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Le cerveau : ce grand régulateur de la douleur
©Allan Ajifo / Flickr

Bonnes feuilles

Le cerveau : ce grand régulateur de la douleur

Jean-Michel Oughourlian publie "Optimisez votre cerveau" (éditions Plon). La vie est un tourbillon. Notre cerveau a la capacité de s’adapter. En fait, nous en avons trois, en interaction permanente. Le professeur Oughourlian nous aide à comprendre le fonctionnement et donne des clés précieuses pour désamorcer les rivalités qui gâchent la vie. Extrait 2/2.

Jean-Michel Oughourlian

Jean-Michel Oughourlian

Neuropsychiatre (il a dirigé le service de psychiatrie de l'Hôpital américain de Neuilly) et psychologue (discipline qu'il a enseignée à la Sorbonne), disciple de René Girard avec qui il a coécrit le best-seller Des choses cachées depuis la fondation du monde, Jean-Michel Oughourlian a mis en place la psychologie mimétique et exerce, depuis cinquante ans, à travers son prisme. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont Le Troisième Cerveau et Cet autre qui m'obsède.

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Hier on s'évanouissait, aujourd'hui on a mal au dos. C'est certainement le symptôme le plus fréquent qui me soit raconté dans mon cabinet. Il arrive au détour de la conversation, après l'énumération des symptômes du mal-être psychique et le classique «je n'en peux plus». Ce mal de dos me met sur la piste. Il ne reste plus qu'à trouver pourquoi, ou plutôt «à cause de qui», mon patient ou ma patiente en a «plein le dos»: son supérieur, son assistante, sa compagne, son compagnon, ses enfants… 

Comme la plupart des symptômes, le mal de dos, quand il n'a pas un substrat physique comme une arthrose ou une discopathie, peut être dissous par une conversation psychothérapique. Si l'on trouve un moyen de sortir du piège mimétique rival dans lequel on est tombé, on peut brusquement abandonner ce symptôme dont on n'a plus besoin. 

La recherche médicale n'a pas encore totalement élucidé ce processus – celui qui y parviendra méritera un prix Nobel. Par contre, on connaît avec certitude le continuum qui passe par l'axe hypothalamohypophysaire pour prolonger le cerveau limbique, émotionnel. 

L'hypothalamus et l'hypophyse sont les chefs d'orchestre de tout le système endocrinien : ils forment, synthétisent et libèrent différentes hormones dans notre système sanguin, peuvent provoquer une hausse ou une baisse de la tension, de la température, du désir sexuel, de la faim, de la soif, etc. Ils règnent sur le système nerveux sympathique et parasympathique, appelé aussi «végétatif», qui régule les processus corporels que l'on dit automatiques (la transpiration, la fréquence cardiaque, la digestion, la température du corps…). Nous pouvons produire toutes sortes de symptômes, indépendamment de lésions correspondantes: trembler, avoir une crampe à l'estomac, une boule à la gorge, suer à grosses gouttes, avoir les mains moites, le visage qui rougit, etc. Sous l'influence de ces deux régions cérébrales, ces phénomènes apparaissent, on le sait tous d'expérience, non seulement du fait de certaines pathologies, mais simplement sous le coup d'émotions–elles mêmes suscitées par le désir et la rivalité. 

Un autre phénomène mérite notre attention. Il a été formalisé en 2005 par le chercheur allemand Christian Kell et ses équipes de Hambourg et Francfort. Il s'agit de ce que l'on appelle l'homonculus, une représentation distordue de notre corps projetée sur le lobe pariétal du cortex cérébral: notre langue, notre pouce y sont énormes, notre dos est tout petit parce qu'il n'est pas porteur de sensations très discriminantes. Cet homonculus permet de mieux comprendre comment des douleurs peuvent être ressenties au niveau d'un membre absent, amputé. Car oui, une personne amputée d'une jambe continue à avoir mal à cette jambe. Parce que la jambe n'est pas seulement cette partie de l'organisme qui pend au-dessous de la hanche, c'est aussi la zone du cerveau qui lui correspond. La jambe est représentée dans l'homonculus, certes défigurée (avec les orteils plus grands que la cuisse), mais elle existe encore au moins dans sa représentation cérébrale, elle n'est pas partie, elle souffre.

Le cerveau cognitif, un cerveau académique, théorique, a peu d'influence sur le processus de somatisation qui est essentiellement l'œuvre des cerveaux émotionnel et mimétique. Le rôle des neurones miroirs y est immense. Vous bâillez d'épuisement à la fin d'une soirée et votre organisme semble vous dire qu'il est temps d'aller dormir? Autour de vous, les bâillements se multiplient et tout le monde est brusquement fatigué. Les accompagnateurs de voyages scolaires pourraient eux aussi en témoigner: dès que, dans un autocar, un enfant a le «mal de voiture», son mal se propage par épidémie: les autres enfants ont, eux aussi, des nausées qui mènent aux vomissements. 

Soigner un symptôme psychosomatique, mon expérience me l'a souvent démontré, consiste à «guérir» une rivalité mimétique. Car les rivalités rendent effectivement malade. 

La psychothérapie que je mets en œuvre est factuelle. Elle place les individus devant la réalité ultime du mouvement mimétique auquel ils sont soumis. Je ne remonte pas le passé antérieur pour le fouiller dans ses ultimes recoins, je vais au plus récent. Nous portons tous un passé, avons tous eu une enfance qui nous a marqués, d'anciennes rivalités, d'anciens problèmes qui entrent en résonance avec le présent, des schémas que nous reproduisons, mais, au risque de heurter, je dirais que là n'est pas l'essentiel du problème. Dans l'immédiat, vous souffrez d'un symptôme, votre mal de dos par exemple, et il exprime non pas votre enfance mais votre présent.

Ce qui m'intéresse, c'est de savoir comment vous avez réagi hier, ou du moins le souvenir que vous en avez, ce qui n'est pas pareil. La physique quantique nous montre que le présent peut modifier le passé. Or, c'est ce qui se produit dans la mémoire, tous les jours et à tout instant. 

Nous n'avons jamais du passé, aussi proche soit-il, une vision que l'on pourrait appeler objective. Les enquêteurs, les juges, les gendarmes, les policiers le savent très bien. Après un incident, une rixe par exemple, tous les témoins oculaires sont interrogés. Même quand ils sont tous de bonne foi, il n'y en a pas deux qui puissent livrer le même témoignage, raconter la même histoire. Chacun a remodelé ce qu'il a vu – ou n'a pas vu. Des phénomènes que Freud dirait inconscients occultent certains éléments du présent, en hypertrophient d'autres. Notre perception du présent, y compris le présent immédiat, est rendue sélective par notre passé. 

De la même manière, notre passé est remodelé en fonction du présent, de l'état d'esprit du moment, de la personne à qui l'on parle. En toute bonne foi, je ne raconterai pas mon passé de la même manière au juge ou au psychothérapeute que je cherche à apitoyer, ou à une amie que je voudrais émerveiller. Ce sont deux histoires différentes; c'est pourtant la même histoire, la mienne. 

Dans la plupart des cas, le phénomène de résilience nous aide heureusement à dépasser le passé lointain. Quant aux rivalités du présent, ce sont elles qui ont la capacité de nous miner littéralement. De nous rendre malades.

Extrait du livre de Jean-Michel Oughourlian, "Optimisez votre cerveau", publié chez Plon. 

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