres présentés par le gouvernement.

Emmanuel Véron

Emmanuel Véron

Emmanuel Véron est géographe et spécialiste de la Chine contemporaine. Il a enseigné la géographie et la géopolitique de la Chine à l’INALCO de 2014 à 2018. Il est enseignant-chercheur associé à l'Ecole navale.

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Atlantico : Le média « Project syndicate » souligne dans un récent article la « manipulation » de la démographie chinoise constatée lors du dernier recensement de la population effectué en 2020. Les autorités surestimeraient la population chinoise. Que sait-on de ces chiffres et de leur véracité ?

Emmanuel Véron : Le démographe d’origine chinoise Yi Fuxian travaille aux Etats-Unis sur les questions de recensement et de natalité et de vieillissement de la Chine. Il travaille précisément depuis plusieurs années sur le potentiel de dissimulation des chiffres réels de la démographie chinoise.

La démographie chinoise est complexe et un sujet immense, tant par le volume que par la diversité des territoires et des démographies. Cela a toujours été un domaine important de la gouvernance de la Chine, même dans l’histoire longue durant la période impériale. Rappelons brièvement que la Chine connait de fortes densités de peuplement, réparties de manière hétérogène sur le territoire et donc importantes depuis 2000 ans. C’est-à-dire grosso modo depuis la fondation de la Chine telle qu’on la connait de nos jours, un pouvoir fort, centralisé, auto-centré, agrarienne et plutôt continentale que maritime. La démographie, les recensements et le politique sont tous congruents de la gouvernance de la Chine depuis ces temps anciens.

De fait, il y a plusieurs difficultés. Tout d’abord, les recensements se déroulent sur une période longue, tant le pays est immense et le comptage compliqué, long, redondant… Il se fait du bas vers le haut. Les fonctionnaires enregistrent les comptages par territoires ruraux et urbains, puis font des additions au niveau des provinces, puis l’ensemble est lui-même additionné. L’autre difficultés réside dans le comptage lui-même : qui doit on compter ? comment ? où ? Pensons ici aux populations de migrants et toutes les catégories afférentes, ou encore aux « enfants noirs », ces derniers qui sont des naissances illégitimes, interdites, illégales parce que les parents ont déjà eu un enfant… L'ensemble de ces réalités humaines et sociologiques se comptent en centaines de millions de chinois (migrants + "enfants noirs").

Globalement, chaque province fait plusieurs comptages, des réévaluations sont opérées avant transfert des informations aux autorités centrales (selon les politiques du moment et applications des politiques et lois du gouvernement), puis les autorités centrales procèdent encore à un comptage et un « lissage » pour obtenir un résultat connu parce qu’envisagé à l’avance…

Une anecdote importante donne beaucoup de lustre à la situation générale : au moment du lancement des réformes économiques par Deng Xiaoping, la politique de l’enfant unique est adoptée afin de freiner la natalité et les énormes besoins de consommation, d’éducation etc… en 1980 est prévu dans les projections démographique le chiffre de 1,3 milliard de Chinois pour le recensement de 2000. Arrive le recensement du début de ce millénaire et le résultat est … bien connu… Tous les tabloïds, livres scolaires, manuels, experts, en Chine, comme dans le monde retiendrons le volume de population de 1,3 milliard de chinois…

Dans quelle situation démographique se trouve actuellement la Chine ?

La Chine connait une situation démographique qui globalement se répartie en deux tendances : le vieillissement et une fécondité très basse. Ainsi, la pyramide des âges s’épaissit vers le haut, le pays vieillit et fait de moins en moins d’enfant, proportion gardée de l’inertie démographique et du volume total (important) de la population chinoise. C’est une somme de conséquences de la modernisation du pays, de la politique de l’enfant unique et de l’urbanisation. La structure familiale et la démographie chinoise ont clairement et considérablement changées en 70 ans. D’une démographie jeune et hyper forte, au milieu du XXe siècle, le premier quart du XXIe est marqué par le vieillissement (ce n’est que le début) et le manque de naissance, donc de futures forces productives, certes des bouches à nourrir mais aussi le poids du nombre, ce qui fait pour partie la puissance chinoise.

Quelques chiffres montrent bien l’élargissement de la pyramide des âges vers le haut : 20 % de la population chinoise en 2030 et plus de 25 % (soit 330 à 350 millions) en 2050 auront plus de 65 ans, et autour de 500 millions de chinois de plus de 60 ans.

Si le régime a mis fin à la politique de l’enfant unique d’une part et encourage les naissances d’autre part, la natalité ne connait par d’essor du tout. La transition démographique est bien achevée en Chine. La fécondité ne repartira pas à la hausse. En 2020, a priori, il y aurait eu un peu moins de 10 millions de naissances. L’avenir continuera d’être marqué par une baisse des naissances, un tassement de l’espérance de vie et une augmentation des décès (dans la partie haute de la pyramide).

Ces pour ces raisons que le régime s’inquiète, notamment face aux géants démographiques régionaux ou extrarégionaux.

Quel pourrait être l’intérêt de la Chine à modifier ainsi les chiffres ? 

La modification des chiffres est essentiellement le fait d’une compétition qui ne dit pas son nom. Il y a d’abord la rivalité démographique et de puissance avec l’Inde, qui est probablement le pays du monde le plus peuplé aujourd’hui. Puis viennent d’autres démographies importantes aujourd’hui et surtout demain : Pakistan, Indonésie, mais aussi en Afrique…

Aussi, la fabrication des chiffres « acceptables » par le régime lui permet de masquer les difficultés démographiques, sociales et économiques, à l’ensemble de sa population mais aussi au reste du monde. Le fait de publier le chiffre de 1,411 milliard d’habitants fin 2020 induit une croissance démographique de 5,4% depuis le recensement de 2010. Le régime montre ainsi que la Chine reste démographiquement dynamique malgré les difficultés, les conséquences de la politique de l’enfant unique etc. Dans un sens, les chiffres permettent de sauver la face. L’annonce d’une diminution de la population chinoise (en dessous du seuil de 1,4 milliard) serait un risque politique majeur pour Pékin, surtout pendant la crise protéiforme de la pandémie de Covid-19, l’année du centenaire du PCC et pour l’année prochaine avec le 20e Congrès du PCC…La démographie est un outil de politique et de gouvernance, ses chiffres des armes tactiques et stratégiques pour le régime.

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