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©NICOLAS ASFOURI / AFP

Bond sur place

Le 14e plan quinquennal chinois est moins ambitieux que ses prédécesseurs. Et la Chine pourrait s’en trouver gagnante

Connus pour être pourvoyeurs de milliards de yuans de dépenses budgétaires, les planificateurs de l'État chinois ont été beaucoup plus terre à terre dans leur dernier plan quinquennal.

Emmanuel Véron

Emmanuel Véron

Emmanuel Véron est géographe et spécialiste de la Chine contemporaine. Il a enseigné la géographie et la géopolitique de la Chine à l’INALCO de 2014 à 2018. Il est enseignant-chercheur associé à l'Ecole navale.

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Atlantico : La Chine a adopté le 11 mars son 14eme plan quinquennal. Comment s’inscrit celui-ci dans la lignée des précédents ? Ce plan est-il dans la lignée des dernières décisions prises par le pouvoir chinois ? 

Emmanuel Véron : Le 14e plan quinquennal adopté le 11 mars dernier à l’issue des « deux assemblées » est dans la continuité de la gestion politique par le Parti-Etat de la politique intérieure et étrangère de la Chine. Dans un contexte très fortement marqué par la crise liée à la pandémie, les autorités préparent le 100 anniversaire du Parti communiste Chinois (début juillet prochain). L’agenda de « puissance » affiché est à double sens. Le premier, à destination de la population chinoise, le régime souhaite se donner une légitimité à gouverner et à répondre aux crises. Le second, dans une logique de politiquer international, le régime veut faire preuve d’affirmation (y compris comme message envoyé à sa propre population) et d’agressivité, en premier lieu vis-à-vis des démocraties occidentales.

Le 5e Plénum du 19e Comité central du Parti communiste chinois (réunissant 364 membres titulaires et suppléants du Comité Central), qui s’est tenu fin octobre dernier à huis clos dévoila le prochain plan quinquennal (2021-2025) mais aussi une nouveauté dans le narratif du pouvoir : la « Vision 2035 ». Cet exercice politique a été l’occasion pour Xi Jinping de continuer de préparer son maintien au pouvoir après le 20e Congrès du PCC en octobre 2022. Le lancement de ce nouveau programme « Vision 2035 » en parallèle de l’annonce du 14e Plan quinquennal est plutôt inhabituel. Cette démarche est généralement dévolue au Premier ministre (à l’instar du programme « Made in China 2025 », lancé en 2015 par Li Keqiang). 2035 est à mi-chemin entre 2021 et les objectifs vantés de 2049. Le choix des nombres et des dates, toujours symboliques, suggère une installation du pouvoir de Xi Jinping dans la durée (une revanche sur le passé et ses longues difficultés à être admis au PCC). En cela, cette tendance à l’enkystement se vérifie bien au-delà de la réalité chinoise, et dans un nombre croissant de régimes autoritaires de la sphère eurasiatique, elle devient même la règle.

 

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Atlantico :  En posant des objectifs de plus court terme, moins ambitieux, la Chine fait-elle un pari gagnant qui lui permettra de tirer tous les bénéfices de ses mesures en s’octroyant une plus grande réactivité ? 

Emmanuel Veron : Ainsi, si le document du 14e Plan (2021-2025) et cette nouvelle « Vision 2035 » sont validées lors des réunions politiques en mars 2021, il n’en demeure pas moins que les thèmes mis en avant sont directement liés à trois paramètres essentiels qui font la Chine d’aujourd’hui : ralentissement économique et modalités de transformation technologique ; le maintien au pouvoir de Xi Jinping et la rivalité accrue avec les Etats-Unis, plus largement avec l’Occident.

Le document du plénum n’apporte pas de nouveautés singulières. Pour autant, il synthétise plusieurs aspects politique et économique, connus et débattus depuis plus d’une décennie :

-        Remplacer la forte croissance par une croissance moindre et de qualité.

-        Rééquilibrer l’économie avec une réforme structurelle sur l’offre.  

-        Développer la demande intérieure tout en poursuivant les exportations.

-        Modernisation du pays grâce à l’innovation et aux progrès technologiques.

-        Promouvoir une production haut de gamme, « intelligente et verte ».

Ces quelques thèmes rappellent les grandes orientations économiques souhaitées et le volontarisme des choix technologiques et sécuritaires du régime, qui restent très massivement articulés à l’Etat. Lors du plénum, essentiellement trois mots, devenus clés ont été mentionnés plus de vingt fois : « sécurité », « innovation », et « technologie ». Malgré un rebond du PIB au deuxième trimestre de 3,2 % par rapport à 2019 (essentiellement tiré par l’export et le soutien de l’Etat dans l’investissement dans les infrastructures), les termes de « croissance économique » ont été délaissés. Il y a donc, d’un côté, l’annonce des perspectives à 5 ans dans le cadre du Plan et une projection au-delà avec la « Vision 2035 ». En complément du nouveau concept de « double circulation » (shuang xunhuan), l’idée principale porte essentiellement sur l’autosuffisance dans un environnement stratégique tendu (et accéléré), notamment avec les partenaires technologiques occidentaux, contributeurs technologiques de la puissance industrielle chinoise. La volonté de développer le marché intérieur (difficile et probablement impossible dans un contexte de régime autoritaire) se double d’une question stratégique d’approvisionnement et de débouchés à l’international, alors même que le géant Huawei (par exemple) traverse de fortes difficultés.  

 

Atlantico :   Les plans quinquennaux “traditionnels” sont-ils devenus inadaptés au monde dans lequel la Chine vit ?

Emmanuel Veron : La composante sécuritaire a une place majeure. Concernant le domaine militaire, le nouvel objectif annoncé est celui d’une armée (l’Armée Populaire de Libération – APL) « entièrement modernisée » capable de rivaliser avec l’armée américaine en 2027, qui n’est autre que le centenaire de l’APL. Dans le même sens, le PIB chinois devrait doubler d’ici à la fin de cette « Vision », atteignant plus de 30 000 milliards de dollars, soit une croissance moyenne autour de 4 % par an.

Le contenu précis du 14ème Plan quinquennal rendu public au mois de mars prochain lors des prochaines réunions politiques (« deux assemblées » liang hui). Si le détail du programme économique, technologique, social et de sécurité n’est pas encore donné, il n’en demeure pas moins que la situation reste difficile et lisible. L’annonce fin novembre, de l’éradication de l’extrême pauvreté (dans les derniers districts ruraux du Guizhou) était un objectif politique de plusieurs années. Cela ne prend pas en compte la pauvreté, ni le chômage massif depuis une année (en particulier chez les jeunes et les migrants). La priorité est donnée à la sécurisation de la « matrice Chine » (sécurité intérieure, frontières, forces armées, cyber et technologies de ruptures) tout en renforçant le contrôle du Parti sur les activités (tous azimuts) à l’étranger, dans un contexte de crise mondiale. Ce mouvement de concentration interne et de cristallisation externe n’est pas sans rappeler les questionnements sur les différentes phases d’expansion de l’empire Chinois d’hier.

 

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